mercredi 25 septembre 2019

Notre seul Roi !



On cherche parfois l’histoire ou le mythe aux bons endroits. Par exemple à Asíni, Asiné, citadelle située en Argolide, non loin de Nauplie, avec son acropole côtière mycénienne qui a été fouillée par l’archéologue Suédois Axel W. Persson entre 1922 et 1930. Mais surtout un peu plus tard, lorsque Yórgos Seféris composera entre 1938 et 1940 son poème “Le Roi d’Asiné”, donnant encore matière à l'éphémère de l'existence humaine, à la peur qu’à la fin de la vie il ne reste plus rien de l’action d’un homme, ni de ses pensées et encore moins de ses sentiments, plus rien de sa personnalité pourtant méticuleusement façonnée.

Un petit bout d'Argolide. Depuis la citadelle d'Asiné, septembre 2019

Le roi d'Asiné, dont le nom nous est inconnu, et qui a contribué au corps expéditionnaire des Grecs pendant la guerre de Troie, est depuis complètement oublié. Que sa vie soit pleine d'expériences et de bonheur ou non, il s’est éteint sans laisser la moindre trace. Séféris le sait. Et Homère, le seul qui aurait pu épargner son nom de l’oubli, ne l’a pas fait, peut-être parce qu’il n’a pas jugé assez important que de le mentionner. Cette pensée, la pensée que la vie d'une personne peut être complètement oubliée, incarne alors l'essence du poème.

Parole du poète exprimant autant un sentiment d’inutilité. Le vide sous le masque d'or d’un roi oublié, celui d'Asiné, motif dominant du poème, car Séféris se rend compte qu'au-delà, il n'y aurait guère d'autre garantie, ni prolongement de ce qui constitue une vie et une existence humaines.

Comme il a été autant remarqué à juste raison ailleurs: “Parfois un bout de terre en Grèce prend une grande signification, capable de mettre tout en question et de changer notre perception du monde. C’est le cas du poète Georges Séféris: Deux mots dans l’Iliade d’Homère, ‘Et Asiné’, et une visite des rares vestiges de l’Acropole de la vielle ville d’Asiné, ont suffit pour lui faire sentir le poids de l’histoire, la poussière du temps, la vanité du pouvoir, et la nostalgie d’une vie, d’une utopie, qui a chaque instant nous échappe ; Ils ont suffit pour qu’il écrive un de ses plus beaux poèmes, ‘Le Roi d’Asiné’.” (...)

La plage d'Asiné durant les fouilles. Arrivée du matériel en 1922

La plage d'Asiné. Septembre 2019

Statuette trouvée à Asiné, dite 'Roi d'Asiné' et ayant inspiré Séféris

“Les fouilles archéologiques ont permis de révéler l’activité de la ville depuis la période proto-helladique, IIIème millénaire, puis pendant les périodes mycénienne, géométrique, archaïque et hellénistique. Vers 700 av. J.-C. la ville a été complètement détruite par les Argiens et ses habitants furent forcés à la quitter. La cité a néanmoins très vite retrouvé un nouveau souffle. Les murs de l'Acropole, avec leurs vastes tours, datent de la période hellénistique, IIIème siècle avant JC, et ont a été reconstruits à l'époque byzantine.” (...) Temps long, durées fragmentées. “Le Roi d’Asiné est certes une invention pure et simple de Séféris. On ne connait rien de ce Roi, aucune information historique, aucune représentation. Mais c’est exactement cela qui inspire Séféris, le manque des vestiges anciens, leur disparition. Tout ce qui reste sont les deux mots d’Homère, ‘Et Asiné’, qui font référence à la participation de la ville à la guerre contre Troie avec quelques navires. Mais Séféris arrive à tout reconstituer avec l’aide du paysage qui reste le même depuis des millénaires avec ses fragments d’Histoire. D’un coup la vérité de la condition humaine est révélée sous le soleil ardent de l’été...”.

Durant la Seconde Guerre Mondiale et l’Occupation, la place a été de nouveau fortifiée et un poste d’observation et de mitrailleuses avait été installé par les militaires Italiens dans le rocher et sur le site. Fragments d’histoire ayant désormais défiguré le site à jamais, et que Séféris a pu connaître juste à temps deux ans plus tôt. Actuellement, on y expose également des photos sur l’Argolide pendant l’Occupation et la Seconde Guerre Mondiale; décidément, on retrouve parfois l’histoire multiple... aux bons endroits.

Yórgos Séféris sur le pont d'un navire. Années 1950-1960

Sur le pont d'un navire. En Golfe Saroníque, septembre 2019

Photos sur l'Argolide pendant la Seconde Guerre Mondiale. Asiné, septembre 2019

‘Et Asiné...’
Iliade, II, 560
Nous avons tout le matin, fait le tour de l’acropole,
Commençant du côté de l’ombre, là où la mer
Verte, sans éclat - poitrail de paon tué -
Nous accueillit comme le temps, sans faille aucune. Les veines du rocher descendaient de très haut Ceps nus, aux sarments enchevêtrés que ranime Le contact de l’eau, tandis que l’œil en les suivant Luttait pour échapper au bercement fastidieux En perdant ses forces sans cesse.

Fouilles à Asiné, années 1930. Axel W. Parsson au milieu

Du côté du soleil, un grand rivage déployé,
Et la lumière limant ses pierreries sur les hautes murailles.
Pas un être vivant, tous les ramiers partis,
Et le roi d’Asiné, que nous cherchions depuis deux ans,
Inconnu, oublié de tous, même d’Homère
- Un seul mot dans l’Iliade et encore, incertain -
Jeté là comme un masque d’or funéraire.
Tu l’as touché, te souviens-tu du son qu’il rendit, creux
Dans le jour comme une jarre sèche dans le sol excavé.
Et dans la mer, le même son sous nos rames.
Le roi d’Asiné, un vide sous le masque
Qui ne nous quitte plus, qui ne nous quitte plus, derrière un nom
‘Et Asiné... Et Asiné’...
et ses enfants, statues,
Et ses désirs, envols d’oiseaux, et le vent
Dans les béances de ses pensées, et ses navires,
Mouillés dans un port disparu
Un vide, sous le masque.


Photo en mémoire de l'archéologue Axel W. Persson. Asiné, septembre 2019

Derrière les vastes yeux, les lèvres incurvées, les boucles
Incisées sur le couvercle d’or de notre vie,
Un point obscur cheminant comme un poisson
Dans la paix du large et de l’aube, et tu le vois:
Un vide qui ne nous quitte plus.
Et l’oiseau qui s’est envolé l’autre hiver
L’aile brisée,
Asile de la vie,
Et la jeune femme qui s’en alla jouer
Avec les canines de l’été,
Et l’âme qui cherche en piaillant le monde souterrain,
Et ce pays comme une grande feuille de platane qu’emporte le torrent du soleil,
Avec les monuments anciens et la tristesse du présent.

Le poète s’attarde à regarder les pierres et s’interroge:
Existe-t-il
Parmi ces lignes déchiquetées, ces crêtes, ces pics, ces courbes et ces creux,
Existe-t-il
En ce lieu où se croisent les routes de la pluie, du vent et de l’usure,
Existe-t-il le mouvement du visage, la silhouette de la tendresse
De ceux qui ont diminué si étrangement dans notre vie,
De ceux qui sont restés, ombres de vagues, pensées dans l’infini du large ?
Ou peut-être ne reste-t-il plus rien que le poids,
La nostalgie du poids d’un être vivant
Là où nous demeurons à présent, sans substance, ployés
Comme les branches du saule sinistre
Tassées dans le long désespoir
Tandis que le courant jaune charrie lentement dans la boue des joncs déracinés,
Image d’une face figée dans la résolution d’une amertume éternelle,
Le poète, un vide.

Le soleil porteur du bouclier montait en guerroyant
Et du fond de la grotte une chauve-souris effrayée
Se heurta à la lumière comme la flèche au bouclier:
‘Et Asiné... Et Asiné’... Était-ce, alors, ce roi d’Asiné
Que sur l’acropole nous avons recherché avec une telle minutie
En effleurant, de nos doigts, parfois, les pierres que lui-même put toucher ?
“Le Roi d’Asiné”, Traduction Jacques Lacarrière et Égérie Mavráki
Pressoirs de raisin de l'époque hellénistique. Asiné, septembre 2019

Asiné, site fouillé par l’archéologue Axel Waldemar Persson (1888 - 1951), d’ailleurs ami de Yórgos Séféris, et c’est autant un moment décisif dans la vie du poète. Sa liaison avec Marô Zánnou se confirme, elle deviendra son épouse le 10 avril 1941. La cérémonie de mariage a eu lieu sous l’Acropole, au quartier de la Pláka, au lendemain de l'Occupation allemande de Thessalonique, et bientôt de toute la Grèce. On cherche parfois l’histoire ou la vie aux bons endroits en dépit des circonstances.

Les lettres échangées par le couple ont été nombreuses, jusqu'au 22 juillet 1971, date à laquelle Séféris a été admis à l’hôpital d’Evangelismós à Athènes; il avait présenté des symptômes ulcéreux. Il est décédé le lundi 20 septembre de la même année. Deux jours plus tard, ses funérailles se sont transformées en une marche silencieuse contre la dictature des Colonels, il y a déjà et tout juste 48 ans.

“Póros, le 22 août 1938. Mon homme. Bonjour. J’ai tant de lettres à écrire mais je ne peux pas, je commence par toi, et après je penserai encore à toi, toujours toi. Je suis au lit posée, j’y resterai toute la journée... Je me souviens de Toló, encore de Toló, même si notre matelas était fait d’algues, posées sur des planches en bois au coin de notre chambre. Combien c’était dur et combien tu dormais alors si bien ! Tu étais si facile à t’endormir, comme ici sur ton lit si étroit où tu te sentais roi. C’est bizarre, ce mot ‘roi’, il me revient sans cesse. Penses-tu que c’est à cause de notre Roi d’Asiné ?” (...), lettre de Marô à Séféris 1936-1940, correspondance publiée entre 1989 et 2005, (Toló est une bourgade près d’Asiné).

La célèbre photo de Marô nue. Asiné, août 1938

L'extrémité de la plage d'Asiné, septembre 2019

C’est depuis l’extrémité de la plage d’Asiné, sous le site et sous sa citadelle, que date aussi la célèbre photo de Marô nue, épreuve réalisée par le poète en août 1938. Notons que leur relation amoureuse à l’époque n’est guère facile. Comme le fait observer Anthí Karrá dans son essai “Georges Séféris entre le Vent et la Vague” : “En août 1936 Séféris passe ses vacances d'été à l'île d’Égine, cette île des origines fantasmées paternelles, assez proche d'Athènes pour devenir à la fin du 19ème siècle un des lieux privilégiés de villégiature des bourgeois athéniens aisés ainsi que de quelques hommes de lettres et d'artistes. C'est là que sa rencontre quelques mois plus tôt avec Maríka - Marô Zánnou Lóndou se transformera en un coup de foudre capable de troubler les milieux mondains et artistiques de la capitale grecque.”

“Née de père Grec et d'une mère française morte en 1901 en couches, Maríka avait été élevée jusqu'à l'âge de 12 ans par sa grand-mère maternelle en France avant de retourner apprendre le grec chez sa famille paternelle à Athènes. Fiancée par son père, elle avait quitté son fiancé pour épouser -follement amoureuse- Andréas Lóndos, un officier de la Marine aux allures de Clark Gable. Ils avaient eu deux filles, et leur mariage battait déjà de l'aile lorsque Maríka rencontre le poète. Leurs vies semblaient jusqu'alors des chemins parallèles. Né en 1900 dans ce ‘Paris du Levant’ que fut ‘Smyrne l'Infidèle’, Georges avait quitté à l'âge de 14 ans -avec l'éclatement de la Grande Guerre- l'École Franco-Grecque d’Aronis pour venir finir un lycée-pilote grec à Athènes. Il était reparti tout de suite après en famille, faire ses études de droit à Paris, ou son père travaillait déjà comme avocat. Sa culture profondément francophone fut complétée par un séjour linguistique à Londres, avant son retour en Grèce pour accomplir le rêve de son père: entrer dans le corps diplomatique”, Clark Gable était le grand acteur américain, très célèbre au box-office déjà aux débuts du cinéma parlant.

“Leur correspondance publiée en 2005 nous révèle le chemin amoureux parcouru par les deux amants, jusqu'en août 1937 où le poète assume la responsabilité de cette relation et vient de Korça, Albanie, - où il occupe le poste de consul général de Grèce - à Athènes, pour discuter avec le mari. Le mari place sa femme, Maríka, devant le dilemme éternel: ‘tes enfants ou le poète’. Marô emprunte provisoirement le lourd chemin du devoir. Le chagrin du poète résonnera à jamais dans l'Épitaphe: Effeuillant les ombres des cyprès-tu es partie l'été passé.”, Anthí Karrá et son essai “Georges Séféris entre le Vent et la Vague”.

Marô et Yórgos Séféris à Athènes, années 1960

Olivier. Asiné, septembre 2019

Séféris, son pays, son Roi ou sa Reine. “L'hellénisme de Séféris est un tout - écrit Robert Jouanny: il se fonde aussi bien sur la sensation de la terre maternelle que sur les formes successives de la culture hellénique. Il se définit, dans une douloureuse unité, comme un absolu toujours espéré, face aux tentations mille fois renouvelées, — et si pressantes des cultures étrangères et aux constantes amertumes d'un présent inorganique. A l'orgueil et à la difficulté d'être Grec, bien des écrivains du siècle passé répondirent en se confortant dans la belle absurdité d'un narcissisme rétrospectif, en se réfugiant dans la contemplation et l'exaltation d'une grandeur révolue, incontestable mais stérile. Séféris a une pensée à la fois trop richement réaliste et trop éprise d'unité, pour qu'il puisse être soupçonné d'avoir sacrifié à une illusion aussi flatteuse que déchirante. Aussi serait-il arbitraire d'isoler la référence à la Grèce antique comme une composante majeure, voire comme la clé d'un système de pensée cohérent et ordonné.”

“On chercherait d'ailleurs vainement un tel système chez Séféris: il fut l'homme des interrogations, non des solutions ; l'homme d'une constante dialectique avec soi et avec le monde ; l'homme qui, par ses options successives, contradictoires ou synthétiques, ne cessa de porter témoignage d'un malaise profond, parfois d'une véritable détresse personnelle: Je ne sais ce qu'il faut que je dise ni ce qu'il faut que je fasse”, Robert Jouanny, “Séféris et la Grèce antique”.

Traces du passé en composition murale. Asiné, septembre 2019

Asiné donc, citadelle située en Argolide, non loin de Nauplie, son acropole côtière mycénienne fouillée par Axel W. Persson, l’archéologue Suédois, puis, son roi incertain, immortalisé par Yorgos Séféris, la poussière fragile du temps, la vanité du pouvoir, et toute la nostalgie d’une vie, d’une utopie, qui éternellement nous échappe. “Le Roi d’Asiné”, notre seul Roi non loin de Nauplie et des... familles régnantes de cette ville historique.

Avec les monuments anciens et la tristesse du présent. Asile de la vie !

Nauplie et ses... familles régnantes. Septembre 2019


* Photo de couverture: Vue depuis Asiné. Septembre 2019