mercredi 31 juillet 2019

Le soleil du monde



La Grèce c’est l’été. Les stéréotypes triomphent, le soleil donne et le gouvernement alors nouveau sera sitôt oublié. Athènes se vide, enfin du répit pour ceux qui le peuvent, si ce n’est que pour quelques jours. La grande période pour les Grecs est celle allant du 1er au 15 août, vacanciers locaux il faut dire attendus le pied ferme ici ou là, surtout lorsque le grand tourisme n’est pas aussi vaillant que les autres années.

La jeune génération. Épidaure, juillet 2019

Du côté d’Épidaure on admire toujours le théâtre, autant que sa jeune génération d’adespotes, chats comme on croit savoir sans maître. Théâtre aussi dans un sens, la presse mainstream à l’instar de “Kathimeriní” présente en ce moment d’abord, les axes de la “bien sérieuse et efficace gouvernance novatrice et rapide sous la Nouvelle Démocratie de Mitsotákis”, le contraire aurait été d’ailleurs surprenant.

La même presse fait autant l’éloge de la représentation... concoctée par Ivo van Hove associant deux pièces d’Euripide qui racontent l’histoire d’Électre et d’Oreste, sang et alors vengeance. Sous l’égide de la Comédie Française, la pièce est en ce moment présentée à Épidaure, et c’est plutôt encore de la violence actuelle comme à venir de ce siècle qu’il s’agit bien au-delà d’Euripide. Le grand tragique de l'Athènes classique, à notre sens un peu malmené ici, car nous préférons les représentations mieux fidèles aux évidences du théâtre antique comme parfois dans les années 1930 à 1960 comme ici , mais c’est sans doute aussi l’époque, la notre qui le veut bien... et alors jusqu’à l’effondrement final, le sien comme le nôtre.

Euripide ou pas, la... nouvelle “gouvernance grecque” accélère-t-elle dès le départ pour bien montrer ses marques, son train de mesures d’allégements fiscaux comme des autres miettes à destination du peuple, solubles dans les empirismes de notre temps d’empire, ont été adoptées au Parlement aussi par SYRIZA avec quelques réserves, et c’est disons l’essentiel, presse du 29 juillet. Dans la foulée, on ne rasera certes pas gratis, cependant, les ports et les marinas seront bientôt privatisés à 100% , tandis que des casinos et des immeubles au nombre de six, très élevés verront le jour d’Attique sur le site de l’ancien aéroport d’Athènes, site ayant été privatisé en processus accéléré entre la signature sous SYRIZA et la concrétisation sous la Nouvelle Démocratie. Les stéréotypes triomphent et alors... le soleil donne comme il peut.

Stéréotypes alors usés. Athènes, juillet 2019

Animal adespote. Athènes, juillet 2019

Animal adespote des lieux. Épidaure, juillet 2019

De la “gouvernance” qui se profile mieux affirmée, et ainsi le morcellement de la société réduite en ces lambeaux qui ne se remettront plus jamais, voilà pour notre actualité la plus profonde. Mendiants aveugles à Athènes... toujours sous le soleil qui donne, migrants qui récupèrent du recyclable dans les poubelles, musiciens et interprètes du chant populaire Rebétiko rue Éole, histoire de ne survivre que par le dernier ou alors que par le premier des talents, lorsque le monde du travail a déjà définitivement basculé au point mort. Nos touristes apprécient alors... le folklore à sa juste valeur, bien juste il fait dire.

Athènes capitale. On y vend toujours de la fameuse pistache d’Égine mais à 22 euros le kilo, et c’est sauve qui peut l’acheter, comme autant pour les vacances des Grecs. Fruits si secs de notre enfance lorsque les temps avaient été pourtant mieux arrosés aux dires de tous. Au même moment, une partie du vieux centre-ville est en ce moment même réhabilité, sous la pression de la gentrification et de sa boboïsation, pression autant forte, depuis que l’Airbnbisation est à l’ordre du jour.

Le gouvernement Mitsotákis prétend y imposer certaines règles, ce n’est pas bien évident étant donné le sens de sa gouvernance mais une certaine presse pense-t-elle alors déjà l’annoncer. En tout cas, désormais la Police pourra entrer sur les sols et dans les bâtiments universitaires, les anarchistes à la sauce Sóros s’en émeuvent, les Grecs en ont pourtant assez de la transformation des Universités en lieux d’anomie, de déclin et de l’abjection, ils soutiennent alors le gouvernement sur ce point, la gauche crie certes au scandale, mais elle ne représente plus grand monde, son heure a été d’ailleurs définitivement ruinée sous SYRIZA. C’est la fin des illusions, tout comme des faussaires en politique supposé réellement existante. Désormais les robotisés de Mitsotákis ouvriront la voie à la “modernisation” : technostructure, financiarisation et contrôle social avancent à pas de géant, sous la plus grande indifférence nous semble-t-il. L’été grec !

Musiciens de rue. Athènes, juillet 2019

Pistaches d'Égine. Athènes, juillet 2019

Réhabilitation du vieux centre. Athènes, juillet 2019

Aveugle et mendiant. Athènes, juillet 2019

Migrante et récupératrice. Athènes, juillet 2019

Réglementer Airbnb. Presse grecque, juillet 2019

Juillet mois maudit. Les marionnettes du dit système (a)politique auront encore osé célébrer le dit “retour de la Démocratie” comme chaque 24 juillet ; caviar, trahison et alors crimes à répétition depuis que les Puissances anglo-saxonnes, Londres et Washington pour faire court, auront planifié, exécuté et ainsi réalisé pour les années qui vont suivre, l’invasion de la Turquie sur Chypre en juillet et surtout en août 1974, autant que la fin de la Dictature et son remplacement par une “démocratie” à usage d’abord cosmétique.

On a beau hisser le drapeau de Chypre le 20 juillet en souvenir de l’invasion, toute la classe politique grecque et parfois chypriote-grecque en sont pour quelque chose. Ensuite vint 2010, et voilà que la marche forcée du chauffe-eau grec sous la Troïka aura autant dénudé tous les mensonges depuis 1974... sauf que le peuple n’y voit plus grand-chose... à faire et que les medias rapporteront comme de coutume les mondanités de la soirée au Palais du Président. Agapes, caviar, champagne et députées nouvellement élues, jusque là modèles du prêt à porter et du show-biz car c’est disons d’époque, presse du 25 juillet.

Pendant ce temps, la présence policière dans les rues d’Athènes, la lutte renforcée contre la criminalité d’après en tout cas les annonces, sont tous bien accueillis par la population, sagesse sans doute populaire: Que les élites nous achèvent à petit feu certes, mais alors dans le calme. La fin de l’histoire comme une dernière cigarette, d’ailleurs la lutte anti-tabac figure parmi les priorités annoncées du gouvernement Mitsotákis.

La Police sous l'Acropole. Athènes, juillet 2019

Drapeau de Chypre. Athènes, 20 juillet 2019

Au sujet de la pollution par les graffitis. Athènes, juillet 2019

Au pays des poètes et des armateurs c’est alors peut-être le moment pour incarner au théâtre, la vie d’Aristote Onassis, sans pour autant oublier Œdipe. Le soleil donne, les politiciens bradent le pays, celui qu’ils ont toujours trahi. Le soi-disant “grand investissement du site de l’ancien aéroport d’Athènes à Ellinikó”, est assumé aux yeux des politiques comme disposant “toutes les caractéristiques d’une cause nationale et d’un objectif national majeur”. Comme l'écrit Yánnis Siotos dans le “Quotidien des Rédacteurs”, c’est pour ainsi “enfin créer le Manhattan grec” et d’abord Athénien, le 15 juillet 2019.

En dépit du paysage historique de l'Attique, comme de l'esprit des lieux où la culture grecque a tout de même laissé ses traces, puisque aucun bâtiment devenant marqueur de l’identité de la ville rien que par la hauteur ne pouvait faire de l’ombre au Parthénon, voilà donc que tout cela est balayé. Le projet initié par SYRIZA sera parachevé sous les Mitsotakiéns, aux yeux des piranhas techno-financiers aux commandes de “notre gouvernance”, deux objectifs dominent le discours du gouvernement actuel: “Que les signatures finales enfin puissent tomber, et que les bulldozers puissent somme toute y entrer sur place.”

En attendant, l’investisseur grec, le magnat des raffineries Látsis se frotte plutôt les mains ainsi que ses associés venus d’Abu Dhabi. Il détient le plus grand bien immobilier des Balkans sans avoir versé grand-chose, car tout sera supposons à régler avec les supposés gains des casinos. Comme l’avait déjà mentionné dans son poème Yórgos Séféris et qui fut aussi diplomate: “En attendant, la Grèce voyage et de plus en plus - Car en mer Égée les morts alors fleurissent- Ce sont ceux qui voulaient attraper le grand navire à la nage.”

Au pays des poètes et des armateurs, l’ancien yacht d’Onassis s’est trouvé au large de l’île de Póros, et la presse n’a pas manqué d’en parler. La fréquentation touristique y est pourtant en baisse, “mauvaises saison”, prétendent-ils alors les restaurateurs de Póros, mais le constat semble être général. Le soleil donne certes... mais enfin pas tout !

Onassis au théâtre. Athènes, juillet 2019

L'ancien yacht d'Onassis à Póros. Juillet 2019

Restaurateurs de Póros. Juillet 2019

La Grèce c’est l’été... si possible enfin loin des stéréotypes. “Dans notre monde aux dimensions réduites progressivement, tout le monde a besoin de tous les autres. Nous devons regarder de l’homme partout où nous pouvons le trouver. Lorsque sur le chemin de Thèbes Œdipe rencontre le Sphinx, sa réponse à l’énigme fut: ‘Homme’. Ce simple mot a détruit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres encore à détruire. Pensons à la réponse de l’Œdipe.”, discours de réception du prix Nobel, Yórgos Séféris en 1963.

Comme aussi rappelé ailleurs: “Entre la buée de la mémoire et la pluie du monde, Georges Séféris aura chanté simplement, et ses poèmes pourraient tenir dans notre paume, tant ils sont proches de nous. ‘Poète du futur’ il ne put qu’entrevoir l’avenir, ballotté entre guerre, dictature, ambassades feutrées et tristes. Mais il aura fait se lever le levain de l’espérance en l’homme, dans la vie. Humblement, enseignant la paix et la beauté des amandiers en fleur”, “Georges Séféris - L’éblouissant été grec”, Esprits Nomades.

Oedipe à Athènes, Juillet 2019

Banque de la décadence. Supposée fausse monnaie. Athènes, juillet 2019

La Grèce certes c’est l’été. Les stéréotypes triomphent, le soleil donne et le gouvernement alors nouveau sera sitôt oublié. Athènes se vide, mais alors, certaines discussions avec les heureux participants de Greece Terra Incognita et parfois lecteurs de ce pauvre blog ne manquent pas de hauteur.

Comme avec E. et sa famille, venus de France en ce juillet finissant comme en ce monde autant finissant. L’effondrement est à vue, les affaires du monde sont largement menées par ce club de la décadence des supposées élites et tout y est: Mithridatisation, technologisme, la destruction de tout lien social, le leurre des éoliennes et autres escroqueries finales, la fin de la classe moyenne comme de toutes les autres classes... à l’exception des maîtres des hommes. Le tout, dans un monde qui finirait violement dépeuplé, après bien entendu l’autre leurre, celui du présumé revenu universel de subsistance et autres Sorismes remâchés par ces pantins à la Varoufákis.

Sauf que du côté d’Épidaure on admire toujours le théâtre, autant que sa jeune génération d’adespotes, chats comme on croit savoir sans maître, y compris à Athènes. Entre la buée de la mémoire et le soleil du monde !

Jeune génération. Athènes, juillet 2019


* Photo de couverture: Le soleil du monde. Péloponnèse, juillet 2019