dimanche 7 juin 2020

D'une poésie à l'autre



Certaines rencontres iront bien plus loin que d’autres. Le cadre coutumier alors explose même entre diplomates quand surtout, il n’est naturellement plus question de politique. Notamment, lorsqu’ils sont d’abord poètes, voire, futurs lauréats du prix Nobel de littérature. Une telle rencontre a eu lieu en 1957, entre Yórgos Séféris et Aléxis Leger, dit Saint-John Perse, tous deux poètes, écrivains et diplomates, respectivement grec et français, lauréats du prix Nobel de littérature en 1963 et en 1960. Temps sinon indépassables dans un sens.

Yórgos Séféris chez lui à Athènes en 1970

Séféris le diplomate, accompagnait la délégation grecque à New-York et à Washington, conduite par le Premier ministre Karamanlís et par le ministre des Affaires étrangères Avérof. La Grèce avait saisi l’ONU d’alors au sujet de Chypre dès 1956, l’île était à l’époque colonie britannique, à l’histoire tristement célèbre depuis et ce n’est pas terminé, celle très exactement que ce blog n’oublie pas.

Le 15 janvier 1957, Séféris retourne à New-York, car c’est en ce moment que l’affaire de Chypre est débattue au sein de la Commission Politique de l’ONU. Et c’est à Washington que Yórgos Séfériadis, dit Séféris né à Smyrne d’Asie Mineure en 1900 d’un père avocat, qu’il rencontra alors Marie-René Aléxis Saint-Léger, dit Saint-John Perse, né en 1887, sur la petite île de Saint-Léger-les Feuilles, au large de Pointe-à-Pitre de Guadeloupe, d’un père avocat lui aussi.

L’extrait du journal de Séféris que nous présentons et traduisons humblement ici, date du dimanche 27 Janvier 1957, paru d’abord dans [Μέρες], le “Journal” de Yórgos Séféris, couvrant la période d’octobre 1956 à décembre 1960 et publié à Athènes par Íkaros en 1990. En ce lointain 1957, Séféris représentait comme on vient de le voir le gouvernement grec à l’O.N.U., tandis que Saint-John Perse qui venait de terminer “Amers”, était établi à Washington.

Saint-John Perse

Dimanche, 27 janvier. New-York. Je médite sur le cas de Washington, une cité on dirait calquée au papier carbone d’après un original inconnu. C’est comme si on feuillette un cahier d’exercices d’architecture, appartenant à un étudiant bien studieux. L’ennui à Washington doit être comme je le soupçonne quelque chose de bien singulier: Il s’agit de l’ennui d’un mausolée, à la manière de ces immeubles dépourvus de fenêtres, inspirés de l’Antiquité ; mausolée alors en attente éternelle de son richissime défunt. Ou sans quoi, cette ville qui tient plutôt d’une scène de théâtre alors vide, installée au beau milieu d’un désert de l’âme, lequel il va falloir pourtant combler.

Mercredi 23 janvier, nous nous y sommes rendus pour une deuxième fois. Nous sommes arrivés vers 19 heures, dans cet hôtel indescriptible qu’est le Fairfax. Ensuite chez Kavallierátos, il avait préparé dès notre premier séjour ma rencontre avec Saint-John Perse. Peu de convives comme je l’avais sollicité, ainsi, en dehors du repas, j’ai pu m’entretenir sereinement avec lui pour tout le reste du temps.

Au moment où je passais pour déposer mon paletot, je l’ai aperçu assis dans un fauteuil près de la cheminée, elle était allumée. Il n’est pas très grand comme on aurait pu le penser ; son allure raffinée est inspirée du temps jadis. Il est vaillant et de petite taille, on m’a rapporté qu’il pratique chaque matin des exercices de Yoga. Il a la moustache à la Charlot, on l’aurait même souhaitée mieux affirmée. Il a le front dissimulé par ce ramenage capillaire, ses cheveux ont peut-être été colorés, je ne le sais pas, il est habillé en noir, papillon noir et blanc et sous sa veste on distinguait un gilet aux bandes noires et blanches que l’on dirait issu de la peau d’un zèbre. J’ai observé ses yeux, s’ils n’étaient pas aussi agiles et quelque part convulsés, on aurait dit qu’ils demeurent plutôt indifférents.

Il rappelait même ce visage de Paul Valéry à travers on dirait ce frontispièce bien maladroit ; d’après ma mémoire, il s’agit d’une tête qui se débat pour se défaire de l’étau d’un serpent. Mélange sinon, de Charlot et de Valéry. Il a une manière bien à lui lorsqu’il place sa tête en arrière, je dirais qu’il y met une certaine tendresse, laquelle suit donc l’expression de sa bouche. Je me suis assis près de lui et je lui ai dit que je l’ai lu pour la première fois dans l’édition d’Anabase par Faber and Faber, parue en même temps que la traduction d’Eliot.

Paul Valéry en Académicien en 1927. Source Internet

Il a évoqué sans grand estime l’œuvre d’Eliot: “Il m’envoyait des télégrammes pour me demander l’éclaircissement de certains points”, a-t-il ajouté, par la suite, il a voulu expliquer la différence entre la poésie française et anglaise. “Leur langue est si riche et si poétique qu’ils n’éprouvent guère de difficultés, et dieu sait si le poète en a besoin, ils fabriquent de la poésie finalement sans intérêt. Tandis que les Français, vu leur langue, ils doivent recréer l’objet pour ainsi pouvoir composer leur poésie.” Je ne suis pas certain d’avoir compris son opinion sur la question, il m’expliquait pourtant l’essence de son œuvre.

Il dit à un moment: “Mon ami Valéry. Il a beaucoup lu les auteurs latins, comme auteurs ils ne sont pas intéressants mais ils sont les antécédants de ma langue”, il insiste beaucoup sur la langue ; Virgile n’est pas d’un grand intérêt, mais alors quelle langue. De la Grèce philosophique, ce sont les Présocratiques qui l’intéressent pour ensuite passer aux auteurs Alexandrins, nous n’avons pas eu le temps d’approfondir cette idée. Parmi les grands c’est bien entendu Homère, “celui de l’Iliade”, il tient à préciser “et non pas de l’Odyssée, Eschyle naturellement” rajoute-t-il, avant de faire l’éloge de Pindare. Sauf dit-il, “que ce ne sont pas toutes ces histoires qu’il écrit sous commande qui comptent, mais bien entendu sa langue, le rythme de sa langue”, il s’exprimait alors avec passion.

Il s’était fait une idée bien à lui de la métrique de Pindare, lorsqu’on lui a offert soudain un livre écrit par un Anglais, imprimé à Oxford ; un ouvrage qui vaut une fortune, publié l’année de la bataille de Waterloo, ce travail a de ce fait confirmé son idée. Il l’a offert à Claudel, pensant que l’auteur possède le grec puisqu’il avait traduit Eschyle. Claudel lui a finalement avoué que le grec ne l’intéressait pas, et qu’il avait traduit mot à mot pour les besoins de son essai, c’est alors ainsi que ce livre rare a fini par être perdu. C’est fait marquant, lorsque Saint-John Perse évoque une langue, il fait un geste de ses doigts, comme pour toucher à des racines.

Thomas Eliot. Source: Internet

Paul Claudel à Brangues. Source: Internet

Sa bouche est agile, il parle sans écouter la pause parfois introduite par son interlocuteur, c’est peut être sa manière de se protéger. Il se laisse surtout emporter par le rythme de sa parole, il ne recherche guère les mots.

Et à table, c’est lui qui s’est exprimé presque en exclusivité. Il a évoqué les dictateurs qu’il avait pu côtoyer du temps de l’entre-deux-guerres, quand il dirigeait la politique étrangère de la France.

“Je les ai tous connus”, insiste-il. Franco avec son air de curé, Mussolini , Hitler. “Au sujet de Mussolini, quand il nageait il y avait deux policiers qui l’accompagnaient à la nage.” “Et quant à Hitler, il avait une double personnalité. Ainsi, à chaque fois qu’il se heurtait à une opposition l’autre personnalité apparaissait. Son regard, l’expression de son visage changeaient. C’était l’épileptique ; alors il n’y avait rien à faire. Il fallait le laisser parler.” Il a surtout évoqué Staline, il l’avait bien connu au moment des négociations en vue des Accords de 1935 à Moscou. Molotov et Potemkine, l’Ambassadeur en poste à Paris, étaient de la partie. Un soir à table, on a surpris ce dernier en train de remplir son verre d’eau, au lieu de vodka comme tous les autres semblaient alors le faire à l’instant. En lui adressant sitôt la remarque, il répondit: “Mais je fais comme Camarade Staline.” “Personne n’a osé traduire sa phrase, tout le monde avait peur. Le chef si redouté a pourtant insisté, et lorsqu’on l’a traduite, Staline s’est alors levé pour embrasser Potemkine.”

Saint-John Perse évoque ensuite sa visite d’un musée à Moscou. Sachant qu’il était surveillé, il ne s’est pas attardé devant les pièces exposées, sauf sur la fin de son parcours pour s’arrêter bien contemplatif devant un cheval embaumé d’un cavalier envahisseur venu d’Asie. Il s’agissait d’un petit cheval de la steppe. Sur ce point, sa description du cheval devint fort détaillée, on en déduira qu’il aime alors beaucoup les chevaux. “Moi qui ai tant voyagé en Asie à cheval, je ne pouvais pas ne pas m’arrêter devant un tel spectacle. L’animal était sellé de manière traditionnelle, il avait une bande faite de cuire, la bride placée sur sa tête était tenue par des nœuds, le cheval portait même un bracelet à sa cheville d’un seul pied, ce bracelet était d’ailleurs fait de pierres précieuses.”

Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini, Leger et Ciano. Accords de Munich, 1938

Mussolini à la nage. Source: Internet

Staline. Source: Internet

Le lendemain, Staline le questionne. “Alors tu ne t’es pas arrêté dans le musée, sauf devant le cheval. Pourquoi ?” “Je savais que vous étiez au courant de mes mouvements” je lui réponds. Et ensuite Staline d’un air malin. “Ah, je comprends. Tu t’es arrêté pour le bracelet.”

Il a sitôt enchainé avec l’histoire de son oncle, l’Amiral Pottier ; il avait commandé les flottes alliées, peut-être aussi en Crète. Il portait un tatouage obscène sur une main, un souvenir de son service volontaire dans le Tonkin. Du temps où il servait comme volontaire, un obus est passé près de son nez, il avait crié “merde” à pleins poumons et depuis, il avait pris l’habitude de dire merde tous les cinq minutes, y compris quand il s’était rendu au Palais d’Angleterre pour demander la future tante d’Aléxis Léger en mariage.

Je lui parlais longuement de Séleucie sur le Tigre, ce paysage juste en face de Ctésiphon et je concluais: Il ne reste plus rien maintenant. “Il ne reste plus rien, voilà”, a-t-il rajouté et ce rien, était quelque chose qu’il ressentait alors profondément. Les Alexandrins l’intéressent, m’avait-il dit auparavant, ce qui le touche tient justement de l’amalgame d’Asie et d’Occident. C’est ce qui ressort, lorsque même la conversation devient alors plus légère. “Je lisais le livre d’une Cambodgienne sur Cléopâtre”, a rajouté en souriant. On a l’impression qu’il se détourne du classique, tout comme il se détourne autant de son esprit attique. “Vous avez l’esprit attique” me dit-il, comme pour designer quelque chose qui lui est étranger. “Oui, mais en Grèce nous avons autant l’Orient, il ne faut pas oublier Byzance”, lui répondis-je. Il m’a regardé avec attention, je lui avais sans doute rappelé une réalité qu’il avait oublié. Est-ce vraiment l’Asie qui charme de la sorte cet Européen, les idées de l’Asie ? Je ne le sais pas, en tout cas en méditant ses textes. On m’a dit que chaque matin, il pratique le Yoga, cependant, il me semble que c’est plutôt l’immensité de l’Asie qui l’attire, j’allais même écrire, son néant.

Voyage en Mongolie en 1920, Aléxis Leger

Séleucie du Tigre. Source: Internet

Je le vois ainsi avancer, non pas entre les temples du Thibet ou des Indes, mais plutôt à cheval, sillonnant la steppe asiatique. D’où tout son intérêt pour Séleucie, car à ses yeux, la ville n’incarne pas seulement ce mélange des courants d’Asie et d’Europe. J’avais mentionné à son propos Henri Seyrig et il le connaissait, sauf que Saint-John Perse s’y intéressait, parce qu’il n’y restait plus rien aujourd’hui, ce “rien” qu’il répétait alors tant.

Nous avons autant longuement discuté après le repas. Je lui ai demandé comment il ressentait sa nouvelle vie d’ici, étant donné que pendant bien longtemps, il avait été le grand conseiller de la politique étrangère en France. Il porte les chagrins de sa vie actuelle avec une aisance alors magistrale, il ne se plaint jamais, tandis qu’ il évoque avec tant de bienveillance, le nom de l’organisme lequel lui a offert à Washington un travail lui permettant de gagner sa vie. Le montant de sa retraite, il le laisse en France, je crois à sa sœur. Il conserve d’ailleurs toujours, cette allure mondaine du vieux diplomate.

Henri Seyrig à droite. Source: Internet

Locarno 1925. Aléxis Leger, Henri Fromageot, Aristide Briand, Philippe Berthelot

“En France on est quelqu’un” me dit-il, “il ne faut être personne”. Il renie la vie littéraire. “Ici je peux ne pas être personne. Washington ce n’est pas une ville.” Chaque ville a sa verrue, il a mentionné le nom de quelqu’un que j’ai oublié. “Washington n’a pas de verrue. Washington c’est un point abstrait dans l’univers.” Il s’est ainsi installé sur ce point X, pour me rappeler la chambre de Monsieur Test.

Il ressent alors la chute de la France, il hait Paul Reynaud. Lorsque je lui parle de ma foi en la vitalité du peuple grec, je constante qu’il en pense autant de son peuple ; ce dernier incarne de la sorte la seule réalité porteuse d’espoir qui subsiste encore pour Saint-John Perse. J’ai enfin évoqué la question de la nostalgie, si par exemple comme pour moi vivant à l’étranger, le fait de ne pas entendre sa langue ne lui manquerait-il pas. Il ne semblait guère éprouver un tel manque, ce qui l’importe paraissait alors survenir d’ailleurs, dans son cas, à la manière d’un homme issu d’un autre rang. Il a remémoré le cas de Jiménez non sans une certaine pitié dans la voix. “Notre langue c’est un fleuve” lui disait-il, “je sens qu’elle me laisse alors derrière elle”. Jiménez est allé en Amérique du Sud pour s’approcher si possible de sa langue. Saint-John Perse ne l’a pas compris ainsi, peut-être parce qu’il travaille par une autre voie, puisant d’autres racines, là où la langue de France n’a plus rien à lui donner, sa langue est alors ainsi finie et ceci dans les deux sens.

Et pourtant, la plus grande impression qui laisse se produire, c’est que sa langue tient de ce qu’il possède au plus profond de son existence, il la sent à la manière que Rodin ressent sa matière, disons même, avec la même passion. Il vit sa langue en la touchant au plus profond de lui-même, il ne lit pas et il n’accepte pas comme il me disait, qu’on lui recite ses propres poèmes. Il n’accepte pas que d’altérer ce ton extérieur, cette matière qu’il façonne ainsi en lui-même. “Je fais la mer.” Et lorsqu’il me l’expliquait en évoquant le mouvement, le rythme de sa poésie, “qui n’est pas un vers libre mais un vers très rigoureux”, je sentais combien la force de sa langue se hissait alors en lui. J’ai enfin saisi la raison pour laquelle ses premiers manuscrits étaient si longs, pour ensuite les rendre plus succincts comme alors il me le développait. Une telle carrure, les traductions ne l’intéressent guère, “c’est logique” m’a-t-il avoué.

Winston Churchill saluant Paul Reynaud. Paris, 31 mai 1940

Je disais qu’il avait enfin accepté ce point abstrait de l’univers qu’est Washington. Et cependant, on ressent que sur ce point bien abstrait, il demeure bel et bien un exilé. Il n’a point tourné le dos à la France, il se préoccupe sans trop le monter de ce qu’on pense de lui au pays. Lorsque je lui dis que je n’ai pas eu l’occasion de lire une critique bien positive au sujet de son œuvre, peut-être parce que je n’en avais pas lu suffisamment, il a cité tant de critiques écrites sur son œuvre. Il est somme toute porté par la fierté qui découle de sa valeur. “Ils me comprendront dans trente ans” disait-il même à ses amis. On est ainsi rarement préservé de la vie littéraire.

Je lui ai aussi demandé car le sujet m’intéresse, si vraiment et dans quelle mesure, le passage entre sa vie affairée du temps de son service et son isolement actuel, ne lui semblait-il alors peut-être éprouvant. “Mais il faut savoir dominer la situation”, répondit-il. “Il ne faut pas être comme ce capitaine du Typhon”, sur ce point il m’a parlé avec tant d’amour de Joseph Conrad, ce capitaine ayant tout perdu lorsqu’il a pu enfin vaincre la tempête.

Joseph Conrad

Nous nous sommes levés car sur le point de partir. En mettant nos paletots je le lui dis, “vous devriez venir en Grèce. Aimez-vous les pierres ?” lui demande-je. “Vous découvrirez alors nos pierres, mieux que nos marbres.” D’après notre connaissance, je pensais que c’est exactement ce qui pouvait alors l’attirer plus qu’autre chose.

Nuit à Washington, nuit déserte sans visage. Sur le retour, nous nous racontions des histoires drôles à bord de la voiture avec les deux dames âgées que nous accompagnions. Nous avions emprunté une avenue totalement déserte, les phares de la voiture se projetant alors sur les arbres. Durant toute la soirée nous n’avions pas eu le moindre mot à dire sur la situation politique actuelle, comme je n’ai pas évoqué Chypre un seul instant. Seulement, s’approchant de sa demeure et en fin de parcours, on dirait que nos vieilles habitudes professionnelles reprenaient alors le dessus. Désespéré presque, il se retourne vers moi: “Mais vous attendez quelque chose de ce Monsieur Dulles ?”

John Foster Dulles, Secrétaire d'État des États-Unis en 1953

La voiture s’arrêta devant un immeuble mauve, éclairé par une lumière plutôt laiteuse. “Vous habitez cette maison bleue ?” “Oui, j’habite là” me répond-il sans hésiter, sachant que je fus surpris. Il s’apprêtait à descendre de la voiture. “Si un jour vous passez par Washington téléphonez-moi, nous irons dîner ensemble.” Il descendit pour sitôt disparaître à la manière d’un poisson qui retourne dans son aquarium.

P.-S. Lorsqu’il était question d’envoyer Claudel en Ambassadeur à Washington, Briand avait pu dire: “Mais c’est un poète.” Et Leger lui répliqua: “Mais c’est justement parce que c’est un poète. Dans son travail il est comme un administrateur du dix-huitième siècle.” C’est exactement à ce que je pense si souvent. L’authentique poète sait faire la part des choses entre la poésie et son travail pratique, il ne les mélange pas de manière si catastrophique comme tant d’autres.

Saint-John Perse n’avait pas souhaité publier dans la Nouvelle Revue Française durant son service au ministère. Son Anabase lui avait alors été dévoilée les épreuves achevées, tout était disons conclu. C’est d’ailleurs en ce moment qu’Aléxis Leger a inventé son pseudonyme, ceci même en un seul instant. Il voyait même Perse écrit avec deux “s”. Briand se moquait souvent de lui. Il l’appelait ainsi Dada à l’époque. Et Leger lui répondait: “Mais c’est une mystification.”

Saint-John Perse vers la fin de sa vie

Séféris et Maró, future épouse, île de Poros, été 1936

Lorsque les Allemands sont entrés dans Paris, ils lui ont pris tous ses manuscrits, dont une pièce de théâtre ; il gardait comme il explique l’ensemble de ses écrits dans un coffre de sa chambre.

Je lui ai enfin posé la question au sujet des mots rares qu’il utilise. “Tous les mots”, me répondit-il, “figurent dans le petit Larousse, j’y veille même.” Pas tous, je crois.

Ainsi s’achève cette rencontre de 1957, plus que poétique mais vraiment au sommet. Yórgos Séféris est décédé le 20 septembre 1971, Saint-John Perse le 20 septembre 1975. D’une poésie à l’autre.

Les deux poètes croyaient encore en la vitalité de leurs peuples français et grec, les seules réalités pensaient-ils encore porteuses d’espoir. Mais c’était alors en 1957.

Séféris aimait également les chapelles des promontoires, autant que ces petites embarcations, elles sont toujours d’usage entre les îles, ou entre ces dernières et le continent grec. “Le jour où ces embarcations disparaitront, la Grèce alors changera à jamais”, écrivait-il, toujours en 1957.

Embarcation navette héritée du passé. Ile de Póros, juin 2020

Chapelle. Péloponnèse, juin 2020

En ce 2020, pas très commode il faut bien le dire, nos chapelles tiennent toujours, tandis que les embarcations à l’ancienne assurent infatigables certaines petites liaisons. Comme pour se rendre sur l’île de Póros depuis Galatás, dans le Péloponnèse bien proche. Póros avait tant inspiré Séféris, l’île est pour l’instant sans ses touristes, sauf que sa bibliothèque, elle est enfin grande ouverte.

Certaines rencontres iront plus loin que d’autres. Ainsi, à travers cet article et une fois n’est pas coutume, votre blog n’a pas eu le moindre mot à dire sur la situation politique actuelle, comme je n’ai pas évoqué notre événementialité bien sombre un seul instant, si ce n’est qu’indirectement.

La bibliothèque, enfin grande ouverte. Póros, juin 2020

Sauf... peut-être pour vous dire que cette semaine, nous avons perdu notre Gatoúlis, matou parmi les matous adespotes du port et des environs ; il a été écrasé par une voiture, autant dire par ceux des humains du beau milieu du désert de l’âme, lequel il va falloir pourtant combler... mais vraisemblablement en vain pendant tout ce temps que cela dure, siècle après siècle.

Certaines pertes vont ainsi plus loin que d’autres. Nous nous sommes occupés de son petit corps, à défaut de pouvoir faire quelque chose de mieux envers son âme. Chaque cité humaine aura finalement sa verrue...


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Le regretté Gatoúlis, 2018-2020. Mai 2020


* Photo de couverture: Aléxis Leger, dit Saint-John Perse 1887-1975