samedi 5 octobre 2019

Patridognosie



Pluie, grêle, et vent. Dans les campagnes grecques, on prépare déjà l’hiver. Visiblement et partout ailleurs, l’ordre du monde s’avère autant brouillé qu’à Athènes. Les rythmes sont certes plus lents, comme à Tríkala, en région de Thessalie, chef-lieu de l’ex-département homonyme, division territoriale supprimée en 2010, comme l’ensemble des départements, “reforme oblige” sous la Troïka. Entre plaines et sommets à travers une ruralité jadis stratégique, cette réalité des terroirs aux apparences paisibles, et qui retrouve parfois ses sources dans l’histoire. Visions locales.

Montagnes de Thessalie du temps de la Résistance et de la Guerre Civile, années 1940

La Grèce pourtant actuelle, et ses prétendues résiliences, quotidiennes ou incertaines. Montagnes de Thessalie, jadis du temps de la Résistance et de la Guerre Civile durant les terribles années 1940, mais en ce moment, tout le monde se procure son bois pour l’hiver, en complément des quantités non négligentes... “offertes par la nature, comme du temps des grands-parents”.

Septembre fut pourtant doux et chaud, “sauf deux jours de pluie et de grêle, juste pour nous faire mal”, comme le dit mon cousin Apóstolos au village; il est cultivateur. Étonnant pays. Du haut des Météores les visiteurs scrutent la plaine et le fleuve de la Pénée, en grec Piniós; dans l'Antiquité, le dieu fleuve Pénée lui était associé. Depuis ces mêmes hauteurs, les chroniques locales auront entre autres conservé la photo d’un gendarme datant de 1947, en pleine Guerre Civile, opposant les royalistes aux communistes entre 1944 et 1949, disons que l’horizon scruté n’a guère trop changé.

Après, aux villages situés bien en altitude, on pouvait découvrir cet été les surprises des faits locaux, comme notamment en août dernier à Polythéa, s’agissant de la reconstitution d’une classe d’école issue du vieux temps. L’accent est autant mis ici sur la “Patridognosie”, intitulé disons ancien et autant matière figurant dans le cursus quotidien de l'école primaire. Gnosie, faculté permettant de reconnaître, par l'un des sens, la forme d'un objet, de se le représenter et d'en saisir la signification. Et dans notre cas, l’apprentissage autrement-dit de la patrie, entre coutumes, récits, géographie, économie et histoire. Tandis qu’actuellement et sciemment, tout est coordonné pour que les écoliers puissent concevoir leur pays à la manière d’un territoire “gérable” et surtout, “naturellement ouvert” aux... restes de l’humanité. Par les temps qui courent, la propagande mondialisatrice est aussi passée par là.

Gendarme en 1947, l’horizon scruté depuis les Météores

Visiteur en 2019, le même horizon scruté depuis les Météores

Reconstitution d’une classe d’école. Village de Polythéa, région de Tríkala, août 2019

Il y a 76 ans, Polythéa, ainsi que l’ensemble des villages de cette région des montagnes du Pinde, ont été partiellement ou entièrement détruits, brûlés par les Allemands; c’était en octobre 1943. L’armée des Occupants avait décidé d’en finir avec les villages de la Résistance, d’autant plus que non loin de Polythéa, en juin 1943, les partisans avaient exécuté 75 soldats Allemands capturés, que leurs chefs n’avaient pas voulu échanger contre des partisans également tenus.

D’après les chroniques de l’histoire locale, alertés par leurs liaisons, les Résistants ont quitté le village la veille, le 22 octobre, avant de ne laisser que deux de leurs camarades pour cacher dans les échoppes situées autour de la place centrale, les quantités importantes d'armes qu'ils avaient conservées, malgré les objections des habitants. Cinq muletiers venus des villages Perivóli et Samarína et seulement de passage à Polythéa, ont même proposé d’éloigner ces armes par leurs soins, histoire de ne pas exposer le village au danger.

Ceux de la Résistance ont également supplié Amalia Sidopoúlou de rester au village pour prendre soin des trois partisans grièvement blessés et qui étaient soignés à l'hôpital de fortune de Polythéa, installé précisément chez les Sidópoulos. Ils lui ont assuré qu'elle ne courait aucun risque et que dans quelques heures, des médecins de la Résistance arriveraient au village, apporter même des fournitures médicales. Le lendemain matin, les partisans restés à Polythéa ont pris contact par téléphone avec le village voisin de Kraniá. Un collaborateur local des Allemands leur répondit, en leur disant que soi-disant, de nombreux Anglais étaient arrivés à Kraniá et qu’ils arriveraient à Polythéa dans quelques heures pour les assister. Guère convaincu par ce contact, l'un des Résistants, Kóstas Baltatzís, s'est rendu à Kraniá pour voir ce qui s’y passait. En chemin, il a aperçu l'unité allemande et il est rapidement rentré à Polythéa, que ses habitants avaient entre temps quitté, se réfugiant dans les forêts proches.

Polythéa, devant la demeure des Tegópoulos. Photo de 1930

Polythéa, même endroit... sans la demeure des Tegópoulos. Photo de 2019

Polythéa, la place centrale du village. Août 2019

Entrés au village dans l'après-midi vers 18h00, les soldats allemands ont immédiatement exécuté les partisans blessés et fait arrêter Amalia Sidopoúlou, de même que le jeune Tássos Anastasíou, resté au village, persuadé qu'il pourrait amadouer les soldats Allemands en leur offrant du miel de ses abeilles. Les Allemands ont aussitôt mis le feu. L’incendie a détruit près de la moitié des maisons du village, soit 75 sur 150. Près de 1700 demeures des 17 villages des environs ainsi que 780 entrepôts et 13 églises ont été brûlés de la sorte en cet octobre 1943. Amalia Sidopoúlou a reçu une balle dans la tête lorsqu’elle a tenté de s’évader, tandis que Tássos Anastasíou a été brûlé vif. Ils ont également exécuté les muletiers de passage à Polythéa. L’un d'entre eux, grièvement blessé, a révélé les faits aux habitants lorsqu’ils ont été de retour de leur forêt, car les Allemands ont quitté le village le 24 octobre au matin, chronique locale de Polythéa, sur le site Internet du village.

Et comme en 1943, l’école primaire de Polythéa fut également incendiée par les Allemands, au fil des années le village a été abandonné par les jeunes et les enfants. Depuis peu, et heureusement, les étés sont de nouveau vivants pour ceux qui reviennent, regagnant leur foyer montagneux avec leur famille, ceci grâce à l’initiative des associations culturelles des anciens de Polythéa, habitant désormais ailleurs en Grèce, voire à l’étranger. Ainsi, cette année, la cloche de l’école a sonné au village après 76 ans de silence. Les enfants de 2019 y passaient en quelque sorte leur classe d’été, pour apprendre... à l’ancienne, la Patridognosie de leur village et de leur pays, les chants, la musique ainsi que des jeux traditionnels.

Car il ne faut pas l’oublier. Tout un pays, toute une culture, toute une Grèce, celle des montagnes du Pinde comme d’ailleurs, ont pratiquement disparu en moins de dix ans, entre 1941 et 1949, durant la guerre et l’Occupation (1940-1944), et ensuite la Guerre Civile (1944-1949), opposant la droite royaliste à la gauche communiste. Ravagés par la guerre et asséchés de leur population de manière quasi-forcée entre 1947 et 1948, lorsque près de 800.000 Grecs des montagnes ont été déplacés vers les villes pour ne pas servir de renfort et d’économie de l’arrière à l’armée communiste, ou encore, des sympathisants communistes se refugiant dans les villes pour ne pas tomber aux mains des milices royalistes, cette Grèce jadis prospère, fière et cultivée a pour ainsi dire rendu l’âme. Et bientôt son territoire, entre les projets d’éoliennes gréco-allemandes, ou l’autre projet en partie mis à exécution plus au nord en Macédoine grecque, et qui consiste à installer dans les hôtels et les maisons fermées par la crise, des migrants musulmans qui “échouent” par centaines chaque jour sur les îles grecques de la mer Égée orientale.

Campement de l'Armée gouvernementale durant la Guerre Civile. Sous les Météores, 1947

Visiteurs, sous les Météores. Septembre 2019

Mémoire du conducteur d'engins Takis Kapélas, tué à la tâche. Thessalie, septembre 2019

Pauvre Polythéa, village jadis des grandes familles commerçantes comme les Tegópoulos, dont la demeure a été brulée en 1943 et depuis il ne subsiste que le portique. On se souviendra de Chrístos Tegópoulos, dernier de la lignée. Après avoir été de la Resistance communiste, il avait fondé Eleftherotypía, quotidien historique de la gauche des années d’après les colonels, c’était en 1975.

Ces autres temps ont été bien rudes mais à vrai dire, nos temps à nous, quant à eux, sont alors sournois. Derrière les monuments aux morts des villages de la région où la liste issue de la décennie 1940 dépasse en nombre de tués pratiquement toutes les autres périodes de guerre, voilà que les Grecs de 2019 boivent disons leur café comme si de rien n’était.

Monument aux morts d'un village de la région de Tríkala. Août 2019

Petite gastronomie encore locale, saucisses de montagne... et mutations en ville. L’avant-dernier restaurant traditionnel servant de la soupe aux tripes en ville de Tríkala se transforme en établissement de restauration rapide dite “moderne”. Les gérants restent toutefois les mêmes, “nous ramassons les vieilles photos car elles ne cadrent plus avec notre nouvel esprit, que voulez-vous, la patsá ne se vend plus comme avant”.

C’est vrai, ou plutôt c’était parfois vrai comme nous le dit encore le Guide Michelin: “Au petit matin, les noctambules se retrouvent dans ses restaurants pour déguster la fameuse patsá, une soupe de tripes souveraine pour les estomacs malmenés par la boisson.” Visiblement et partout ailleurs, l’ordre du monde s’avère parfois aussi brouillé qu’à Athènes.

Nous ramassons les vieilles photos. Tríkala, août 2019

Transformation en établissement de restauration rapide. Tríkala, Thessalien août 2019

Petite gastronomie locale, saucisses de montagne. Thessalie, septembre 2019

Mutants et mutations. La crise, c'est-à-dire, la transformation radicale de notre régime politique, se poursuit alors nuit et jour. Le flou politique, l’opacité régnante, accompagnent alors le... jaunissement démocratique, un pêle-mêle de formes grises, effacées et anesthésiées, pour paraphraser un peu le grand écrivain - Émile Zola, “Le Ventre de Paris”. “Le capitalisme actuel n'a pas besoin de la démocratie” expliquait dans un entretien accordé en 2014 au journal “Drómos tis Aristerás” (“Voie de la Gauche”), l’historien Spýros Asdrachás décédé en 2017, il avait également enseigné à l’École Pratique des Hautes Études à Paris.

Pour l’historien: “Il se passe alors quelque chose de radical en ce moment, sauf que les gens ne le réalisent pas suffisamment. Autrement-dit, la prolétarisation de la classe moyenne en Grèce et d’ailleurs, n’est pas encore vécue, ni imaginée, surtout comme telle par ceux qui sont les premiers concernés, c’est à dire le plus grand nombre. Les Grecs sont donc devenus les premiers cobayes de ce nouveau monde et en même temps régime politique, façonnés par les banquiers et plus amplement par les élites financières. J’ai comme l’impression que nous nous trouverions dans un moment historique analogue à 1789 ou à 1917”.

“J’ai déjà souligné que la faillite de la Grèce entraîne fatalement son amputation territoriale, sauf que les tenants du pouvoir ont trouvé la parade. Cela ne passe plus par la guerre disons à l’ancienne, mais par la vente obligée... du pays, lequel est en ce moment bradé, morceau par morceau. De plus, une perte territoriale brutale, c’est à dire bien plus visible, irait aussitôt unir les Grecs contre les conquérants”, l’entretien c’est ici.

Pourtant, de son amputation territoriale, tout comme du remplacement partiel de sa population et de sa culture, il est désormais question ouvertement, ce qui n’était pas encore suffisamment perceptible en 2014. Mais depuis, il y a eu l’imposture de la gauche et de SYRIZA en 2015, et en 2019, l’imposture de la droite et de la Nouvelle Démocratie.

Pluie et vent. Montagnes de Thessalie (Internet), octobre 2019

L'ourson délivré et sauvé. Montagnes de Tríkala, octobre 2019

Pluie, grêle et vent. Dans les montagnes de Thessalie, le petit ourson pris dans un piège vient d’être sauvé, puis délivré. D’après le reportage du jour, “il est parti retrouver sa maman ourse”, presse locale de Tríkala. Voilà que certains pièges ne sont guère eternels !

Entre plaines et sommets à travers une réalité des terroirs aux apparences paisibles, on retrouve parfois ses sources dans la petite histoire. Visions locales !

La petite histoire. Chatte et ses petits. Tríkala, septembre 2019


* Photo de couverture: La petite histoire. Muletier et ses animaux. Tríkala, août 2019