samedi 13 juillet 2019

Main invisible



Le gouvernement Mitsotákis aussitôt élu la vie de tous les jours triomphe de nouveau. Entre les images paisibles près des plages au sud du pays, ou celles pesantes de la catastrophe, d’abord naturelle sur les plages de Chalcidique au nord, il n’y a pourtant parfois qu’un pas météorologique. Six touristes étrangers tués et un pêcheur grec emporté par une tornade et de violents orages de grêle. L’état d’urgence a été décrété dans le nord de la Grèce après ce phénomène jugé inédit.

Plage près d'Athènes, juillet 2019

Plus au sud, les retraités et habitants du Pirée se baigneront encore près du grand port faute de mieux, tandis que dans la baie de Phalère, la marine de guerre hellénique propose désormais chaque dimanche l’expérience de navigation à bord de l’Olympias, bateau réplique d'une trière athénienne et exemple important d'archéologie expérimentale, construit entre 1985 et 1987 par un architecte naval traditionnel du Pirée dans le cadre d’un projet financée à l’époque par la marine hellénique et par le mécène Frank Welsh, historien, écrivain... et banquier.

Notons que John Sinclair Morrison (1913-2000) fut ce spécialiste et universitaire anglais dont les travaux ont permis justement la reconstruction de cette trière athénienne, il avait enseigné le grec ancien et dirigé les départements des études classiques de l’université de Durham et du Trinity College de Cambridge dans les années 1950 à 1960. Études classiques en ces temps disons classés.

La trière athénienne fut autant le bateau légendaire du temps de Thémistocle et de Périclès, signant même l’apogée de l’hégémonie d’Athènes sur les mers grecques, navire de la plus célèbre bataille navale de l'Antiquité utilisant des trières, bien entendu celle de Salamine en 480 av. J.-C., une victoire historique et autant géopolitique face à l'armada perse numériquement très supérieure. Temps toujours classiques.

La trière Olympias. Phalère, juillet 2019

Retraité et baigneur. Le Pirée, juillet 2019

Tornade et de violents. Chalcidique, juillet 2019 - presse grecque

Mais en notre siècle bien surprenant, le gouvernement Mitsotákis élu, la dite démocratie d’une seule et unique journée... n’aura pas vraiment triomphé, mais c’était couru d’avance. Sur les 51 Ministres et Secrétaires d’État ou Vice-ministres, 3 ministres et 18 Secrétaires d’État ne sont pas élus, certains parmi les non-élus ne sont pas même issus des rangs du parti de Mitsotákis, la Nouvelle Démocratie. Récapitulons dès lors un peu. La dite majorité a obtenu près du 40% des votants avec 43% d’abstention, et elle installe alors un exécutif dont 40% n’est pas issu des urnes. Méta-démocratie ainsi réellement existante.

Les Grecs, ils auront alors voté pour des prunes, sauf bien naturellement pour évacuer l’abject Tsípras. Ainsi et à défaut il faut dire... de raisins de la colère politiquement existants, ils auront obtenu de ce compost présumé technocrate et si fier de l’être. Platon et ses experts auront triomphé plus de deux mille ans plus tard et encore, il s’agit d’une bien pâle copie du projet de Platon.

Notons également que parmi les ministres importants, Mihális Chryssohoḯdis déjà ministre de l'Ordre public entre 1999 et le 2003 sous le PASOK, et ensuite en 2009 ministre de la Protection du citoyen dans le gouvernement de Geórgios Papandréou, il vient de réintégrer ce même poste sous l’actuel gouvernement Mitsotákis, en somme il s’agit d’un Ministère de l’Intérieur aux prérogatives alors élargies. Encore membre du PASOK au moment de sa nomination, il vient d’être exclu de son parti historique pour avoir intégré le gouvernement Kyriákos Mitsotákis. Lors de l’adoption du Mémorandum II en février 2012, le PASÓKien Chryssohoḯdis avait-il déclaré, “J’ai voté le texte du Mémorandum sans jamais le lire, j’avais autre chose à faire en tant que Ministre, ce n’est pas de ma tâche que de lire le texte du mémorandum”, disons que l’homme est du moins sincère, presse de l’époque.

Dans les cafés d’Athènes on en parle alors encore un peu, puis, on scrute la presse sans conviction, surtout lorsqu’elle prétend que “c’est déjà le premier crash test pour le gouvernement Mitsotákis”. Les Grecs ont compris quelle est leur réalité, ils ont surtout encaissé il faut dire.

Dans les cafés et sur leurs terrasses. Athènes, juillet 2019

On scrute la presse. Athènes, juillet 2019

Crash test. Presse du moment, Athènes, juillet 2019

En somme, dix ans après l’avènement de la Troïka en Grèce sous le règne des PASÓKiens, on prend alors les mêmes et on recommence. De même, l’archéologue Lina Mendóni, actuelle Ministre de la Culture et Secrétaire générale au même ministère sous le PASOK, elle est connue entre autres pour avoir signé la privatisation via le TAIPED, la Treuhand à la grecque, des 36 bâtiments néoclassiques protégés du quartier de la Pláka sous l’Acropole, ainsi que pour sa bienveillance vis-à-vis des “investisseurs”... lorsque ces derniers entrent en conflit avec les archéologues. Lina Mendóni vient aussi d’être exclue du PASOK/KINAL le 8 juillet 2019 pour avoir intégré le gouvernement Mitsotákis, presse grecque de la semaine.

Kyriákos Pierakkákis, nouveau Ministre de la Politique et la transition numérique, non élu et président du Think Tank “diaNEOsis” il fut pour autant un PASÓKien pur jus encore en 2014. Il avait déjà exercé des responsabilités sous le Ministère d’Anna Diamantopoúlou, nommée comme on sait dès 1996 Ministre au développement et à la privatisation avant de devenir Commissaire européen pour l'Emploi et les Affaires Sociales en 1999. Invitée à la conférence annuelle du groupe de Bilderberg dans les années 2000 , elle avait notamment proposé de faire de l'anglais... la seconde langue officielle de Grèce, déclenchant un débat alors houleux. En 2009, elle revient au gouvernement, en tant que ministre de l'Éducation, de la Formation continue et des Cultes, et c’est sous son mandat que “son” ministère.ne se désignera plus officiellement comme étant celui de l’Éducation Nationale. Naturellement, elle fut reconduite en 2011, par Loukás Papadímos, Premier ministre banquier, imposé comme on sait par un putsch parlementaire en 2011 depuis Berlin, Paris et Bruxelles, le tout, après avoir congédié Georges Papandréou.

Et actuellement, sous le ministre de la Politique et la transition numérique, le nouveau Secrétaire d’État chargé de la Stratégie numérique n’est autre que Grigóris Zarifópoulos, jusque là directeur chez Google pour l’Europe du Sud-est, voilà donc pour la transition politique plus le numérique. Sauf que la transition, la grande, elle court alors largement les rues. Sans oublier enfin Niki Kerameus, Ministre de l’Éducation depuis une semaine sous Mitsotákis, alors que le poste avait été promis à Olga Kefalogiánni, député Nouvelle Démocratie issue de la famille historique de la droite, pourtant la promesse n’a pas été tenue, interview de Kefalogiánni et presse grecque de la semaine.

Notons aussi que Niki Kerameus, l’heureuse élue en quelque sorte, elle vient d’être autant l’invitée à la conférence annuelle du groupe de Bilderberg 2019, ceci explique peut-être cela. D’autres membres du gouvernement et proches de Mitsotákis sont issus du parti défunt “de la Rivière” (“To Potámi”), de même que chez SYRIZA actuellement, on y découvre de nombreux Riviéristes, PASÓKiens, voire certains déjà vieux apostats de la Nouvelle Démocratie. Système dit politique, partis et individus arrivistes cependant complémentaires et interchangeables... d’un grand parti unique et inique.

Détail. Musée de Delphes, juillet 2019

Immeuble transformé en... cellules Airbnb. Athènes, juillet 2019

Immeuble en cours de transformation. Athènes, juillet 2019

Chinois et cyclistes. Athènes, juillet 2019

La transition court alors les rues. Immeubles d’Athènes rachetés par des “investisseurs” étrangers pour aussitôt en rajouter à la déferlante Airbnb, et d’autres qui se transforment en hôtels. Chinois qui achètent, Chinois cyclistes à Athènes, Chinois qui filment, toujours à Athènes, enfin les premiers camping-cars immatriculés en Chine aperçus du côté des Météores. Et ce ne sont que certaines facettes du changement, en somme mutations, imposées, introduites ou à la limite accélérées par la chape des Memoranda sous le règne de la Troïka.

Avec le recul, recul au sens propre et figuré on dirait, le moment de la lutte contre l’occupation Troïkanne tout comme contre la trahison rajoutée et caractérisée des élites politiques, intellectuelles et économiques du pays fut cette période allant de 2010 à 2012. Depuis, il y a eu plus de 700 lois dits mémorandaires, et surtout il y eu ce terrible jeu de rôle savamment distribué aux forces métapolitiques du pays, à savoir, l’ensemble des partis politiques en Grèce, d’abord ceux siégeant au “Parlement”, mais également tant d’autres. La boucle avait été bouclée par SYRIZA, signifiant ainsi la fin de l’espoir politique, voire électoral, signifiant par la même occasion la fin des illusions... intéressées de ceux de la gauche.

Ce blog, dès ses débuts a-t-il considéré que la dite crise avait été d’abord une guerre faite contre le peuple et la société grecque, puis... s’y installant et dans la durée, une mutation. Le pays réel alors exsangue et fatigué de la figuration politicienne, déjà et d’abord celle des escrocs de la gauche Syrizíste, il en a déduit à juste titre que l’on veuille ou non, que telle est désormais sa réalité et pour l’instant il n’y a pas d’autre. La mutation mémorandaire, les multiples trahisons du pays, de la nation, de la société, des luttes, du referendum de 2015 entre autres, l’hémorragie des forces vives de la nation lorsque plus de 600.000 Grecs ont quitté le pays, le cannibalisme social, le pays ainsi bradé, la classe moyenne étant passée de 70% à 30% de la population, la pression migratoire en plus, voilà que le pays a été tant transformé en moins de dix ans.

Chinois qui filment. Athènes, juillet 2019

Bonjour. Café branché à Tríkala. Thessalie, juillet 2019

Camping-car immatriculé en Chine. Météores, Thessalie, juillet 2019

Depuis SYRIZA les Grecs réalisent que “leur” nouvelle réalité s’impose alors comme la nouvelle norme et il n’y a guère d’échappatoire, en tout cas pour le moment. D’où leur choix, d’abord s’abstenir, et ensuite “plébisciter” Mitsotákis, sa Nouvelle Démocratie, ses technocrates, face à la copie non conforme des arrivistes de SYRIZA. Sans enthousiasme aucun, sans état d’âme et pour tout dire... sans âme. La mutation imposée et d’ailleurs toujours en cours, fait désormais office de normalité car telle est déjà la vie quotidienne. Rude, concurrentielle, cannibale, et alors survivaliste à souhait. D’où également l’échec définitif des discours de gauche, et autant de ceux des nazifiants de l’Aube Dorée, désormais autant démasqués.

Au pays enfoncé et parfois profond, on préparera alors la prochaine fête au village et d’abord celle de son Saint protecteur, on jugera que les technocrates et les ministres Mitsotákis ont l’air plus sérieux que les Syrizístes, puis, à l’instar de mon cousin Kóstas revenu enfin définitivement d’Allemagne, on s’occupera allégrement des animaux adespotes des lieux “car le miracle n’existe plus en politique”. Un peu comme à Delphes, entre gardiens dévoués aux Temples restants, et archéologues encore soucieux de notre patrimoine.

Les sondages de la semaine indiquent que 60% des interrogés “souhaitent le calme et la poursuite sous ce gouvernement jusqu’à la fin de son mandat de quatre ans”, mais ce n’est qu’un début... dans la continuité puisque déjà, “54% des interrogés se disent en même temps méfiants du gouvernement Mitsotákis”, presse de la semaine.

Thessalie profonde. Juillet 2019

Le chat adespote chez mon cousin Kóstas. Thessalie, juillet 2019

Animaux soignés. Site archéologique de Delphes, juillet 2019

Les retraités du Pirée se baigneront encore près du grand port faute de mieux, tandis que dans la baie de Phalère, la marine de guerre hellénique propose toujours la visite du Geórgios Avérof, héroïque cuirassé de classe Pisa de la marine royale grecque ayant servi comme navire amiral durant la première moitié du XXe siècle, construit en Italie entre 1905 et 1910, avec le Pisa et l’Amalfi. Durant la Première Guerre balkanique, il devient le navire amiral de la marine royale hellénique sous le commandement de l’Amiral Kountouriótis, et participe à la libération des îles de la mer Égée. Lors des batailles navales d'Élli et de Lemnos, il contribue de manière décisive à la victoire de la flotte grecque, forçant la flotte ottomane à se retirer en désordre.

Geórgios Avérof, héroïque cuirassé. Baie de Phalère, juillet 2019

Grecs et touristes visitent le navire alors éblouis par sa classe d’un tout autre âge, la grande histoire d’un petit pays... sous un autre siècle.

Et à Delphes, en attendant les orages à venir, les animaux adespotes des lieux ses reposent devant les projecteurs. Une main invisible... nomme alors “nos” ministres, et voilà que la vie de tous les jours triomphe de nouveau !

Animal adespote des lieux. Delphes, juillet 2019


* Photo de couverture: Animaux adespotes des lieux. Athènes, juillet 2019