dimanche 8 décembre 2019

Juste saison



Douceur d’un hiver qui s’annonce suffisamment incertain. De retour de sa sortie de pêche, le caïque du capitaine Yórgos emmène sa prise, sitôt d’ailleurs achetée sur le port. “Nous nous sommes fatigués aujourd’hui”, précise Eleni, l’épouse du capitaine ; elle est aussi de la sortie, invariablement semble-t-il de chaque sortie. Vieux Péloponnèse sans touristes et alors séquences évoquant vaguement ce pays de Jacques Lacarrière. Une autre Grèce, les chants et les figures de l’ombre.

Vieux Péloponnèse. Décembre 2019

Les cafés sont presque vides, où plutôt remplis à leur juste saison. Maintenant que les touristes sont partis, les retraités de la si vieille Europe installés en ces lieux depuis parfois plus de dix ans, savourent alors le soleil comme les Grecs, à l’instar d’un couple d’Allemands, déjà un peu hellénophone. “Yánnis, apporte-nous une bière Mýthos, ainsi que du mézé s’il te plaît”, et la discussion s’amorce, tantôt en anglais, tantôt en grec.

On évoque volontiers la fin de la récolte des olives comme de l’huile de l’année, les habitudes et les gestes des lieux, puis, seulement entre Grecs, on inventorie les affaires en cours, le prix de vente, et enfin fatalement, les maladies, les soins, et le montant des retraites... Comme à bord du ferry local qui dessert les îles proches du Golfe Saronique, où s’est tenue cette longue discussion entre deux marins désormais retraités depuis un moment. “Après toutes ses réformes on m’a retiré encore 400€ sous SYRIZA, mais je fais avec. Sur mon île, je passe mon temps à la pêche ou au café, je savoure ce qui encore possible, car souvent, les circonstances de nos vies nous empêchent de discerner que ce royaume est à portée de main, seulement, il ne faut pas sombrer, surtout pour rien. Ces années qui me restent à vivre devraient être tranquilles et sobres, je l’espère en tout cas après tout ce temps passé à sillonner les mers et les océans.”

Le pays réel garde toujours un peu d’espoir, comme il s’accroche des fois à certains de ses usages. Le petit ferry est ainsi presque bondé jusqu’à Égine, et ce ne sont pas les touristes qui donnent tant la mesure, mais alors, ces cars remplis de visiteurs-pèlerins venus de la Grèce du Nord. Femmes essentiellement à destination de l’île, “pour rendre visite à Agios Nektários” comme elles disent, pèlerins se rendant depuis des années à Égine pour visiter l’église majestueuse d’Ágios Nektários considérée comme étant miraculeuse.

La frégate F-462 Kountouriótis. Port du Pirée, décembre 2019

Le petit ferry presque bondé jusqu’à Égine. Décembre 2019

Égine, le port. Décembre 2019

Seulement, ces pèlerins de saison n’ont presque pas remarqué dans le port du Pirée, au moment de l’appareillage, la frégate F-462 Kountouriótis de classe d'Élli, ouverte au public pour l’occasion de la fête de Saint Nicolas, Saint protecteur officiel de la Marine nationale grecque. Ils ont encore moins remarqué le sous-marin arrimé juste à côté, dont le signalement de son immatriculation disparaît depuis peu sous de la peinture bien fraîche, comme pour l’ensemble des sous-marins de la Marine nationale grecque. Au cas où...

Car le contexte géopolitique s’aggrave sans cesse. “La Grèce a annoncé ce vendredi 6 décembre l'expulsion de l'ambassadeur libyen à Athènes, Tripoli n'ayant pas révélé comme le gouvernement grec l'exigeait le contenu d'un accord controversé avec la Turquie de délimitation maritime, signé la semaine dernière. Signé fin novembre, ce mémorandum entre la Turquie et la Libye, qui porte notamment sur les frontières maritimes entre les deux pays, a mis le feu aux poudres. La Grèce, comme l’Égypte et Chypre, juge cet accord contraire au droit international, arguant notamment qu’il n’existe pas de frontière entre la Libye et la Turquie.”

“Ces pays craignent surtout qu’Ankara ne s’appuie sur l’accord pour effectuer de nouveaux forages en mer, forages qu’ils jugent illégaux. Le fond du problème est en effet que des gisements gaziers et pétroliers ont été découverts ces dernières années au large de l’île de Chypre. L’appétit des nombreux pays frontaliers de l’est de la Méditerranée s'aiguisent. Dans le même temps, les arrivées quotidiennes de migrants et de demandeurs d’asile sur les îles grecques en provenance de Turquie participent par ailleurs à un climat de crispation croissante entre Athènes et Ankara”, peut-on lire même à travers la presse française de la semaine.

Petite île en Golfe Saronique. Décembre 2019

Le petit ferry. Golfe Saronique, décembre 2019

Précisons que l’accord entre la Libye et la Turquie de délimitation maritime est parfaitement illégal, et il fait “accessoirement” disparaître la Zone Économique Exclusive (ZEE) de presque la moitié des îles grecques de la mer Égée ainsi que de la Crète. Par conséquent, la Marine nationale grecque doit chasser, voire couler tout navire étranger de prospection pétrolière dans la zone dont la présence n’est pas autorisée. Ce que la Turquie s’apprête très exactement à faire, à savoir, envoyer ses navires de prospection pétrolière escortés par ses bâtiments de guerre.

Douceur d’un hiver qui s’annonce suffisamment alarmant. On sait par exemple que l’Allemagne a expressément interdit à la Grèce la modernisation de sa flotte de guerre car il y a comme on sait l’Occupation par la dette, et ce n’est vraiment qu’à la hâte, depuis quelques semaines seulement, que les nouvelles torpilles viennent d’être commandées. Cette même Allemagne qui coorganise avec la Turquie l’invasion migratoire sur la Grèce, une autre arme cette fois humaine de destruction massive par le chaos et par la “désorganisation créative” du pays, sans oublier l’islamisation néo-ottomane de la Grèce et des îles grecques, projet annoncé maintes fois par les politiques de la Turquie. C’est déjà en cours de réalisation, sauf sursaut grec, étant donné que la population en migrants musulmans, hommes jeunes sans famille à 95% des cas, égalise en ce moment celle des capitales des îles comme Lesbos, Samos, ou Leros par exemple.

La grande question restante est à savoir dans quelle mesure la classe politique grecque ainsi que l’oligarchie économique, disons prétendument encore quelque part hellénophones, ont et auront tout trahi, ou seulement à 90%, car l’heure de vérité n’est guère loin. Il était grand temps après toutes ces décennies de mensonges.

Péloponnèse proche, animal adespote. Décembre 2019

Les Grecs, lorsqu’ils ne sont pas hypnotisés par la pseudo actualité des médias systémiques, en parlent entre eux, y compris sur les terrasses du vieux Péloponnèse proche et des îles du Golfe Saronique. Entre deux verres d’ouzo et après avoir laissé quelque chose aux incontournables adespotes des lieux, les discussions tournent parfois autour de la Marine nationale, car il ne faut pas oublier que nombreux sont ceux dont les fils ou les petits-fils y effectuent leur service national. “Nous avons aussi fait le plein en réserves alimentaires, qui sait ?”, rajoute alors le capitaine Yórgos, une fois entouré comme il se doit sur la terrasse du bistrot côté port.

Il était une fois... un pays à l’ombre des colonnes, pour paraphraser à peine Jacques Lacarrière. Nous vivons toujours au sein de la mer démontée.

Seule Mimi de “Greek Crisis”, du haut de ses 16 ans, garde semble-t-il les pieds sur terre. Juste saison !

Mimi de Greek Crisis. Décembre 2019


* Photo de couverture: Retour de pêche. Péloponnèse, décembre 2019