mercredi 21 août 2019

À nos amis Italiens



Temps supposé arrêté. Baignades et détente. Certains Grecs et les visiteurs du pays sont de la partie, hormis les travailleurs de la saison, ceux du secteur dit “tourisme” notamment. Au Cap Sounion on photographie le Temple de Poséidon à chaque seconde qui passe lorsque les conducteurs des cars s’arrangent comme ils peuvent pour ajuster leurs véhicules sur les deux parkings des lieux, largement insuffisants. Du grand bleu qui s’impose autant que le temple, certes, la vue est remarquable. Allures des premières Cyclades et alors non loin vers l’Ouest, l’île de Pátroklos que d’ailleurs personne ne remarque vraiment. Temps historique pourtant arrêté quelque part en ces lieux.

On photographie. Cap Sounion, août 2019

Date arrêtée, faut-il préciser, si tragiquement. Et en amont, rires et baignades d’un autre temps, si brusquement interrompus en ces lieux le 12 février 1944. Photos ainsi jaunies. Jeunes Italiens, soldats, sous-officiers et officiers embarqués depuis Rhodes et Leros. Peu de gens connaissent l’histoire du naufrage du navire à vapeur norvégien “ORIA” près de l’ile de Pátroklos, comme des 4 200 soldats italiens y ayant perdu vie, espoir et jeunesse. Leurs rires depuis les plages de Rhodes de l’été précédent ont cessé à jamais.

Le navire de 2 000 tonnes, lancé en 1920 et réquisitionné par les Allemands appareilla le 11 février 1944 depuis Rhodes à destination du Pirée. À son bord, les 4200 prisonniers italiens ayant refusé à rejoindre les Allemands après l'armistice, la Proclamation de Badoglio du 8 septembre 1943, les 90 gardes Allemands ainsi que l'équipage norvégien du navire.

Le lendemain, le 12 février, pris dans une terrible tempête, le vieux bateau à vapeur a sombré près du cap Sounion, à 25 milles de sa destination finale, après s'être retrouvé coincé dans les eaux peu profondes près de l'île de Pátroklos. Les sauveteurs habitants des hameaux sur la côte d’en face en Attique, gênés par les mauvaises conditions météorologiques, n'ont pu sauver que 37 Italiens, 6 Allemands, un Grec, et 5 membres d'équipage, dont le commandant Bearne Rasmussen ainsi que le premier officier mécanicien.

Le vapeur ORIA

Le monument inauguré le 11 février 2014 en Attique en face de Pátroklos

Le président de la République italienne Sergio Mattarella y rendant hommage. Attique, 6 septembre 2017

“ORIA” était plein à craquer, le navire transportait également un chargement de bidons d'huile minérale et de pneus de camion, ainsi que les soldats Italiens lesquels devaient être transférés en tant que force de travail... obligatoire du Troisième Reich. Le flou quant à leur statut exact tenant compte de la Convention de Genève et de l'assistance de la Croix-Rouge étant savamment entretenu par les autorités militaires allemandes, et voilà que sitôt, leur sacrifice avait été en plus ignoré pendant des décennies, même en Italie.

En 1955, des plongeurs grecs ont démembré l'épave pour récupérer le métal. Les cadavres d'environ 250 naufragés, entraînés le long de la côte par la tempête ont été enterrés à proximité. Ils ont ensuite été transférés dans les petits cimetières de la côte des Pouilles, puis, au Mémorial militaire des morts d'outre-mer à Bari. Les... restes de tous les autres y reposeraient dans la zone du naufrage. Il y a quelques années, j’avais rencontré au Pirée Nikos L., plongeur, fils, comme petit-fils de plongeur. “C’est mon grand-père et ses ouvriers qui donc avaient découpé et remonté les restes du bateau sombré près de Pátroklos. Entre les années 1950 et 1960 les plongeurs remontaient et vendaient aux ferrailleurs plusieurs dizaines de bateaux coulés durant la guerre. C’était le seul et unique gagne-pain de la famille. Mais au sujet de ce naufrage, mon grand-père était moins loquasse que d’habitude. Tous ces restes humains l’avaient profondément accablé.”

Au demeurant, les archivistes de la mémoire se contenteront alors des photos, bien rares il faut dire. On y découvre par exemple ces hommes sur les îles du Dodécanèse quelques mois auparavant, ou autrement leurs portraits, histoire de remplir avec soin le mur de la mémoire, le leur. Ainsi, souvenons-nous d’Antonino Nolfo, né à Cinisi non loin de Palerme en Sicile le 26 avril 1920, et dont le nom vient d’être donné à une rue de sa ville en 2019. Ou de Giuseppe Martella autant... passager obligé à bord du vapeur ORIA car il n’a pas voulu rejoindre les Allemands après l’Armistice du 8 septembre 1943.

Futurs et... ultimes passagers et leur campement en Grèce

Antonino Nolfo... passager à bord du vapeur ORIA

Giuseppe Martella... passager à bord du vapeur ORIA

On sait que cette tragédie elle s'est produite en quelques minutes seulement, et qu’elle a été d’abord ignorée pendant des décennies. Pourtant il y a les témoignages des rares survivants, tels que celui du sergent d'artillerie Giuseppe Guarisco lequel le 27 octobre 1946, écrira un compte rendu lucide du naufrage.

“Après le choc du navire contre le rocher -écrit Guarisco - j'ai été projeté vers le bas et quand j'ai pu me lever, une très forte vague m'a poussé dans un petit endroit situé à l'avant du navire au même niveau que le pont, lorsque la porte s'est fermée. La lumière était toujours allumée dans cette salle et j'ai vu qu'il y avait six autres soldats. Au bout d'un moment, la lumière s'éteignit et l'eau commença à y entrer avec davantage de violence. Nous sommes montés dans une sorte de placard pour rester au sec, de temps en temps je mesurais de mon pied le niveau de l'eau. Nous avons passé la nuit à prier ayant la crainte que tout ne s’effondre vers fond de la mer. Le lendemain, dans le silence alors lugubre de la tragédie, les sept hommes réussirent à démonter le verre du hublot, mais sans pour autant pouvoir sortir par cette fente, car le trou était trop étroit.”

“Les heures passèrent mais personne ne vint à notre secours. Un de nous, profitant du moment où la porte est restée ouverte, il s’est jeté dessus pour trouver un moyen de sortir et après une attente qui nous a paru éternelle, nous l’avons vu nous appeler au-dessus de la fenêtre. Il nous a alors dit qu'il avait traversé un creux juste sous l'eau. Un autre compagnon, bien que dissuadé par moi, voulait essayer la sortie mais nous ne l'avons jamais revu. Ces naufragés sont restés enfermés pendant deux jours et demi avant l’arrivée de l’aide du Pirée.”

Puis, bien des hivers sont passés et des étés furent de retour, laissant alors peu de leurs traces longtemps visibles, si ce n’est qu’à travers nos souvenirs approximatifs. Périodes des tempêtes Poséidon qui se fâche, mais encore temps des figues et des immersions. On se souviendra ainsi de ce café toujours en Dodécanèse, dont les murs étaient encore décorés en 2010 de boyaux de l’histoire illustrée. Y figuraient pêle-mêle, l’époque Italienne des îles entre 1912 et 1943, des habitants des lieux d’il y a près d’un petit siècle, puis, Mussolini, Karamanlis ou même Che Guevara.

Temps de figues et été grec, 2019

Café... historique. Dodécanèse, années 2000

Immersions et baignades. Dodécanèse, années 2000

Au bistrot, Dodécanèse, années 2000

Poséidon en colère. Athènes, août 2019

Images alors furtives comme d’une histoire supposée figée. Comme lors du passage du militaire Italien Oliva Pasquale par la prison de transit de la Gestapo à Athènes, à savoir, les sous-sols de l’immeuble situé rue Korai. “Atene 19.6.44”, mur gravé et lieu de mémoire que l’on visite depuis sa... réouverture publique en 1991.

Images toujours furtives, nos chats des Météores, les navires entrant désormais paisiblement au grand port du Pirée, ou sinon leurs ancres, objets comme on sait embarqués et lourds, transportées au besoin par camions spéciaux.

Temps supposé arrêté. Baignades et détente, parfois d’un autre temps. Allures des premières Cyclades et alors non loin vers l’Ouest, l’île de Pátroklos que nos touristes ne remarqueront guère une fois de plus. Bel été grec largement rempli, bien que d’après les statistiques et le ressenti, il y aurait une baisse du tourisme d’environ 10% cette année.

Mur gravé. Rue Korai, Athènes, août 2019

En entrant au port du Pirée. Août 2019

Chat des Météores. Août 2019

Ancre transportée. Port de Lávrion en Attique, août 2019

Les archivistes de la mémoire future auront sans doute l’embarras du choix des photos, celles que notre siècle produit désormais par millions et déjà au Cap Sounion, on photographie le Temple de Poséidon pratiquement à chaque seconde près.

L’été grec n’est pas fini, nous saluons alors les éléments, ceux de notre mémoire commune, ainsi que nos amis Italiens, autant concernés par ces lieux.

Temps historique pourtant arrêté, sauf peut-être pour nos animaux adespotes, sans maître, et si fiers de l’être !

Animal adespote. Athènes, août 2019


* Photo de couverture: Rires et baignades. Soldats Italiens en Dodécanèse, été 1943