dimanche 22 décembre 2019

Chers gardiens de l'humanité !



Moments graves d’un siècle déjà suffisamment aggravé. Le quotidien persiste et signe, le pays réel s’accroche à ses fêtes dites de fin d’année, Noël bien de saison, encore une année passée, et peut-être même la suivante avec un peu de chance. 2020 sera l’année de tous les dangers, nous le savons déjà. Sous la forteresse de Tríkala datant de Byzance, dans le vieux quartier de Varoússi, qui en a vu bien d’autres, des événements, on rencontre alors les chats comme les habitants. “Notre quartier est paisible, ce n’est pas la Pláka d’Athènes sous l’Acropole, dites-moi, êtes-vous d’ici ?”

Tríkala, vue vers les Météores depuis la forteresse. Décembre 2019

La tour de l’horloge, pointe de la forteresse, est visitable seulement depuis ces dernières années, elle ne l’était pas du temps où je terminais le lycée à Tríkala. À l’époque, cette partie haute de la forteresse était encore fermée au public, des explosifs et des mines datant de la guerre civile et de la guerre des années 1940 y interdisant l’accès; seuls les agents d’entretien qui s’occupaient de la tour et de son horloge légendaire s’y rendaient ainsi de temps à autre.

Cette même tour abrite d’ailleurs une exposition photographique aux légendes bien précises, retraçant l’histoire de la ville de Tríkala depuis la libération de la Thessalie qui rejoignit le presque jeune état grec en 1881, et jusqu’à nos tristes jours. Parmi les visiteurs du moment, ces Grecs venus essentiellement pour fréquenter le parc thématique dit du “Moulin des fées et des esprits”, puis, un attroupement de jeunes hommes, tous migrants et visiblement heureux de l’être car logés et nourris en ville par les soins de la gouvernance Onusienne et Sorite, gouvernance des Mitsotákis et autres Tsípras comprise. Le pirate financier Sóros est passé par là, autant que la Black Rock, ils y sont toujours d’ailleurs. Les migrants en tout cas, sont manifestement très à l’aise, ils découvrent comme tant d’autres, Grecs ou touristes, le passé de la région, notamment le passé, car le futur est plus obscur que jamais.

La tour de l’horloge, ce sont aussi ces photographies de la ville datant de 1948, en pleine guerre civile, à l’image de cet instantané du quotidien immortalisé près du pont central. Autre moulin, d’autres créatures comme certainement d’autres consciences. Toute une éternité. En 2019, Grecs et migrants s’évitent discrètement, l’intérieur de la tour de l’horloge est fort étroit, disons aussi que l’heure du pire n’a pas encore sonné, à Tríkala en tout cas.

La tour de l'horloge. Tríkala, décembre 2019

Instantané du quotidien près du pont central. Tríkala vers 1948, cliché de l'exposition

Instantané du quotidien près du pont central. Tríkala, décembre 2019

Car ailleurs c’est déjà autre chose, et même la presse nationale relate alors les faits. “Un autre épisode dans la série de cette situation incontrôlée que connaît notre pays, générée par la question de l'immigration vient de se déroulé hier sans l’île de Samos. Plus précisément, hier matin, il y avait des tensions entre les migrants et les policiers, au Centre d'accueil et d'identification, autrement-dit, le campement situé à Vathi.”

“D’après les médias locaux, environ 300 migrants qui s'étaient d’abord rassemblés déjà plus tôt, ont détruit les toilettes chimiques, puis bloqué la circulation arrêtant les voitures sur la rocade à l'extérieur du Centre, en criant en même temps des slogans pour pouvoir quitter l'île.”

“Par la suite, des migrants, principalement d'origine africaine, ont commencé à provoquer des incidents à la porte principale et à l'entrée inférieure du Centre. Des sources ont indiqué que des pierres étaient lancées sur les forces de la police précipitées sur place, et la police a réagi en utilisant des lacrymogènes pour disperser cette foule. En fait, en raison des incidents, les employés du Centre ont été avertis de ne pas venir travailler pour des raisons de sécurité.”

“En outre, la municipalité de Samos-Est a décidé de fermer les deux maternelles, ainsi que l’école primaire situées à proximité du Centre, en raison des gaz lacrymogènes et des conditions dangereuses dans la zone. Il s'agit d'une décision sans précédent, qui prouve que la situation liée à la présence des migrants dans notre pays a dépassé toute limite soutenable. À la suite des incidents d'hier, le maire de Samos-Est a même publié un communiqué pour souligner que quoi qu’il arrive, l'avenir de l'île sera préservé. La priorité pour notre municipalité, écrit-il, c’est de garantir les droits à la sécurité, à la santé, à la propriété et à la qualité de vie pour nos résidents et visiteurs, toujours dans le cadre de la loi, presse grecque du 20 décembre.”

Le chaos à Samos. Quotidien “Dimokratía” du 20 décembre

Figures de saison. Tríkala, décembre 2019

La rivière Lithaíos. Tríkala, décembre 2019

Atmosphère de Noël, à la fois surréaliste et trompeuse. Derrière la vitrine des cafés pas toujours remplis, Tríkala c’est aussi la ville de tant de commerces fermés, disons pour toujours. On s’occupera pourtant des animaux adespotes sur les terrasses, comme on... accueillera l’animal politique Mitsotákis, en visite à Tríkala, il n’a pas manqué de visiter le fameux Moulin, ses fées comme ses esprits. Instantané politicien, repris par toute la presse locale comme nationale.

Sauf qu’il a bel et bien le feu au lac. “La Grèce a besoin de vous”, écrit depuis Lausanne sur son Facebook Geórgios Sgoúrdos, médecin ayant été chassé du pays par la junte économique et politique grecque comme européiste, et ceci de concert comme on sait depuis 2010. “Chères et chers philhellènes” - écrit-il. “Je vous écris ces quelques mots en tant que Grec expatrié. J'avoue que je suis ému, car je pense à l'aide apportée à la Grèce par vos prédécesseurs, des grandes figures du philhellénisme comme Victor Hugo, Eugène Delacroix, Benjamin Constant ou Chateaubriand, auxquels tous les Grecs sont reconnaissants. Chers amis philhellènes d'aujourd'hui, préparez-vous pour soutenir à nouveau le peuple grec. Ce moment est venu.”

“Les derniers événements, mémorandum militaire entre la Turquie et la Libye, les forages illégaux de la Turquie dans la zone économique exclusive -ZEE - de la République de Chypre, les annonces pour des recherches et forages turques près de l'île de Crète, etc. ne nous permettent pas de rester indifférents. Ce sont des actes hostiles qui nous rappellent l'invasion de Chypre et l'occupation de 38% de l'île par l'armée turque depuis 1974 et ceci malgré les multiples résolutions de l'ONU. Des jours très difficiles arrivent bientôt et une guerre entre la Turquie et la Grèce ne peut pas être exclue, M. Panayotopoulos, Ministre de Défense grec, l'a clairement dit. Préparons-nous pour le pire, chers amis de la Grèce, notre patrie aura bientôt besoin de votre soutien désintéressé, une fois de plus dans son histoire tourmentée.”

Derrière la vitrine des cafés pas toujours emplis. Tríkala, décembre 2019

Mitsotákis... et les autres créatures. Tríkala, décembre 2019, presse grecque

Animal adespote soigné sur la terrasse d'un café. Tríkala, décembre 2019

“Concrètement, voici quelques suggestions; vous pouvez: 1- organiser des réunions extraordinaires des associations philhellènes pour faire une mise au point de la situation et pour proposer des moyens d'aide, 2- activer vos réseaux de communication, contacter des journalistes, des journaux comme médias en ligne et les sensibiliser, 3- prendre contact et influencer des politiciens, des diplomates, 4- organiser des manifestations de soutien dans les grandes villes, des conférences, distribuer des flyers, 5- informer vos contacts sur les réseaux sociaux, partager du contenu pertinent, créer des groupes dédiés à la cause.”

“Pour résumer: le but principal serait d'informer notre société, le plus rapidement possible, de la gravité de la situation et de la préparer pour des actes de soutien, le jour où le pire scénario commence à se déployer. Veuillez m'excuser de ne pas pouvoir m'exprimer dans votre belle langue comme je l'aurais fait en grec, mais je crois que mon message est clair. Je reste à votre disposition pour aider à la diffusion de vos projets, ici et ailleurs. N'hésitez pas à enrichir cette liste avec vos suggestions. Toutes vos remarques sont les bienvenues.”

“Merci, chers amis de la Grèce... chers amis de la beauté, de la justice, chers gardiens de l'humanité. Cordialement, Geórgios Sgoúrdos Médecin, Lausanne, CH.”, l’appel de Geórgios sur Facebook, décembre 2019.

L’appel contient aussi la photo de la “Note sur la Grèce par M. Le Vicomte Chateaubriand”, Paris, première édition de 1825. Deux siècles plus tard, la géopolitique reste autant redoutable on dirait. Invité en 2013 par l’Institut d’études politiques (IEP) de l’Université de Lausanne pour donner une conférence sur la crise grecque... entre effondrements et espoirs, j’ai également rencontré Geórgios Sgoúrdos, et nous avons partagé un long et émouvant moment, lorsque certains espoirs politiques semblaient encore permis.

Immobilier traditionnel à vendre. Tríkala, décembre 2019

Chant Rebétiko et musique populaire. Tríkala, décembre 2019

Je concluais alors mon intervention à Lausanne, c’était en mai 2013, par cette mise en garde:

Il conviendrait in fine, d'ajouter non sans amertume que le factice, c’est-à-dire, le méta-capitalisme financier, s'est alors peut-être définitivement emparé du réel en le dominant et en le remodelant sans cesse, le conduisant même, jusqu’au bord du chaos. Ce chaos, que nous observons alors depuis Athènes et depuis la Grèce tout court. Et sans trop de réactions, disons adaptées pour l'instant, et qui serait précédé par la fin “recherchée” des régimes démocratiques issus du monde occidental même si la Grèce en soit un cas au moins atypique. Inexorablement, nous glissons... sur la pente fatale d’un avenir à moitié réalisé, pour ce qui est du régime politique post-constitutionnel, initié par certaines élites du temps présent.

De toute évidence, le désir ne manquerait pas, d’en finir et si possible rapidement, avec ce qui en reste des régimes démocratiques et des souverainetés populaires, ici ou là, tel serait le pressentiment qui prévaut désormais à Athènes et même ailleurs, en apparence pourtant dans une certaine indifférence. Nos sociétés, épuisées, hypnotisées et défaites, se laissent ainsi dépêtrer, tant le “fantôme du monde”, et d’abord le leur, au même titre que la déréalisation minutieusement préparée et désormais acquise de leurs existences, incarnent cette auto-aliénation définitive qui n’est pas qu’économique.

Fresque murale. Tríkala, décembre 2019

De l'obsolescence. Tríkala; décembre 2019

En paraphrasant Günter Anders, on dirait que le rapport entre les citoyens et la “démocratie” devient unilatéral, la “démocratie” ni présente ni absente, serait alors un “fantôme”. L’auteur de “L'Obsolescence de l'homme”, faisait ainsi déjà observer, “que d'innombrables hommes se sentiraient plus cruellement punis si on leur confisquait leur poste de radio que si on les emprisonnait en les privant de leur liberté tout en leur laissant leur poste: dans ce cas, en effet, ils pourraient continuer à s’épanouir au soleil de l’extérieur.” En Grèce, nous en sommes déjà, à bien observer une certaine “ethnographie locale”, Günter Anders, “L'Obsolescence de l'homme - Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle”, première édition en allemand datant de 1956, Encyclopédie des Nuisances, 2002, pour la traduction en français, vol. I, page 148.

L'abolition des souverainetés, et en dernier lieu des peuples eux-mêmes (en tant que collectivités potentiellement créatrices du fait politique), ainsi que d’une partie de leurs imaginaires, conduisant à la prédation des ressources, y compris “humaines”, relèverait de l’inéluctable. À moins de faire preuve de grande inventivité et de toute forme, essentielle plus que jamais pour l’avenir et de toute évidence dans l’urgence.

Tríkala, vue depuis la forteresse. Décembre 2019

Atmosphère de Noël, à la fois surréaliste et trompeuse. Moments graves d’un siècle déjà largement aggravé. Seuls nos vœux demeureront plus que jamais, sincères et chaleureux, et d’abord ceux adressés aux fidèles lecteurs de ce vieux blog.

Oui, la Grèce, aura bientôt besoin de votre soutien, le blog aussi dans sa mesure car c’est autant pour sa survie qu’il s’agit, d’où notre “Campagne annuelle de soutien” de décembre 2019 et janvier 2020.

En somme, c’est de notre soutien réciproque qu’il s’agit, à travers nos pays et nos réseaux, maintenant que la Grèce n’est plus ce cas disons atypique en cette bulle de l’européisme totalitaire.

Sous la forteresse de Tríkala datant de Byzance, à Varoússi ce vieux quartier, on rencontre alors les chats comme les habitants, fantômes et autres créatures à part. Joyeux Noël !

On y rencontre alors les chats. Varoússi, Tríkala, décembre 2019


* Photo de couverture: Varoússi, Tríkala, décembre 2019