lundi 30 décembre 2019

Terre crue



Ultime article de l’année de ce blog. Sans bilan cette fois-ci, cela vaut mieux que de revisiter le bourbier. Noël au village. Du pays familier... au pays familial en quelque sorte, parfois il n’y a qu’un pas. Thessalie, contrée encore quelque part paisible, entre ses montagnes, ses monastères et ses rivières, la beauté y est toujours et tant mieux, en amont bien entendu de la géographie alors humaine !

La rivière Pinios. Thessalie occidentale, décembre 2019

Notre Noël à nous au village fut simple et presque frugale, pourtant, c’est du meilleur plaisir. La dinde, sa farce, la salade, le vin et les patates, plus le pain, voila disons pour le côté... technique. Au soir du 24 décembre, en tournée nocturne dans le village, j’ai constaté que ceux qui suivent la coutume régionale, à savoir, faire cuire son cochon entier à la broche durant toute la nuit, eh bien, ils se font plutôt rares. Les temps changent.

“Nous l’avons fait cuire à la taverne de Babis moyennant vingt euros, nous n’avons plus l’âge”, souligne ma cousine Katína. D’autres n’ont fait cuire qu’une partie du cochon au four, ou sinon, ils se sont rabattus comme nous sur la dinde. Les temps changent, les hommes aussi. Le village a perdu près de la moitié de sa population depuis 6 à 7 ans, ses jeunes ont émigré essentiellement en Allemagne et leurs enfants en bas âge avec. Fin de partie, plus de cochon entier à la broche.

Seulement, entre ceux qui restent, les retrouvailles demeurent authentiques aux jours de fête. Et à travers la liste des saints de l'Église orthodoxe, les Chrístos sont bien naturellement de la fête le jour de Noël, les Panagiótis et les María le lendemain en plus du 15 août comme partout ailleurs en Grèce lors de la grande fête de la Dormition ou l'Assomption chez les catholiques. Puis, au troisième jour de Noel, c’est Stéphanos qui est à l’honneur, et au village des Stéphanos il y en a !

Paysage non loin des Météores. Thessalie occidentale, décembre 2019

Au village thessalien. Décembre 2019

Notre Noël à nous. Le 25 décembre 2019

La fête donc incarne cette Grèce qui existe toujours. Comme l’écrivait alors Jacques Lacarrière en son temps, “il y avait aussi et surtout une terre qui s’appelait encore la Grèce et qui était peuplée de Grecs.” Le jeune Stéphanos, fils de ma nièce, disputant le jour de sa fête une bien longue partie d’un jeu vidéo par Internet interposé... à son cousin du même âge dont les parents, enseignants sans poste, sont installés en Suisse depuis maintenant près de cinq ans. Manifestement, on ne découvre plus les mythes grecs à son âge: Zeus, Athéna, Artémis, Dionysos ; et à l’école, on n’enseigne plus le grec ancien ni le latin, matières en quelque sorte intemporelles, mais disons-nous que c’est peut-être la fin de l’histoire.

Retrouvailles toutefois authentiques. Le carré des adultes dans le salon fut bien ardent. Notre oncle Petros, toujours si heureux de vivre, est revenu au village au moment de sa retraite il y a maintenant dix ans. “Allez, trinquons et célébrons notre victoire provisoire sur la mort, nous sommes encore là. J’ai vécu cinquante ans en Allemagne, j’y travaillais du bon vieux temps des ouvriers bien payés, je n’ai pas à me plaindre, ni de ma vie, ni de l’Allemagne... seulement voilà, ma femme est décédée tôt, ainsi, elle n’a pas vécu son retour. Je le sais, j’y suis retourné en 2013, l’Allemagne n’est plus la même non plus, notre ancienne rue à Wuppertal est désormais habitée de gens issus de pays musulmans, les Allemands n’y logent plus, les autres Européens se sont également déplacés vers d’autres quartiers. Mais je n’y peux rien si ce monde n’est plus le même. Je suis de retour, je voyage en Grèce, je visite surtout nos monastères, ils sont encore de notre temps... en plus, l’heure approche.”

Wuppertal donc, ville allemande du land de Rhénanie du Nord-Westphalie, Friedrich Engels y est né en 1820 dans le quartier de Barmen, et du temps où notre cousin y travaillait, la communauté grecque de Wuppertal comptait bien 8.000 personnes, répétons-le encore une fois comme le fait Petros inlassablement, surtout pour dire qu’en Allemagne il n’était jamais seul.

Restauration... rapide. Thessalie occidentale, décembre 2019

Le petit lac du village. Thessalie occidentale, décembre 2019

Le restaurant-café en construction face au petit lac. Thessalie occidentale, décembre 2019

La discussion a ensuite porté sur les deux thèmes principaux du moment: le risque de guerre entre la Grèce et la Turquie et l’aménagement du petit lac près du village. Le premier thème a été rapidement évoqué, “car on n’y peut rien si ce monde qui n’est plus le même, au fond ne change guère et la Turquie restera toujours un voisin agressif”, tandis qu’il y a beaucoup à redire au sujet l’aménagement du petit lac près du village.

La supposée nouvelle économie, celle des restants, n’est plus agricole et ne sera déjà plus comme avant. Tríkala, ville proche, croit de plus en plus à l'étoile du tourisme, il faut dire que son parc thématique dit du “Moulin des fées et des esprits” ouvert chaque année de décembre à janvier, vient de franchir la barre du million de visiteurs pour 2019 et les célèbres Météores se situent juste en face.

Un villageois... adopté, c’est-à-dire issu de la région et marié à une femme du village, a fait nettoyer le petit lac et son îlot ; surtout, il y fait construire un restaurant-café, en espérant que les clients affluent depuis la ville et qui découvrent avec ravissement cette image renouvelée du village. Sur place, c’est déjà la guerre... avant bien entendu celle entre la Grèce et la Turquie ! “Ceux qui tiennent ici les deux bistrots hors âge et pour ainsi dire insalubres, n’admettent pas le changement. Ils ne voient pas que la clientèle du futur restaurant-café ne sera pas la même que la leur et surtout, que les visiteurs finiront aussi par se diriger vers leurs établissement, si ce n’est que pour boire un café”, estime alors ma nièce.

On est loin du vieux temps lorsqu’on fabriquait tous ensemble les briques en terre crue sur place pour ensuite construire ces demeures traditionnelles dont il ne reste plus grand-chose. Du pays familier... au pays alors fameux, celui du petit musée local !

Ces demeures traditionnelles dont il ne reste plus grand-chose. Thessalie, décembre 2019

Lorsqu'on fabriquait les briques en terre crue. Petit musée du village, décembre 2019

Au petit musée du village. Décembre 2019

Vieux temps, celui que l'on suppose être bon, et alors longue discussion à ce sujet en compagnie de mon cousin Theódoros, enseignant à la retraite. Il est à l’origine du petit musée local au village, les moyens manquent pour mieux classer et ainsi exposer les objets mais l’essentiel y est, l’amour de la petite patrie comme on dit d’abord... moins le chauffage, et dehors il neige en ce moment.

La vie d’antan fut certes quasi autarcique, tous les outils, carrosses compris, était fabriqués sur place, on pouvait tenir lors des crises financières... mais on mourrait à cinquante ans et encore. Ceci, à des années lumière du jeune Stéphanos et de sa partie de jeu vidéo par Internet interposé. Ainsi, l’effondrement que l’on prédit alors proche ne laissera pas les campagnes sans séquelles. Sauf que les parents de Stéphanos cultivent toujours avec soin leur potager; ils ont désormais des poules, de l’eau par forage au cas où, et du bois de chauffage bien local. Ce n’est peut-être pas tout, mais ce n’est déjà pas rien.

En attendant, on peut autant admirer les photos des athlètes du village d’il y a plus de cinquante ans, en ce temps, les abécédaires de l’école étaient même davantage patriotes, comme dans un sens autant plus palpables et mieux concrets. Les acolytes du pirate financier Soros n’écrivaient pas encore les manuels scolaires comme de notre temps... si avancé, c’est aussi de saison mais peut-être bien pour plus très longtemps.

Au petit musée local. Thessalie occidentale, décembre 2019

Les abécédaires de l'école de jadis. Thessalie occidentale, décembre 2019

Athlètes du village d'il y a plus de cinquante ans. Thessalie occidentale, décembre 2019

Une Grèce vécue et pratiquée au jour le jour... sous la carapace des grands événements, désormais on dirait désoccultée, étrangère à la vision des visiteurs, comme pratiquement à celle des Grecs contemporains.

Du pays familier... au pays familial en quelque sorte, parfois il n’y a qu’un pas, et on y vent ou on y loue partout de sa terre agricole, seules deux familles au village pratiquent actuellement une agriculture disons de taille rentable, elles concentrent alors entre leurs mains l’essentiel des terres appartenant au village.

Et comme notre oncle Petros, je visite aussi nos monastères, ils sont encore de notre temps... L’autre jour dans un monastère de la région, j’ai été accueilli par un moine qui fut un de mes camarades de classe lors de mes autres meilleures années à Tríkala. C'est lui qui m'a reconnu et on a longuement échangé par la suite.

Terrain à vendre. Village thessalien, décembre 2019

Une dizaine de chats et quelques moines vivent alors paisiblement en ces lieux. Noël au village et chats des monastères pour ainsi finir l’année.

Thessalie, contrée encore quelque part paisible ; entre ses montagnes, ses monastères et ses rivières. Retrouvailles, et ainsi nos vœux qui demeureront plus que jamais sincères et chaleureux, ceux également adressés aux fidèles lecteurs de ce vieux blog lequel hélas, a toujours besoin de votre soutien, car c’est autant pour sa survie qu’il s’agit, d’où notre “Campagne annuelle de soutien” de décembre 2019 et janvier 2020.

Chats des monastères. Thessalie occidentale, décembre 2019

Il y avait aussi et surtout une terre qui s’appelait encore la Grèce et qui était peuplée de Grecs!

Chats des monastères. Thessalie occidentale, décembre 2019


* Photo de couverture: Monastère. Thessalie occidentale, décembre 2019