jeudi 18 juin 2020

Forteresses et pyramides



Forteresses et remparts de jadis comme à Árgos. En ces temps troubles, le drapeau veille toujours sur la ville surplombant sa plaine et son littoral. C’est, par ailleurs, le triomphe de la vie locale en l’absence totale de visiteurs. Au café du commerce blessé, on commente comme si de rien n’était les différentes péripéties et autant nouvelles du moment. “L’année, eh bien, elle finira comme elle a commencé, nous perdrons deux à trois ans avant la fin du virus et ensuite on avisera. Certains ne survivront pas à la nouvelle crise.” Forteresses et alors pyramides, surtout d’autrefois.

La Pyramide d’Hellenikó en Argolide. Juin 2020

Árgos et sa région sont dotés comme on le sait d’une histoire qui remonte à la plus haute antiquité. “C’est peut-être la ville la plus ancienne en Europe” ; ceci, d’après l’homme qui tient le kiosque sur la place centrale. En tout état de cause, à la fin déjà de l’âge du bronze, Árgos fut une ville et également une place de forte renommée de la civilisation mycénienne. Ainsi, Árgos, Mycènes et Tirynthe, ont constitué ces positions stratégiques, dominant les plaines fertiles d’Argolide. On y est presque toujours et encore de nos jours.

On apprendra à son propos et pour l’anecdote consultant la “Chronique des fouilles” du “Bulletin de Correspondance Hellénique” de 1967, que les basses pentes de la Lárissa, la grande forteresse d’Árgos, ont été nivelées au bulldozer, avant que le service archéologique grec n’ait été alerté. Les dernières pierres, qui nous auraient permis de retrouver dans ce secteur la ligne du rempart, ont été arrachées et rejetées à l’écart. Et à 5 m. de la route moderne, à la hauteur de l’embranchement de l’ancienne route de Mantinée et du chemin qui conduit aujourd’hui au sommet de l’Aspís, avait été épargnée — de justesse — une tombe à ciste longue de 155 cm. et large de 75 cm.

Le mort avait les jambes repliées ; son crâne avait été écrasé par une dalle tombée de la couverture. Dans l’angle Nord-Ouest, c'est-à-dire en direction de l'extérieur de la ville, fut trouvée une pointe de lance en bronze longue de 17,6 cm ; la longueur totale de la lance, dans l’état où elle fut enfouie, ne pouvait guère dépasser 170 cm. Aucun matériel céramique n’a été découvert à l'intérieur de la tombe, qui date peut-être de l’époque proto-géométrique.

Le kiosque central. Árgos, juin 2020

Taverne en débris. Région d'Árgos, juin 2020

Sauvons l'hôpital public. Argos, presse locale, juin 2020

La région est riche, sauf que les habitants s’appauvrissent lentement et surement. Certaines tavernes, tout comme d’anciennes boutiques, tombent de ce fait en ruine ; c’est aussi d’époque. Le budget manque également pour finir à temps les travaux de rénovation en cours depuis 2014, entrepris au musée de la ville. En attendant mieux, nous pouvons toujours admirer les photographies placées devant le musée fermé. Remarquables mosaïques sinon, datant de l’Antiquité forcément tardive.

Et en ce temps dit du COVID-19, après les applaudissements, le moment est venu pour que les... héros de l’hôpital d’Argos, à l’instar il faut rappeler de leurs collègues partout en Grèce, se mobilisent de nouveau en ce juin 2020... “pour sauver l’hôpital public”. Dans la rue populaire on patauge, on se répète et on n’avance guère. Notre temps grec c’est celui visiblement de... la Modernité tardive. Car à Athènes, il n’y a pas de gouvernement mais plutôt, une administration coloniale. Son immoralité trompeuse, son inconscience inhumaine ainsi que ses pratiques largement antinationales prévalent alors sur un peuple digne mais extenué. Voilà pour ce qui est de la marche forcée dans l’institutionnalisation du pays en tant que protectorat officiel.

Remarquables mosaïques... en photo. Árgos, juin 2020

Pharmacie à Árgos. Juin 2020

Des personnes alors étranges, dépêchées par des forces étrangères s’installent ainsi partout en qualité de commandos de kommandantur. La finalisation de l’installation... du programme est désormais connue, vécue et acquise, entre les richesses et les infrastructures bradées, et ensuite, le “développement” catastrophique de la... monoculture du tourisme. L’hôpital à Árgos comme ailleurs... il attendra, et peut-être même, il s’éteindra.

Reste l’histoire et l’archéologie de la région, toujours riches. Et quant aux célèbres pyramides d’Argos, les avis sont divergents. Elles dateraient du IVe siècle av. J.-C., ou sinon, d’après certains experts, la pyramide par exemple d’Hellenikó aurait été construite vers 2720 avant notre ère, ce qui signifie qu’elle serait plus ancienne que les pyramides égyptiennes.

Pyramide de la région. Árgos, juin 2020

Boutique en faillite. Árgos, juin 2020

Passage obligé, tant nos flâneries sont bien rares en ce moment. Et pourtant, en ces temps à l’histoire galopante, ces moments de pause alors apparente déroutent semblerait-il davantage ceux du pays réel, au lieu de leur offrir ces instants de sérénité bien mérités. Lors de notre passage éclair à Nauplie, le constat fut par exemple sans appel. Son centre-ville est désert à défaut de visiteurs, les terrasses des cafés sont vides, les restaurants et les hôtels sont fermés. “On attend mieux... en 2021”, nous dit-on, c’est l’avis d’un habitant.

On a beau rendre hommage aux marins et soldats de France morts pour l’Indépendance Hellénique, la Patrie et la Liberté, la place centrale est déserte ; près des fauteuils inoccupés des cafés, une moto de grosse cylindrée à vendre trouvera difficilement acquéreur.

Hommage aux marins et soldats de France. Nauplie, juin 2020

les terrasses des cafés sont vides. Nauplie, juin 2020

Moto à vendre. Nauplie, juin 2020

Forteresses et remparts de jadis... et touristes attendus du futur. Nous avons surtout voulu revoir Asíni. On recherche parfois l’histoire ou le mythe aux bons endroits. Par exemple à Asíni, cette citadelle située non loin de Nauplie, avec son acropole côtière mycénienne jadis fouillée par l’archéologue Suédois Axel W. Persson, c’était entre 1922 et 1930. Mais surtout un peu plus tard, Yórgos Seféris a composé entre 1938 et 1940 son poème “Le Roi d’Asiné”, donnant matière à l'éphémère de l’existence humaine, à la peur qu’à la fin de la vie, il ne reste plus rien de l’action d’un homme, ni de sa pensée et encore moins de ses sentiments, plus rien de sa personnalité pourtant méticuleusement façonnée.

Le roi d’Asiné, dont le nom nous est inconnu, et qui a contribué au corps expéditionnaire des Grecs pendant la guerre de Troie, est depuis complètement oublié. Que sa vie ait été pleine d’expériences et de bonheur ou non, il s’est éteint sans laisser la moindre trace. Séféris le sait. Et Homère, le seul qui aurait pu épargner son nom de l’oubli, ne l’a pas fait, peut-être parce qu’il n’a pas jugé assez important que de le mentionner. Cette pensée, la pensée que la vie d’une personne peut être complètement oubliée, incarne alors l’essence du poème. Yórgos Séféris mentionne autant la plage dominée par l’Acropole, il s’y était baigné à plusieurs reprises.

Asíni, l'Acropole. Juin 2020

Asíni, la plage. Juin 2020

Car en théorie, c’est pourtant déjà le moment des plages. On y installe seulement maintenant les bars et les transats de saison, on dirait sans y croire encore vraiment. Ceux de la Police maritime s’y rendent même parfois afin de contrôler la conformité des travaux. Et au départ des agents, il y a le commentaire amer, très amer des administrés contrôlés... positifs qui n’a guère tardé. “Qu’ils aillent contrôler les migrants ayant envahi Lesbos lorsqu’ils rasent les oliviers et détruisent les chapelles, les entrepôts et les étables des habitants après avoir volé et égorgé leurs bêtes pour installer leurs propres habitations, ceci en toute illégalité. Il y deux poids et deux mesures, on ne peut plus entreprendre lorsqu’on est Grec et de surcroît petit. C’est comme si les autorités et les politiciens nous disent alors... quittez votre pays... et laissez la place à d’autres.” Sous la plage, la rage.

On est visiblement bien loin du temps de Séféris. Ses ultimes autotours en Grèce, “le seul pays pour y demeurer” aux yeux du poète et du diplomate qu’il était, ont été réalisés vers la fin des années 1960. Il possédait alors une voiture bien de série, une Coccinelle, pourtant autant véhicule de légende. Un tout autre système technique, d’abord fait pour durer.

Argolide des souvenirs et aussi des... systèmes techniques. Pour les besoins de la démonstration, sur un parking à Nauplie, nous avons observé une Toyota, modèle Hilux, cet utilitaire robuste datant de 1968, garé près du même modèle actuel. On est visiblement déjà loin du temps de Séféris sauf qu’en ce moment, la circulation devenue si rare sur certaines routes oubliées, rappelle finalement son époque.

On y installe les bars et les transats. Argolide, juin 2020

Toyota, modèle Hilux datant de 1968. Nauplie, juin 2020

Toyota, modèle Hilux, modèle 2020. Nauplie, juin 2020

Car les visiteurs autochtones sont d’ailleurs aussi rares en ce moment. Pas un seul fidèle par exemple pour visiter les chapelles sous les grottes, comme nous étions toujours seuls pour contempler Árgos depuis Lárissa, sa forteresse. D’autres monuments pourtant classés sont dès lors en état de ruines. Telle cette demeure d’un chef local, vieille de trois siècles. Le budget, et sans doute la volonté ont manqué.

Sur place, à Kándia, la légende locale évoque encore ce trésor du chef d’alors, encore sous le joug ottoman. Il aurait caché son trésor sous terre, suite bien naturellement à une histoire amoureuse suivie d’un mariage dans les règles. Ce trésor aurait été retrouvé et partagé par certains habitants au siècle dernier, ou sinon d’après une variante du mythe, il aurait été repéré et emporté par les Allemands durant la terrible Occupation qui fut la leur. Sinon, forteresses et remparts de jadis comme à Árgos.

Chapelles sous les grottes. Argolide, juin 2020

Lárissa, forteresse de la ville d'Árgos. Juin 2020

Árgos, vue depuis sa forteresse. Juin 2020

Demeure d’un chef local. Kándia, Argolide, juin 2020

Enfin, durant notre bref passage à Kándia, nous avons autant découvert la carcasse d’une Austin A60 Cambridge Estate, un modèle de 1965. Retour en arrière en cette Grèce disons oubliée.

De retour à notre village... d’adoption par la force des choses, nos chats Mimi et Hermès nous attendaient, ainsi que tous les autres chats, tous divins adespotes des lieux.

Les vieux comme les moins vieux du village évoquant toujours le passé et alors pêle-mêle, le tourisme réussi ou même raté, la terre jadis fertilisée naturellement car les caprins ne manquaient pas, l’enrichissement de la population, d’abord grâce aux emplois que la marine marchande grecque leur offrait encore. “C’était un autre temps, nous gagnions notre vie car nous avions en poche notre monnaie grecque. L’euro a tout chamboulé.”

Gatoúla, celle du port, est réapparue opérée depuis l’autre jour. Les vétérinaires, invités par l’association des amis des animaux la semaine dernière sont passés par là. Au café on est naturellement au courant du bilan comme de chaque bilan au village. “Il y a eu 89 chats stérilisés de la sorte, sauf que ce sacré Alítis, le frère de Gatoúla, a échappé, le bougre.” On y écoute aussi bien les bonnes nouvelles que les mauvaises, c’est selon.

L'Austin A60 Cambridge Estate de 1965. Argolide, juin 2020

Gatoúla, celle du port, opérée. Péloponnèse, juin 2020

Entre la forteresse d’Árgos et notre actualité des chats, voilà une autre et authentique bonne nouvelle de notre temps. Le fait extraordinaire tient de la découverte d’une Chevalière antique à Pylos, les fouilles durent d’ailleurs depuis 2015.

“Dans l'antique cité de Pylos au sud du pays, ils ont mis au jour deux tombes remontant à l'âge de bronze. Elles se trouvaient à proximité d’une autre sépulture identifiée en 2015 et recelant un individu surnommé le guerrier griffon en référence à la créature gravée sur une plaque en ivoire qui s'y trouvait.”

“Je pense qu'il s'agissait de personnes très raffinées pour leur époque, a commenté l'archéologue. Une époque où les produits luxueux et les objets importés étaient relativement rares dans la région. Et puis, au fil du temps, il y a eu cette explosion de richesse. Les gens rivalisaient pour le pouvoir. Ce sont les années formatrices de l'âge classique de la Grèce, a-t-elle continué. Pour en savoir plus, les archéologues prévoient de poursuivre les fouilles à Pylos pendant au moins les deux prochaines années tout en réalisant des analyses supplémentaires sur les artéfacts mis en évidence. Cela fait 50 ans qu'aucune tombe importante de ce type n'a été trouvée sur un site de l'âge de bronze. Cela rend cette découverte extraordinaire, a conclu Jack Davis dans le communiqué.”

La pièce trouvée à Pýlos. Presse grecque, 2019-2020

La pièce trouvée à Pýlos. Presse grecque, 2019-2020

Ce qui frappe autant tient du détail d’un bijou sous forme de chevalière. Seule nous semble-t-il la technologie laser actuelle est capable d’une telle précision, la pièce date pourtant de plus de trois mille ans.

Vue depuis la forteresse. Árgos, juin 2020

Forteresses, remparts et tombes de jadis. En ces temps troubles, notre drapeau veille toujours sur nos villes, leurs plaines, leur littoral.

Et c’est alors le triomphe de la vie locale, emplie cependant d’inquiétudes, en l’absence totale de visiteurs. Argolide et Nauplie, leurs monuments, mais surtout nos chats, animaux adespotes de référence, dominant ainsi comme jamais à la destinée des établissements ouverts et surtout fermés. Modernité tardive!


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Nos chats, animaux adespotes de référence. Nauplie, juin 2020


* Photo de couverture: Forteresses et remparts de jadis. Árgos, juin 2020