samedi 17 octobre 2020

Au-delà de la barbarie



Au-delà de la barbarie, les humbles de ce monde espèrent encore. Ce n’est pourtant pas toujours facile par les temps qui courent. En dépit des affaires ô combien brûlantes de l’actualité grecque, au café du petit port, on commente autant ce samedi matin le dernier épisode dans cette même guerre, cette fois-ci en France.

Péloponnèse mythique, nos touristes savourent. Octobre 2020

Cet islam des barbares, c’est une vraie calamité pour l’Europe ; ces sauvages décapitent les nôtres comme alors... on découpe une poire en deux. En Grèce et dans les Balkans nous avons subi les Turcs et leur islam durant quatre siècles et Erdogan veut en plus, que cette barbarie recommence. L’Europe doit enfin se réveiller et traiter cette vermine en conséquence... utilisant les moyens militaires, sur nos frontières comme dans nos villes”. Café du matin, entre soleil et nuages. C’est vrai qu’Erdogan déclare désormais que “la Turquie a son mot à redire quant aux affaires courantes dans tous les territoires anciennement ottomans, de la Somalie au Caucase”. Rien que cela... et en passant par Paris. Automne en Péloponnèse mythique, hiver sur l’Europe.

Nos derniers touristes savourent en ce moment même ce qui subsiste encore du pays des voyageurs et des poètes. Instants ainsi dérobés entre ciel et mer, à l’instar des derniers participants à mes suggestions de découverte de la Grèce via “Grèce Autrement”. Ils ont été bien rares cette année, rarissimes même, ayant fui si possible par anticipation ce long hiver européen, si ce n’est que pour quelques jours seulement. Je les remercie de tout cœur, parfois, ils sont également des lecteurs historiques de ce pauvre blog.

Tout compte fait, “Grèce Autrement” aura à peine sauvé 12% de son chiffre d’affaires de l’année 2019 ainsi que toute sa dignité, malgré tout joyeuse.

Nous venons du sable du désert des mers de Protée, âmes flétries de péchés publics, chacun avec sa dignité comme l’oiseau dans sa cage”, écrivait alors notre poète Yórgos Séféris en son temps, plutôt lointain.

Moments dérobés. Péloponnèse, octobre 2020

Automne fleuri. Péloponnèse, octobre 2020

Les tavernes se vident. Péloponnèse, octobre 2020

Automne fleuri, les tavernes se vident, c’est le moment. En dépit des orages, la pluie a bien manqué cette année en Grèce du sud. Les oliviers sont en retard, les olives ne grossissent pas, leur rendement en huile sera divisé par deux d’après les habitants. Et surtout, la teneur en acide oléique ne sera pas aussi insignifiante qu’en 2019. 2020, est décidément une année appauvrissante, le COVID en plus. “On n’aura plus suffisamment d’huile à vendre cette année et en plus, elle coûtera deux fois plus cher aux gens”.

Automne néanmoins fleuri, nos derniers des visiteurs savourent jusqu’au dernier moment le pays des voyageurs et des poètes. Autant sinon boucler l’été sur les trances de Pausanias le Périégète. Oui, car par miracle, ses bains existent toujours exactement au même endroit qu’il y a dix-huit siècles. Pausanias alors, “Description de la Grèce”, Livre II.

Nos olives de la saison. Péloponnèse, octobre 2020

[Τῆς δὲ Τροιζηνίας γῆς ἐστιν ἰσθμὸς ἐπὶ πολὺ διέχων ἐς θάλασσαν, ἐν δὲ αὐτῷ πόλισμα οὐ μέγα ἐπὶ θαλάσσῃ Μέθανα ᾤκισται. Ἴσιδος δὲ ἐνταῦθα ἱερόν ἐστι, καὶ ἄγαλμα ἐπὶ τῆς ἀγορᾶς Ἑρμοῦ, τὸ δὲ ἕτερον Ἡρακλέους. Τοῦ δὲ πολίσματος τριάκοντά που στάδια ἀπέχει θερμὰ λουτρά]. “De Trézène dépend un Isthme, qui s'avance très loin dans la mer. On y trouve une petite ville nommée Méthana, bâtie sur le rivage même. Vous y remarquez un temple d'Isis, et sur la place publique les statues de Minerve - Athéna et d'Hercule. Environ à trente stades de la ville sont des bains chauds. L'eau qui y vient ne parut, à ce qu'on dit, que sous le règne d'Antigone, fils de Démétrius roi de Macédoine. Elle ne parut pas tout à coup: on aperçut d'abord un grand feu qui fit en quelque sorte bouillonner la terre; il s'éteignit; et l'on vit couler une eau chaude, extrêmement salée, qui coule encore maintenant”.

Les bains de Pausanias. Méthana, octobre 2020

Il n'y a point, dans le voisinage, d'eau froide où l'on puisse se jeter au sortir du bain, et il est dangereux de se baigner dans la mer, parce qu'elle est pleine de chiens et d'autres monstres marins. Voici, un fait qui m'a fort étonné. Le vent du sud-est qui vient du golfe Saronique, brûle ordinairement les bourgeons des vignes, quand il souffle au moment de leur pousse: dès qu'il commence à s'élever, deux hommes prennent un coq tout blanc, qu'ils coupent en deux. Ils en prennent chacun la moitié, partent en se tournant le dos, font le tour des vignes, et revenus à l'endroit d'où ils étaient partis, ils enterrent ce coq. C'est ainsi qu'ils préviennent les ravages de ce vent”.

Les bains de Pausanias. Méthana, octobre 2020

Les bains de Pausanias. Méthana, octobre 2020

On donne le nom d'îles de Pélops à neuf îles situées le long de la côte. Il y en a une où la pluie ne tombe jamais. C'est au moins ce qu'on dit à Méthane, car je n'ai pas vérifié le fait. J'ai cependant vu des hommes, qui détournent la grêle par des sacrifices et des paroles magiques. L'Isthme de Méthana fait partie du Péloponnèse”.

Pays qui fait ainsi toujours rêver... même en plein cauchemar. Quand par exemple nos chats attendent les caïques plus que nous ; d’ailleurs, les prises cette année sont bien suffisantes pour tout le monde. Petite Patrie des poètes... comme un poisson dans l’eau. Et quant à nos visiteurs, ils repartent chez eux en Europe plus Occidentale affronter le néo-confinement le cœur plein et l’âme apaisée. Surtout lorsqu’ils ignorent un peu la géopolitique ainsi que les apories de cette ultime Grèce. Derniers bateaux de ligne aussi, car d’ici la fin du mois, leurs rotations seront interrompues jusqu’en mai prochain. 2021, c’est pourtant bien loin.

Les prises sont suffisantes. Péloponnèse, octobre 2020

Derniers bateaux de ligne. Péloponnèse, octobre 2020

Les temps changent, ça se voit. Nos visiteurs même le savent. “Grèce Autrement” est à ce point un formidable lieu d’échange et de réflexion. Leur relative et éphémère sérénité grecque n’est pas pour autant synonyme de naïveté. Ils repartent certes le cœur plein et l’âme apaisée, comme ils nous quittent dès lors circonspects. Comme nous.

Au fil des années, il y a de cette nouvelle variante parmi nos visiteurs et qui s’affirme de plus en plus. Sous le soleil exactement on réfléchit désormais ensemble. Puis, il y a nos autres visiteurs... établis. L’effondrement prévisible des villes, ou du moins introduit par la coercition généralisée et accélérée par les mesures du méta-monde COVIDIEN, ce triste contexte à renforcé cette vague de retraités de l’autre Europe, établis en Grèce. Exode ainsi rurale à l’envers... sous l’égide d’Hermès, vers le pays des poètes trahis par politiciens. Autre beauté ? Dans les lointaines années 1960, Yórgos Séféris avait déjà sillonné la Grèce et toutes ses beautés à bord de sa voiture, une primitive Coccinelle.

J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve”. Extraits du discours prononcé par Séféris à Stockholm en novembre 1963, recevant le prix Nobel de littérature.

J’appartiens à un petit pays. Péloponnèse, octobre 2020

J’appartiens à un petit pays. Péloponnèse, octobre 2020

Coccinelle. Péloponnèse, octobre 2020

Automne en vue, aux plus belles fleurs nous dit-on. Les plagistes ont embarqué tout leur matériel, les grèves sont presque désertes, soumises comme elles sont aux seuls vents dominants, malmenant jusqu’à notre drapeau qu’y flotte toujours.

Derniers voiliers avant l’appareillage du retour. On plie les voiles et on rend les clefs. Dans le même monde nautique pourtant parallèle, la Marine de guerre hellénique est en état d’alerte. L’agresseur turc teste alors moyens et attitudes de même que l’état d’esprit. Cela fait depuis juillet dernier que les forces armées grecques sont en état d’alerte. On sait que certains officiers sont bien remontés... devant l’insuffisance des politiciens. On se le dit parfois à travers les médias alternatifs, comme on se le raconte entre Grecs.

Nous remontons toute notre colère avec à chaque fois que nous remontons nos filets car nous pensons au pays, à nous tous. On se dit parfois qu’il il est temps de partir, se retirer”, nous disent nos pêcheurs d’ici. Séféris ne disait presque pas autre chose dans un sens.

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière. Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe”. Londres, 5 juin 1932.

Vents dominants. Péloponnèse, octobre 2020

Automne aux plus belles fleurs. Péloponnèse, octobre 2020

Nos pêcheurs d’ici. Péloponnèse, octobre 2020

Nos visiteurs auront dégusté leurs derniers petits poissons frits accompagnés de salade, naturellement grecque. La Grèce réduit déjà sa voilure bien déchirée, pendant que l’Europe plonge dans un hiver plus que redouté. Les restaurants et les bars ferment, ici ou là, les populations ne circuleront plus que pour travailler, et encore. Les “élites” de la dernière heure suppriment ainsi les ultimes joies des travailleurs. Sans sociabilité... on n’est plus rien.

En Grèce, c’est déjà la région de Kozáni qui est placée sous le couvre-feu, accompagné de la fermeture de tous ses établissements jugés trop... festifs par ce temps COVIDien.

Dernier petit poisson frit. Péloponnèse, octobre 2020

Derniers voiliers. Péloponnèse, octobre 2020

Actualité ô combien brûlante, au café du port, on commente autant ce samedi matin les derniers épisodes de la guerre, en Grèce comme en France.

Au-delà de la barbarie, les humbles de ce monde espèrent encore !


RAPPEL A NOS LECTEURS: Le blog vit grâce à vos dons. Si vous avez les moyens, soutenez-nous. Merci !

Les humbles de ce monde. Péloponnèse, octobre 2020


* Photo de couverture: Nos chats attendent les caïques. Péloponnèse, octobre 2020