samedi 25 avril 2020

La caisse



La vie ne s’arrêtera pas pour cause de confinement ou même de son monde d’après. On l’espère en tout cas. Au village, on trouve déjà le temps long et on se balade alors fréquemment sur les bords de mer. La surveillance est devenue discrète, les policiers n’en font plus un plat, sauf... pour traquer les pauvres adeptes de la pêche des amateurs. Notre ami dénoncé l’autre jour ne cédera pas, il faut dire que les garde-côtes lui ont infligé une amende de 150 euros. De la pêche au péché... le chemin est parfois bien court.

Temps des agrumes. Péloponnèse, avril 2020

En ce temps des agrumes, notre ami a préféré passer son après-midi à observer les préparatifs du chalutier, “c’est tout juste pour me reposer de leur connerie”, a-t-il déclaré, le lendemain matin il a repris la mer. C’est l’appel du vendre... et peut-être aussi celui du large. C’est bien vrai, les hommes ayant de la bouteille... faite maison, ne se laissent pas impressionner si facilement par ces mesures du nouvel ordre de la mesquinerie génocidaire ambiante, surtout lorsqu’elles visent à supprimer leur pain quotidien. “Qu’ils aillent se faire voir. Mon grand-père qui était aussi pêcheur, il se baladait toujours son couteau sous le manteau”, rajoute-t-il fièrement notre ami.

Les chalutiers ne sont pas au chômage comme plus de la moitié de l’économie palpable au pays des humbles, sauf que leurs patrons vendent moitié moins ; ailleurs pourtant dans l’économie réelle c’est l’arrêt complet. Sur la porte de l’hôtel fermé ce sont les factures qui s’accumulent, on parle d’une réouverture des établissements du secteur vers la fin juin, voire en juillet, “c’est fatal pour nous”, entendons-nous de partout. Un représentant du secteur restauration et cafés interviewé par les journalistes radio a même précisé l’évidence. “D’après les échos que nous avons depuis nos adhérents, près d’un tiers des établissements n’ouvriront pas, ils fermeront sans doute de manière définitive. En plus des nouvelles règles sanitaires alors couteuses, l’absence des touristes et la précarité accrue des Grecs feront que pour de nombreux restaurants et cafés, ouvrir, leur coûtera davantage d’argent que de rester fermés. Voilà où nous en sommes”, radio 90.1 FM, le 24 avril, zone matinale.

L’économie, coquille déjà fermée risque de devenir alors vide, à l’image des camions et autres utilitaires à l’arrêt depuis bientôt deux mois. Le pétrole abonde, son prix n’a jamais été aussi bas depuis plus de dix ans, sauf que les réservoirs demeurèrent désespérément vides. Il y a même des fleurs qui poussent sur certains réservoirs, rien que par... cette “écologie” présumée radicale du coronavirus.

Sur la porte de l’hôtel fermé. Péloponnèse, avril 2020

Camions et autres utilitaires à l’arrêt. Péloponnèse, avril 2020

Des fleurs qui poussent sur les réservoirs. Péloponnèse, avril 2020

Le périssable, parfois vaillant et alors rustique a encore péri, mais les... pourritures politiques actuelles voilà qu’elles ne désarment pas. Vu d’en bas, c’est-à-dire à l’échelle des vérités, on retire parfois ces embarcations traditionnelles des anciens au vieux moteur monocylindre hors de l’eau, rien que pour les laisser finir lentement mais sûrement, devant la maison familiale. C’est encore un choix, voire un dernier luxe dans un sens. Dans le même ordre d’idées, des locations pour vacanciers datant il faut dire des années de l’avant C.E.E. et qui tombent en ruine. Elles avaient connu pourtant leur moment de gloire, du temps où l’euro n’existait pas et le premier des coronavirus... réellement existants non plus.

“Drôle d’époque”, comme le disait l'autre jour l’adjoint au maire, déjà pour se rassurer lui-même devant son personnel. “Nos traitements vont-ils être amputés n’est-ce pas ?” Voilà pour la seule question que les agents municipaux et par extension les fonctionnaires posent alors en ce moment. Car sous le confinement, les rumeurs courent plus vite que jamais.

C’est bien connu. Pendant que notre Hermès de Greekcrisis dort... l’histoire alors s’écrit de nouveau. “Peut-être que bientôt nous allons puiser dans l’amas de vieilleries que nous n’avons jamais voulu balancer si c’est pour restaurer et réutiliser tel ou tel objet”, affirme notre ami pêcheur. Qui sait ? Sa sœur a acheté trois gros sacs de farine, au cas où. Sinon en ce moment, le pays réel lorsqu’il le peut, il se précipite sur le fioul domestique, la période de sa mise en vente s’arrêté fin avril et il faut profiter du prix historiquement bas. “Octobre est bien loin et l’hiver risque même d’être rude de tout point de vue” se disent les habitants.

Ils écoutent peut-être certaines émissions radio un peu moins mainstream, à l’instar de celle de Lámbros Kalarrýtis sur 90.1 FM par exemple. On y apprenait par exemple à l’occasion de la bouche d’un scientifique joint au téléphone, “qu’une petite période de glaciation est alors proche, étant donné les variations du magnétisme et des ondes de notre seul soleil. Tous les télescopes du monde l’ont observé et interprété, il va alors faire froid en Europe durant plus de trente ans.”

“Loin donc, très loin des inepties millénaristes et officiellement conspirationnistes du prétendu réchauffement de la planète et du CO2 que l’on incrimine à toutes les sauces, c’est plutôt sur l’énergie fossile et sur le nucléaire qu’il va falloir compter dans l’avenir bien proche pour ne pas mourir de froid et de faim. En ce moment, la glace avance partout en hémisphère Nord, d’ailleurs, tous les brise-glaces de la Russie se trouvent actuellement bloqués dans le secteur, tout simplement. Le réchauffement Onusien et mondialiste sombrera bientôt dans le plus grand ridicule, à la manières des autres piliers et surtout blagues de cet affairisme, OMS compris”, émission du 23 avril, cité de mémoire.

On retire parfois ces embarcations traditionnelles. Péloponnèse, avril 2020

locations pour vacanciers bien datées. Péloponnèse, avril 2020

Amas de vieilleries. Péloponnèse avril 2020

Hermès de Greekcrisis dort. Péloponnèse, avril 2020

Le pays réel se fatigue sous le confinement pendant qu’un certain monde est sur le point d’expirer. Le quotidien immédiat cache souvent la machination de la tectonique des plaques trop tournantes et en somme tournées des humains. Les pêcheurs, les paysans et les petits commerçants d’ici connaissent on dirait Thucydide, sans même forcément l’avoir lu. Tectonique même des... blagues dans un sens, tant l’hybris des mondialisateurs, celle de leur “élite” caelifère est si évidente aux yeux des humbles d’ici comme de partout.

En son temps, notre poète Yórgos Séféris recopiait dans son Journal un extrait de Goethe traduit en français par Georges-Philippe Friedman dans la revue “Esprit”. Alexandrie, 16 juin 1941.

“Soyez certains, dit-il un jour Eckermann, que l’esprit humain recule ou se dissout quand il cesse de s’occuper du monde extérieur. Notre temps est un temps de décadence ; il se détourne de la réalité il est de plus en plus subjectif. Dans tout effort sérieux, durable, scientifique, il y a un effort de l’âme vers le monde ; vous le constaterez à toutes les époques qui ont vraiment marché en avant par leurs œuvres ; elles sont toutes tournées vers le monde extérieur.”

Friedman, penseur intéressant certes et honnête, il était comme on disait jadis progressiste, sauf que le progrès est un leurre qui se dégonfle. Séféris, autant que le philosophe Cornelius Castoriádis se rangeaient plutôt du côté, si j’ose dire d’Hésiode et de son Chaos. “En faisant du chaos irrationnel le fondement du monde, les Grecs ont posé que le cosmos lui-même n’a aucun sens dans l’acception humaine et anthropologique du terme. Brièvement parlant, il n’est pas fait pour l’homme, ni d’ailleurs contre l’homme: il est là, il a son ordre, et l’homme naît et meurt là-dedans. Et quand il meurt, c’est terminé.” Castoriádis a même voulu en finir avec le mythe du progrès et d’une technique qui se développerait d’elle-même, tel un processus inéluctable.

Monté pour la première fois à bord d’un train climatisé entre Pretoria et la ville du Cap, Séféris est alors choqué. “C’était un train, comment le dire, aéro-conditionné, aux portes et fenêtres hermétiquement fermées, on balançait alors sur nous de l’air frais artificiel. C’est quelque chose d’effrayant, contre-nature. Nous voyagions sans le contact du monde extérieur tel un poisson dans son aquarium ou à la manière des asperges dans leur conserve sous vide”, Yórgos Séféris “Journal”, samedi 7 février 1942.

Pays réel. Péloponnèse, avril 2020

Pays réel. Péloponnèse, avril 2020

En ce pays réel, le quotidien immédiat cache autant parfois les préoccupations... ontologiques. Sortis quelque part de leur confinement le temps d’une balade, les habitants de la bourgade ont été sitôt attirés par un étrange objet que la mer avait entraîné déjà jusqu’au large. Cette étrange caisse a même été l’événement de la soirée. Notre pêcheur cette fois sur terre, a téléphoné à son ami patron du caïque qui se trouvait dans la zone. “Vas-y, va voir de plus près.” Le patron n’a pas osé aller bien près. “Ce n’est pas le moment et si c’est un cadavre qui se trouve dans cette foutue caisse ?”

Enfin, la mer a fait échouer la caisse sur la plage. L’observant de loin, notre ami et les autres s’imaginaient déjà les seuls maîtres d’elle, profitant surtout de son supposé butin. “Eh les gars, il y aurait des cigarettes de contrebande, ou de la cocaïne, on revendra, le commerce on sait faire.” Certains calculaient jusqu’au volume de la prise, le prix au kilo et naturellement des profits à espérer. “On se partagera entre deux cent et trois cent mille euros, ce n’est pas mal à trois, non ?”

La vie ne s’arrêtera pas au bout du confinement mais elle peut s’agrémenter du hasard apporté par la mer rien qu’à travers d’une caisse incarnat le hasard et le mystère dont on a toujours besoin. Notre ami, les siens ainsi que notre chien à tous en ces bords de mer, se sont alors précipités sur la caisse. Elle a été ouverte à coups de pierre, son secret enfin percé. Emplie de polystyrène, ce polymère très couramment utilisé sous la forme de mousse, c’est une des caisses servant aux parcs de pisciculture sur l’île d’en face. Au village on a trouvé le temps bien long jusqu’à l’échouage de la caisse, mais on a bien rigolé.

Un étrange objet que la mer avait entraîné. Péloponnèse, avril 2020

La caisse échouée. Péloponnèse, avril 2020

On a bien rigolé. Péloponnèse, avril 2020

Drôle de période, vraiment. La caisse est vide et on en rigole. Nous avons terminé notre escapade après avoir donné quelques croquettes à nos chats adespotes des lieux. Nuit tombante sur la mer, sur la plage et sa caisse, sur nous.

Même le chien a fini par abandonner la caisse dans la solitude des éléments. “Ceux de la mairie iront la récupérer demain matin avec le ramassage des poubelles. Allons boire notre ouzo, ce n’était pas encore notre caisse à nous... attendons la prochaine les gars.”

La caisse, le cosmos, voire l’économie encore palpable au pays des humbles !


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Nos chats adespotes des lieux. Péloponnèse, avril 2020


* Photo de couverture: Les chalutiers ne sont pas au chômage. Péloponnèse, avril 2020