lundi 16 décembre 2019

A présent la Grèce



Frémissements d’un hiver grec pour l’instant plutôt doux. Thessalie occidentale. Un certain tourisme local et interne recherche la neige en moyenne altitude; il faut pourtant dire que ce n’est pas gagné, comme par exemple sur la petite piste de Pertoúli, village du Pinde situé à 40km de la ville de Tríkala et à 60km des illustres Météores, à environ 1200 mètres d’altitude. “Des activités proposées aux visiteurs” comme on dit d’habitude, mais vraiment... à la petite semaine. Hiver grec ! Les rescapés de la classe moyenne sont de la partie, gastronomie locale oblige également, si affinités!

Des activités proposées. Pertoúli, Thessalie occidentale, décembre 2019

Et en ville de Tríkala, le parc thématique dit du “Moulin des fées et des esprits” battrait cette année des records d’affluence, d’après la presse locale en tout cas. La Grèce... autrement, en quelque sorte. L’image est étonnante, elle reste toutefois incomplète. Pour une bonne moitié, les hôtels en altitude ont été abandonnés, de même que les tavernes, l’effondrement de la classe moyenne grecque y est pour quelque chose, et les restaurants qui subsistent pratiquent alors des prix plus qu’athéniens. C’est autant vrai, la saison hivernale est bien courte mais on fait avec.

En ville de Tríkala il y a de l’affluence, surtout en fin de semaine. C’est essentiellement le “Moulin des fées et des esprits” qui attire les visiteurs, ces virées à Tríkala étant organisées depuis presque toute la Grèce, car la région est autant accessible depuis Thessalonique que depuis Athènes par exemple. Sans oublier les habitants historiquement enrichis des Cyclades en manque de Grèce Continentale, lorsqu’ils ne s’évadent pas en hémisphère austral ou encore du côté des Alpes.

Níkos, ancien officier dans la marine marchande et depuis plus de dix ans employé d’un hôtel de la ville, affirme "tous les hôtels de Tríkala sont remplis jusqu’au 10 janvier, ensuite c’est le calme presque plat.” Les cafés sont remplis, et dans une moindre mesure les tavernes. Il faut aussi préciser que de nombreux Trikaliótes demeurant à Athènes ou ailleurs, voire parfois ceux de la diaspora, surtout récente, retrouvent de coutume leurs familles pour Noël et pour le Nouvel an. C’est encore disons du fait classique.

Le "Moulin des fées et des esprits", presse locale. Décembre 2019

Tríkala et sa petite rivière, Lithaíos ou Trikalinós, décembre 2019

Le marché. Tríkala, décembre 2019

Derrière cette façade, les villages des environs ne se relèveront pas, semble-t-il, du choc. Le nôtre par exemple a perdu pratiquement tous ses jeunes, et sa population est passée de 1.500 à moins de mille habitants en dix ans. Les plus vaillants sont partis en Allemagne le plus souvent, ou sinon ailleurs en Europe, voire parfois en Asie pour les informaticiens. Pour mon cousin Kóstas et son épouse Miranda, c’est le départ hivernal; ils ont rejoint leurs enfants et petits-enfants en Allemagne, la très maigre retraite de Kóstas ainsi que les petits boulots de son épouse ne suffisant guère pour faire face aux dépenses, notamment celles liées au coût du chauffage en Thessalie.

Pour eux, il n’y aura ni moulin, ni fées, ni esprits. Le petit pays leur manque, Miranda vient d’ailleurs de téléphoner, elle est inconsolable, elle préférerait rejoindre la famille déjà pour Noël, et en plus... deux cas de cancer se sont déclarés simultanément depuis peu frappant nos proches, et toute la parentèle en est naturellement inquiète. Le vieux couple rejoindra seulement ceux du village après janvier, c’est déjà prévu.

Comme l’écrivait bien jadis Jacques Lacarrière, “la Grèce: du beau fixe, azuréen à l’orage et aux meltems intérieurs, ils sont passés par tous les stades.” Du vent, il y en a autant en Thessalie, mais le beau fixe n’est plus tout à fait ressenti comme avant. “On survivra, sous les vents comme après la pluie, du reste je m’en fiche, politique et autres visiteurs de marque”, me dit le cousin Dimitri. Depuis la fermeture de l’atelier où il était employé, et ce durant la deuxième année de la dite crise en 2011, il se contente de bien des petits boulots d’entraide au village, plus d’une allocation de 100€ par mois. Le reste “c’est alors la famille” comme on dit ici, il faut dire que Dimitri est propriétaire de la demeure familiale et ce n’est pas rien. Et quant aux “visiteurs de marque”, c’est de l’ironie car Tsípras vient de visiter Tríkala la semaine passée, entouré comme il se devait des apparatchiks Syrizístes, nouvelle cuisine politique déjà avariée aux yeux du plus grand nombre. D’ailleurs Dimitri ne vote plus.

Café en vrac. Tríkala, décembre 2019

Gastronomie locale. Tríkala, décembre 2019

Tsípras et les apparatchiks Syrizístes locaux. Presse de Tríkala, décembre 2019

La Grèce, du beau pas toujours fixe, pays narré même en toutes circonstances, guerres comprises. On se souviendra encore de cette petite notice éditée par le Service Géographique de l’Armée française en ce lointain 1915. “Tríkala - 17800 habitants, Chef-lieu de département et d’éparchie. Archevêché, Tribunal de première instance, Gymnase, Garnison, Station de chemin de fer vers Vólos et Kalambáka - 3 ponts en pierre et plusieurs en bois sur la rivière Trikalinós 10 églises, 7 mosquées.”

“Faubourgs avec nombreux jardins et vergers bien irrigués, traversés par la route poussiéreuse qui mène à la gare. A l’intérieur de la ville, les souvenirs turcs ont presque tous disparu ; la ville prend de plus en plus un cachet européen. Il se tient à Tríkala, sur une grande place carrée, un important marché de céréales, riz, cocons, tabac, sésame, bétail, dont les relations d’affaires s’étendent jusqu’à Metsovo et Jannina.”

“Une partie de la population de Tríkala est composée de Valaques: les uns sont devenus sédentaires et pratiquent de petits commerces ou de petits métiers ; les autres, environ 6.000, remontent en été dans les villages du Pinde. Tríkala est un nœud de routes vers la Macédoine par la Chassia, vers l’Épire par le Zygos, vers le haut Aspropótamos par les défilés de Porta et de Muzaki, vers Larissa et Vólos.”

Pont sur la rivière Trikalinós. Tríkala, décembre 2019

Marché local. Tríkala, décembre 2019

Notice du Service Géographique de l'Armée française. Paris, 1915

Hiver grec, bientôt Noël. On oublie, ou plutôt on fait semblant d’oublier un peu l’actualité, elle nous rattrapera d’ailleurs sous peu et à sa manière alors unique et autant inique, c’est imminent.

Tríkala, le Pinde au loin, Thessalie des activités proposées aux visiteurs comme on aime toujours dire, sans oublier les incontournables animaux adespotes des lieux comme de tout lieu grec.

“À présent la Grèce”, tel fut le titre choisi par Pierre Reverdy pour décrire son voyage, c’était en 1938, Revue “Le Voyage en Grèce”.

Le Pinde au loin. Tríkala, décembre 2019

“Sur ce navire blanc qui se décide vers la Grèce, fuyant le vent comme une plume de mouette, crêtant la lame comme un copeau d’écume, on ne descend pas seulement vers le sud, on remonte le fleuve des civilisations européennes vers sa source. Il est remarquable que cette source ait jailli sur un point idéal au delà duquel commence l’exotisme, au delà duquel l’Europe n’est plus qu’à l’état d’influence. Cinq cents ans de domination inconcevable n’ont pas réussi à atténuer le sens originellement européen de ce pays que la proximité de l’Orient devait mettre en péril plus que tout autre, - ce pays dont le charme est fait de douceur vigoureuse et d’ordre sans rigueur que n’ont ni oblitérés, ni durcis les influences barbares subies par les contrées plus septentrionales. Cette terre a produit clairement de la beauté comme un volcan déverse obscurément sa lave.”

Frémissements d’un hiver grec pour l’instant plutôt doux. Thessalie occidentale.

Animal adespote. Tríkala, décembre 2019


* Photo de couverture: Thessalie occidentale, vers les villages du Pinde. Décembre 2019