dimanche 14 juin 2020

Chats de Saint-Nicolas



Il y a d’abord le théâtre humain mondial et son actualité aux troubles dépressifs persistants. Ensuite, il y a ces autres moments locaux bien à nous, aux petits recoins du tangible. En cette fin de semaine et c’est une première, une équipe de vétérinaires bénévoles a fait irruption dans notre bourgade du Péloponnèse proche de l’Attique, pour y rester trois jours. Leur mission, la voilà enfin à la hauteur des enjeux grecs... tels en tout cas que nous les concevons parfois depuis nos lucarnes du pays réel. Ébullition, ferveur et alors miaulements.

Le bateau acheminant les cages. Péloponnèse, juin 2020

Au commencement, il y a eu les cages. Rigides bien entendu. Elles ont été acheminées depuis le Pirée par bateau la veille du premier jour dans l’après-midi. Elles nous ont été distribuées le soir même par secteur, toujours sur la base du volontariat. María qui préside à l’association locale des amis des animaux a d’ailleurs organisé un véritable briefing enthousiaste sur la question.

“Les vétérinaires débuteront notre campagne dès demain matin en commençant par les chats mâles. Si vous en avez autour de vous suffisamment apprivoisés, capturez-les dans ces cages dès huit heures demain. Le lendemain ce sera le tour des femelles mais alors attention, les mères aux chattons vulnérables et qui allaitent toujours, il ne faut pas les déranger, l’équipe reviendra dans quatre mois pour une nouvelle campagne.”

C’est autant vrai que nos chats adespotes, sans despote, c’est-à-dire sans maître, s’accouplent disons comme ils peuvent et... ils en sont bien capables visiblement. Il était donc grand temps. La municipalité a donné le feu vert, elle y est d’ailleurs obligée et l’association s’est occupée de l’organisation comme de la réalisation des stérilisations. Le but est de maintenir si possible une population stable de chats adespotes, tout en évitant certaines naissances et autant certaines souffrances... ce n’est pourtant pas une mince affaire.

Pour ce qui est des chats du petit port, nous nous sommes donc chargés de certains cas bien emblématiques, dont notamment de celui Gatoúlis II, étant donné que le regretté Gatoúlis I a succombé comme on sait à un accident de la circulation il y a une semaine. Parfois nous sommes alors impuissants... face à la mort ainsi précoce, autant même que devant la nouvelle vie. Des trois femelles coutumières du port, deux, Pitsíla et Zóga ont accouché à bord de deux bateaux, l’un d’eux étant même sorti de l’eau pour l’entretien annuel. La Grèce est un pays de marins c’est bien connu... de la Crète à Lesbos, en passant par Chypre, cette île que l’hellénisme officiel de l’État d’Athènes a pourtant tant osé trahir depuis soixante ans.

On se souviendra toujours du poème “Les Chats de Saint-Nicolas” de Yórgos Séféris, prix Nobel de littérature 1963. Il s’inspire, d’une vieille chronique du XVIe siècle, dite “En Description de toute l’île de Chypre” d’Etienne de Lusignan, relatant l’extermination de serpents par des chats alors héros de toujours au monastère de Saint-Nicolas.

Nos chats adespotes s’accouplent comme ils peuvent. Péloponnèse, juin 2020

Entretien annuel. Péloponnèse, juin 2020

Gatoúlis II capturé. Péloponnèse, juin 2020

Sur la péninsule d’Akrotíri, à environ 3 km à l’est du village homonyme, il y a un monastère connu sous le nom de monastère de Saint-Nicolas des Chats. Jusqu’à récemment, il était ruiné. La référence la plus ancienne à ce monastère est celle de Stéfanos Louziniános, autrement-dit Etienne de Lusignan. Depuis l’édition française de son livre “Description de l'île de Chypre”, publié à Paris en 1580, la chronique est devenue légendaire. Après le retour de Sainte Hélène, la mère de Constantin, lorsque Kalókairos, qui fut le premier duc de Chypre, construisit un monastère pour les moines de l’Ordre de Saint-Basile en l’honneur de Saint-Nicolas, il a attribué toute cette péninsule à ce monastère à condition que les moines soient obligés d’élever chaque jour au moins 100 chats, auxquels ils devraient donner juste un peu de viande matin et soir, afin qu’ils ne mangent pas constamment le poison en chassant les serpents tous les jours. Aujourd’hui encore, ce monastère nourrit plus de quarante chats. Pour cette raison, le promontoire proche est toujours appelé le Cap des Chats.

“Pour n’oublier comment ce bestial vénéneux fut extirpé du susdit Promontoire il fault noter ce qui s’ensuit: Le premier Duc de Chypre, fist bastir un Monastère de Moynes de l’ordre de sainct Basile en l’honneur de sainct Nicolas, et donna tout ce Promontoire à ce Monastère, à telle condition qu’ils seroient tenus d’y nourrir tous les jours cent chats pour le moins, ausquels ils bailleroient quelque viande de tous les jours au matin et au soir, au son d’une petite cloche, afin qu’ils ne mangeassent pas tousjours le venin, et le reste du jour et de la nuict allassent à la chasse de ses serpens. Mesme de notre temps ce Monastère nourrissoit encore plus de quarante chats. Et de là vient, qu’on l’appelle encores aujourdhuy le Promontoire des Chats”, voilà pour le texte original de cette Chronique du XVIe siècle.

Serpents ou pas, nos héros à nous... il fallait pourtant les capturer coûte que coûte. Sauf bien entendu les femelles qui allaitent en ce moment. Pitsíla, très habile, elle a sitôt déplacé ses petiots pour les installer sous le préfabriqué du club nautique, c’est vrai qu’ils y sont mieux en sécurité qu’à bord du chalutier. Birbíla quant à elle, elle n’a pas encore accouché et elle est particulièrement craintive. La vie d’une chatte adespote n’est pas sans danger comme on sait. Birbíla a finalement été capturée par Yolánda, l’employée municipale du port, sauf qu’elle se débattait avec tant de violence dans sa case en attendant le ramassage par les vétérinaires, que Yolanda l’a finalement libérée. “J’ai eu pitié de la bête, que voulez-vous?”

Pitsíla et son petit. Péloponnèse, juin 2020

Birbíla est particulièrement craintive. Péloponnèse, juin 2020

Reste la Zóga, la préférée du port. Son affaire a été comme prévu plus compliquée que les autres. Elle avait accouché dans un voilier appartenant à une famille allemande. Ces Allemands hellénophiles restent pour l’instant bloqués en Allemagne pour cause de COVID-19 ; d’après Yolanda ils pourront alors venir seulement en août, si tout va bien par les temps qui courent.

Sauf qu’un petit yacht visiteur a été arrangé par Yolánda à bâbord du voilier appartenant à la famille allemande et que les yachts, en dignes héritiers de la Grèce à la... Mýkonos font toujours du bruit dix ans après les débuts de la crise grecque. Zóga a donc décidé d’emmener déjà un des petits devant le petit bureau de Yolánda sur le port, sachant qu’elle est, disons aimée par ces étranges humains, surtout en pareilles circonstances.

Panique à bord. Yolánda, Pétros et nous tous... en ce dernier port de l’espoir pour Grecs comme pour autres Européens, nous avons enfin cessé nos discussions au sujet de l’agressivité turque en mer Égée pour enfin nous occuper des petits de Zóga. Yolanda en a extirpé trois autres des cachettes du voilier pour ainsi réunir la jeune famille. Pourquoi bon sang la chatte a-t-elle emmené ce petit et pas les autres ? Mystère.


La solution fut trouvée après négociations... puisque la géopolitique avec la Turquie est bien une tâche hautement plus compliquée et surtout intenable. Les humbles et dignes employés de la société privée de gardiennage, engagés pour le compte de la municipalité sous de contrats précaires, ont bien voulu installer les petits et bien entendu Zóga, sous un bâtiment inutilisé dont ils ont la garde. Le petit peuple trouve toujours ses grandes solutions contrairement à d’autres, c’est bien connu.

Zóga et son premier petit. Péloponnèse, juin 2020

Naturellement, Yolánda aura nettoyé le voilier appartenant à la famille allemande ; elle ne leur dira d’ailleurs rien au sujet de Zóga. “Il ne faut pas en rajouter à leur chagrin”, insiste-t-elle. Pour déjà en rire un peu pendant le confinement final, ces Allemands lui avaient envoyé une petite vidéo qui ne manque pas d’humour.


Finalement, la Grèce reste une valeur sûre, y compris hélas, aux yeux de la géopolitique dans un sens. Telle doit être également l’avis des vétérinaires bénévoles que nous recevons. Certains d’entre eux, sont des Anglo-saxons ayant réalisé enfin leur rêve de vivre la retraite en Grèce. Plus de trente matous de notre bourgade ont été stérilisés par leurs soins, rien que durant la première grande journée de l’opération.

Même les patrons des cafés et des tavernes ont voulu participer, pourtant ils ne sont pas toujours bienveillants envers nos adespotes et qu’en ce moment, le déconfinement est d’abord synonyme de grogne. Les clients de la région ne se précipitent pas et les touristes ne sont pas prêts d’atteindre notre terre historique de Zóga comme de Zeus.

L’éternel pays aux jeunes chats pourtant vieillit. Jour après jour, été après hiver... la stérilisation ambiante gagne alors du terrain, autant que le bruit des uns face au silence des autres. Et dire en plus que nos Allemands ne navigueront pas vraiment cet été. L’éternel pays vieillit, hormis sans doute sa pâtisserie traditionnelle.

Pays qui vieillit. Péloponnèse, juin 2020

Pâtisserie traditionnelle. Péloponnèse, juin 2020

Nourriture pour nos animaux adespotes. Péloponnèse, juin 2020

Dans l’après-midi déjà de la première journée, nous avons récupéré notre Gatoúlis II. L’entourage humain a été prié que de le laisser dans sa case durant toute la nuit, en lui mettant seulement un peu d’eau. Le lendemain matin nous l’avons libéré, il allait mieux et il avait faim. Yolánda lui a donné ses croquettes habituelles, c’est-à-dire parmi les moins chères du marché. “C’est un adespote quoi.”

Le soir même à l’ouverture des tavernes, Pitsíla, Zóga, Birbíla et les autres félins ont sitôt quitté le port et délaissé au besoin leurs petits pour les terrasses des tavernes. La vie c’est une lutte. Cet été grec s’annonce déjà bien mal en point, quand même il s’annonce. Dans certains cafés, les vieux chiens des patrons à l’âge mûr attendent autant on dirait les clients... dans la digne lignée de la vie d’un chien. En décoration sur les murs, des affiches de jadis remémorent les voyages de toujours... sauf que c’était visiblement sur une autre planète.

Disons-nous, une planète un peu à la manière des chats de Saint Nicolas, à Chypre comme ici. Seul Gatoúlis II n’aura pas honoré la terrasse de la taverne ce soir-là. Épuisé et sans doute comblé par les croquettes de Yolánda, il a préféré rester sur le port. Yórgos Séféris le voyait d’ailleurs venir, venir même de très loin. Petits dieux des foyers et autant des ports.

“On aperçoit le Cap des Chats me dit le capitaine - désignant une côte basse dans la brume - une plage déserte en ce jour de Noël - Et là-bas au ponant Aphrodite est née de la mer ; on appelle cet endroit le Rocher du Grec - Trois degrés à gauche! - Elle avait les yeux de Salomé la chatte que j’ai perdue l'année dernière et Ramazan, comme il regardait la mort en face, des jours entiers dans les neiges de l’Orient dans le soleil glacé, en face, des jours entiers, petit dieu du foyer. Ne reste pas là, voyageur.” “Chats de Saint Nicolas”, parmi les derniers poèmes de Séféris.

Les chiens des bars. Péloponnèse, juin 2020

Voyages d’antan. Péloponnèse, juin 2020

Moment, visiblement des chats ! Péloponnèse, juin 2020

L’équipe de vétérinaires bénévoles ayant fait irruption dans notre bourgade du Péloponnèse aura bientôt accompli sa mission. Grands moments visiblement, des chats adespotes et autant pour nous. Le théâtre humain mondial ne changera pas, toutefois chez nous, ces vétérinaires auront été remerciés et même très chaleureusement salués.

Il y a l’actualité, puis il y a nos moments bien à nous. Notre Zóga à nous tous sera, supposons-le désormais, un peu à l’abri, de même que ses petits. Nous ne pouvons guère faire mieux, espérons que nos adespotes le devinent un peu et surtout, qu’ils nous le pardonnent, particulièrement par les temps qui courent.

Les vétérinaires sur le départ, le moment fut bref et malgré cela, notre sociabilité en sort renforcée. Finalement, on a les chats que l’on mérite, pour les politiciens c’est un peu plus compliqué mais une fois n’est pas coutume, ce n’est pas le sujet du jour. Ou presque...

Gatoúlis II... de retour. Péloponnèse, juin 2020

Zóga, nous a emmené son petit. Péloponnèse, juin 2020

Parlons enfin plutôt poésie. “Un moine racontait l’histoire, un rêveur, à demi fou. Du temps de la grande sécheresse - quarante années sans pluie - l’île entière fut dévastée ; les gens mouraient, les serpents grouillaient. Des millions de serpents sur cette pointe, gros comme la jambe d’un homme et venimeux. Le monastère de Saint-Nicolas était alors aux mains des moines de saint Basile qui ne pouvaient ni travailler aux champs ni paître leurs troupeaux ; ils furent sauvés par les chats qu'ils nourrirent.”

“À l’aube sonnait une cloche et ils partaient en bande au combat. Toute la journée ils se battaient jusqu’à l'heure où l’on sonnait le repas du soir. Après manger, la cloche à nouveau et ils repartaient pour la nuit batailler. C’était merveille de les voir, dit-on, qui boiteux, qui tordu, le nez ou l'oreille perdus, la fourrure en lambeaux. Et c’est ainsi, au son des cloches quatre fois par jour que passèrent des mois, des années, des temps et des temps.”

“Farouches et obstinés, blessés toujours ils massacrèrent les serpents mais pour finir disparurent; tués par tout ce venin. Tel un navire coulé ils n’ont rien laissé à la surface ni son de cloche, ni miaulement. Gardez le cap ! Que veux-tu, les pauvres, à force de se battre et boire jour et nuit le sang venimeux des serpents. Des siècles, des générations empoisonnées”.

“Chats de Saint Nicolas”, parmi les derniers poèmes de Séféris. Chez nous, tous les petits ont été récupérés, parmi les premiers chattons de notre Zóga, gentille et obstinée... Au commencement il y eu pourtant les cages sans le venin. Aux petits recoins du tangible.


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Les petits de Zóga,, récupérés. Péloponnèse, juin 2020


* Photo de couverture: Gatoúlis II. Péloponnèse, juin 2020