jeudi 9 juillet 2020

Les derniers des Minoens



De ce monde débridé, les nouvelles nous parviennent morcelées et à certains intervalles. Elles se dévoilent en réalité filtrées au gré des journées qui passent décidément vite, actualité décantée d’après les gens de passage, les rares visiteurs, les skippers qui sont d’escale, leurs clients et naturellement les habitants...ces derniers toutefois équipés de deux téléviseurs. L’été grec y est entier, sauf et on le ressent, pour les affaires humaines.

L'harmonie est celle des divinités. Argolide, juillet 2020

L’harmonie en ces lieux est si l’on veut celle des divinités, autant que celle des animaux qui nous entourent. L’approvisionnement étant espacé, les animaux travailleurs sont ici peu sollicités. Le taylorisme n’est pas passé par là. L’oubli est suffisamment rare pour être remarqué. Les deux ânesses ont respectivement 32 et 23 ans et c’est déjà l’âge mûr. “Elles finiront leur retraite ici... et même leur vie, comme nous. Nous sommes les derniers, nous préférons notre sérénité, le monde va mal est ça se voit”, c’est ce que les habitants nous disent en tout cas. La télévision, la leur, revient certes sans cesse sur les affaires pas trop courantes des politiciens ainsi que sur celles des autres maladies du moment, à l’instar du COVID-19, naturellement ; les habitants nous interrogent à leur tour. Il faut dire qu’avec l’ouverture du tourisme les nouveaux cas se multiplient alors au pays d’Hippocrate. “Des médecins disent qu’il va falloir fermer les frontières de nouveau. Le gouvernement est en train d’y réfléchir. Qu’en pensez-vous ? Est-ce vraiment une saloperie ou sinon, c’est encore un piège à citadins ?” Difficile d’y répondre avec certitude.

Pétros, skipper de passage est toutefois catégorique. “C’est une grippe aviaire... fabriquée exprès, rien que pour les humains. Je prends les clients, les premiers de l’année que la compagnie me donne, je dois vivre. Je me lave souvent les mains et je n’irai pas embrasser nos... amis Allemands.” Rires. “Pauvres Allemands il faut dire. Venus de Wuppertal, ils sont dix à bord de ce gros catamaran. Deux familles. Et pour ce qui est de leurs chefs, l’un est avocat d’affaires, l’autre entrepreneur sous-traitant pour la grosse industrie chimique. D’ailleurs tout est gros et chimique en Allemagne, non ?” Rires. Les habitants apprécient l’humour, puis, un dialogue cordial, franc mais difficile à cause de la barrière linguistique s’amorce avec les Allemands.

Ils nous rappellent l’histoire sportive d’Otto Rehhagel, leur compatriote, jadis entraineur de l’équipe nationale grecque, quand en 2004 elle avait obtenu la Coupe d’Europe de football. Ces histoires sont trop anciennes et pour tout dire désuètes. L’histoire, la grande, est passée par là, puis la Troïka et autant il faut dire, Angela Merkel. “Le foot ne m’intéresse pas”, voilà pour la réponse un peu brusque de Pétros. “Sinon, ces pauvres Allemands ne peuvent s’absenter de leurs occupations que cette semaine ; sans oublier les difficultés au débarquement à Athènes, s’agissant des formalités liées au COVID-19, sauf qu’ils y tenaient à leur mythe grec. Une semaine en mer autour de cette Argolide décidément légendaire. Je sais qu’à la fin de notre périple, nous allons sans doute pleurer en se quittant et c’est toujours sincère quelle que soit la nationalité des clients”

L’harmonie. Argolide, juillet 2020

Petite vigne. Argolide, juillet 2020

Le quotidien. Argolide, juillet 2020

Petros est cependant autant effaré des affaires courantes de ce fabuleux pays qui se meurt affabulé. Les habitants ont aussi vu à la télévision que les forces de l’ordre ont dû évacuer les migrants nouveaux venus, ayant envahi et occupé certaines places de la lointaine capitale. “Notre pays change, trahi de l’intérieur. J’ai 58 ans, je suis Crétois et alors skipper. Ma fille a émigré en Australie et quant à nos générations, elles n’iront guère très loin. Nous sommes les derniers... des Minoens.” Les habitants sont d’accord, puis cette discussion s’arrête brusquement sous... les efforts de la beauté qui nous entoure. “Notre vigne est petite, nous savourons nos raisins seulement fin août. Nous devons vous laisser vous amuser, nous allons remonter notre petit filet... le résultat vous le savez, il est toujours incertain avec les filets.”

En bien d’autres temps le poète Yórgos Séféris arrivait souvent à conclure de manière alors semblable. C’était du temps où il visita l’île de Guernesey. Comme on sait, Victor Hugo y a séjourné durant une partie de son exil, notamment dans sa demeure de Hauteville House. Il y a écrit “Les Misérables” en 1862. Séféris a voulu justement, loger près de Hauteville House.

“Hôtel Old Government House, ambiance anglaise, cependant bâtarde comme en ces ruelles étroites débouchant parfois sur la mer. Au port c’est le moment de la marée basse, la mer s’est retirée laissant derrière elle des saletés, des détritus dans la boue et autant de physionomies dans les rues. Gens alors vieux, ce sont souvent ces idiots du village ; gueules d’abrutis, l’île n’est pas très intéressante. Quelle est cette île triste et noire. ? Reste la présence de Victor Hugo, pour l’instant imperceptible. Soir. Dans l’après-midi après le repas nous avons visité le Hauteville House, la-voilà, la présence de l’écrivain. Cette demeure rappelle alors l’autre ; celle de la Place des Vosges. Traces de cet homme, de sa vitalité on dirait palpable à travers les murs autant qu’ à travers les meubles, “on dirait qu’il apparaîtra nous dit-elle la dame originaire d’Amiens qui garde les lieux.”

Hommage à Victor Hugo. Guernesey, photo de Séféris, 1959

“Son atelier, ses serres pour les tomates, incroyable, pour moi c’est un cauchemar. Sa chambre, puis son sabre d’Académicien accroché au-dessus de son lit. Son lavabo caché, lorsque ce Titan terminait son travail, il prenait son bain froid alors nu, faisant d’ailleurs signe à Juliette Drouet pour qu’elle se montre. Elle se mettait sitôt à sa fenêtre pour l’admirer, elle habitait la maison d’en face.” “Vous savez c’était un petit polisson, rajouta la dame d’Amiens. On ne peut pas dire petit parlant de Victor Hugo madame, tout ce qu’il faisait, était grand lui dis-je. Oui, mais les jeunes, la jeunesse estudiantine ne l’estime plus beaucoup a-t-elle dit attristée d’un ton alors grave. Je n’ai pas apporté la biographie de Victor Hugo, le lis Aristophane”, “Journal” de Yórgos Séféris, le 24 avril 1959.

“Samedi 25 avril. Forte pluie depuis ce matin. En ce moment où j’écris à huit heures du soir, la pluie a cessé. Balade agréable. Nous avons visité l’église de Saint-Pierre. Localité et maisons aux chambres basses et aux façades agréables. Nous avons emprunté la pente qui mène à Hauteville jusqu’au bois qui descend jusqu’à la mer. Sauf que nous avons trouvé l’île sans âme. Hier soir dans les rues vides, fréquentées seulement par ces bandes de jeunes alors zazous approchant les jeunes putes en ricanant, ou sinon, faisant tout le bruit possible qu’une moto puisse en produire, c’est surprenant de voir ici tant de motos. Voilà pour ce qui m’a impressionné ici dès notre arrivée.”

“Cette île est un lieu de vieux, les habitants sont vieux, hommes comme femmes et ils sont nombreux. Leurs visages sont alors ceux du renoncement, figures dérangées, humains dérangés. Il y a donc les vieux dérangés et les jeunes idiots, les idiots du village, pourquoi ? Je dirais que ma mission à Guernesey a pris fin dès que j’ai vu la demeure de Victor Hugo. Sa maison, ainsi que son terrible atelier pour moi, tel un Prométhée enfermé durant quinze ans dans sa serre en verre. La nuit tombe. Il fait gris, le ton est gris, un ciel délavé d’ailleurs un peu rosâtre. Ce n’est pas mon pays. J’avais toutefois tant besoin de cette pause, je le comprends seulement maintenant. Cela fait deux journées entières que je suis ici, pourtant le téléphone du bureau sonne toujours sans cesse dans ma tête.” Yórgos Séféris, alors nommé ambassadeur de Grèce à Londres, de 1957 à 1962.

Petit filet de pêche. Argolide, juillet 2020

Traces du passé. Argolide, juillet 2020

Traces des hommes. Argolide, juillet 2020

Traces des civilisations, traces de hommes. Ici en Argolide perdue, point de pluie en juillet ou presque. Pétros, lequel a aussi lu Seféris a appareillé. De même que les autres skippers. Leurs clients se doivent découvrir les plus beaux coins de l’Argolide, c’est de mise. C’est pourtant impossible en si peu de temps, en somme, c’est impossible tout court. Le mystère à peine percé ils auront déjà pris l’avion du retour.

Nous, nous y restons, nos bêtes, nos histoires bêtes et le soleil en plus. Le dessous des cartes sont toujours plus compliqués. Les dernières familles ont du mal à nourrir correctement les caprins, en été l’herbe alors manque. Le pays en état de nature. “La chatte, Psipsína, chat Isabelle d’ici est alors pleine. Elle s’est accouplée avec les matous sauvages du coin, ces derniers on ne les voit pratiquement jamais. Mais il y a toujours leurs traces. Eux et les autres bêtes chassent les oiseaux, on ne retrouve naturellement que leurs plumes. C’est la vie... nous finissons toujours quelque part plumés.”

Appareillages. Argolide, juillet 2020

Il y a toujours leurs traces. Argolide, juillet 2020

Juillet déjà entamé, les nouvelles nous parviennent enfin morcelées. Les dites grandes destinations touristiques du pays défiguré, Mýkonos ou Rhodes pour ne pas les nommer tournent dans le vide. En dépit des apparences, les voiliers se louent peu, la saison avance en reculant, le contact humain est blessé et l’actualité est plus blessante que jamais.

L’harmonie y est parfois, celle des divinités, celle autant des pratiques alors ancestrales que l’on dit perdues, voire perdantes. Yórgos Séféris n’est plus, ou pour le dire ainsi, plus comme avant. Les jeunes, la jeunesse estudiantine ne l’estime plus tellement, d’ailleurs toute une campagne de dénigrement est en cours en Grèce, visant son œuvre, sa vie. Ceux pour qui la petite ou la grande patrie fait encore sens doivent disparaître, morts ou vivants.

Pratiques alors ancestrales. Argolide, juillet 2020

Ses clients sont des Français. Argolide, juillet 2020

Nous, nous y resterons encore un peu, nos bêtes et le soleil en plus. Heureusement que les nouvelles nous arrivent ici hachées, désamorcées en quelque sorte.

Pétros est de retour. Cette fois ses clients sont des Français. Ils auront nettoyé la plage autant que leurs esprits de cette actualité venue de partout. Victor Hugo peut-être est passé par là, sans le savoir.

Je retrouve Mavroúla, élevée au biberon comme notre jeune Hermès de greekcrisis. L’été grec y est entier, sauf pour certaines affaires humaines.


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Je retrouve Mavroúla. Argolide. Juillet 2020


* Photo de couverture: Harmonie. Argolide, juillet 2020