mercredi 12 juin 2019

Grèce surtout légendaire !



Le Péloponnèse... mythique accueille ses rares vacanciers, arrivés pour l’essentiel depuis l’Eurocentre. C’est encore tôt, très tôt, explique-t-elle la vieille femme qui tient l’épicerie du coin. “Le bon temps... c’est terminé. Les nôtres sont venus voter au village, parfois même par deux fois à cause des municipales et des régionales, ensuite, ils vont revenir pour les législatives du 7 juillet. Les gens n’ont plus les moyens, essence, péages, tout compte. Déjà pour nos caïques, leurs sorties de pêche sont alors à proximité.” Les caïques quittent ainsi chaque petit port lorsque certains retraités euphoriques car de l’autre cosmos européen y pénètrent, et ils jubilent. Péloponnèse surtout mythique.

Péloponnèse mythique. Juin 2019

Lundi 10 juin, Aléxis Tsípras s’est rendu à la Résidence du Président de la République Prokópis Pavlópoulos pour officialiser la procédure conduisant jusqu’aux élections législatives anticipées du 7 juillet prochain. Démission du gouvernement, sous le prétexte “d’urgence dans la nécessité de maintenir un climat économique positif”, les deux marionnettes se son saluées, et en ce mardi 11 juin, la maison... close du théâtre d’ombres métapolitiques nommé encore “Parlement” est ainsi dissout. Gloire et mythologie du fait politique.

Il y a eu comme à l’accoutumée cette parade des limousines officielles entre la Résidence du Président de la République et celles des autres officiels de l’éphémère, nos seuls touristes ont-ils encore apprécié le spectacle. Les participants à mes parcours de découverte d’Athènes et de la Grèce contemporaine, Péloponnèse compris, me posent ainsi souvent la question quant à la teneur du débat démocratique et politique au pays... tant actualisé depuis Socrate et même depuis Alcibiade. Éblouis comme ils le sont par la beauté des paysages, ils ont parfois du mal à distinguer cette grisaille humaine si rependue il faut dire depuis près de dix ans, ceci juste derrière les plages ou les colonnades. C’est ainsi. Simplicité parfois futile de l’été grec, inscrire son nom en grec sans plus ni moins.

Pendant ce temps, les... supporteurs de la Nouvelle Démocratie, nouvelle... à vrai dire en 1974, ils se réjouissent déjà d’une victoire présentée comme annoncée. Une bonne partie même du corps des fonctionnaires quitte alors SYRIZA pour se rattacher au navire sous pavillon Mitsotákis et qui se profile face au port du supposé pouvoir politique grec. Pavillons de complaisance et autres partis politiques, c’est bien dans ce port que tout l’espoir de la Grèce contemporaine s’y trouve déjà noyé... en attendant mieux plus tard, accostage après accostage.

Devant la Résidence du Président de la République. Athènes, juin 2019

Heureux retraités de l'autre univers. Péloponnèse, juin 2019

Votre nom en grec. Athènes, juin 2019

Surtout, il y a comme une lame de fond depuis une partie du pays réel, laquelle désire en finir avec l’hybris de la gauche Syrizíste. Commerçants, artisans, entrepreneurs entre autres, sauf bien entendu le noyau dur que composent ces autres entrepreneurs plutôt grands, “ayant travaillé” comme on dit avec la bande à Tsípras. Quelques heures seulement avant la fermeture du “Parlement”, SYRIZA a fait adopter un texte annulant dettes et amendes qui pesaient sur l’entrepreneur Ivan Savvídis, ami des Tsiprosaúres ; tout de même, 38 millions d’euros, presse grecque de la semaine.

Au même moment, les dettes de l’État envers le secteur privé et les citoyens augmente ces derniers mois, pour tous ceux en tout cas qui ne font pas partie de la... mafia réellement existante comme ambiante, presse de la semaine. Une personne de mon entourage au chômage qui s’est rendue auprès d’un service pour réclamer le retour d’une somme saisie à hauteur de 700€, apportant tous les documents nécessaires et officiels quant à la saisie par erreur de son pauvre compte, elle est alors tombée devant un mur: “Nous n’avons pas reçu des instructions pour restituer ces sommes aux citoyens, des dossiers comme le vôtre se comptent alors par milliers, portez plainte si vous le souhaitez, cela va vous coûter plus cher que les 700 euros, et en plus, les Tribunaux mettront près de dix ans à s’occuper de votre cas.” Grèce surtout mythique.

Dans ce même ordre des... dispositions, les laboratoires d’analyses privés mais conventionnés de tout le pays, se sont mis cette semaine en grève. L’enveloppe dite d’urgence à hauteur de 55 millions d’euros n’a pas été trouvée par le gouvernement, rien que pour réduire la dette de l’État envers les professionnels de la branche, presse de la semaine.

Et pendant ce temps, les officiels Syrizístes s’offrent jusqu’au bout de leur dernière nuit au pouvoir, des voyages d’agrément, à minuit moins cinq de la date du scrutin, ou sinon, ils placent leurs enfants, amis, concubines, neveux et autres oubliés de la parentèle dans les rouages de l’État. C’est alors le clientélisme le plus cynique en Grèce depuis la fin du régime des funestes Colonels en 1974. Dans un dessin de presse du moment, on y découvre Tsípras proposant la transformation du bâtiment de l’Assemblée en chambres Airbnb au profit des familles des Syrizístes, et dans un autre dessin, on y voit la fille d’une Syrizíste devenue... Garde Evzone, par manque d’autres places à distribuer.

Cela dit on sent la fin, voire le naufrage. D’autres, parmi les conseillers directs de Tsípras, à l’instar de Zoé Chalidia, quittent leur poste “pour partir en vacances” loin de SYRIZA, presse de la semaine. Dans la foulée, Kotziás, cet ex-ministre des Affaires Étrangères et cosignataire avec Tsípras du néfaste accord macédonien en 2018, vient de rompre aussi avec SYRIZA et il laisse les membres de son mouvement PRATO, le libre choix quant au bulletin de vote au 7 juillet prochain ; presse du 12 juin. Musique du temps présent lorsque certains rats quittent de la sorte le navire SYRIZA.

Celles et ceux de la Nouvelle Démocratie déjà en fête. Presse grecque, mai 2019

Transformer l'Assemblée en Airbnb par Tsípras. Quotidien “Kathimeriní”, juin 2019

La fille Syrizíste en... Evzone. Quotidien “Kathimeriní”, juin 2019

Musique du temps présent. Athènes, juin 2019

Loin de tout cela, heureusement que nos matous s’adaptent comme toujours à l’été grec, un peu comme les Grecs se sont adaptés au reste... des restes de “leur” vie politique. “Je voterai Mitsotákis, voire par deux fois si nécessaire, rien que pour faire dégager ces ignobles qui nous gouvernent” explique Mários, entrepreneur plutôt petit dans le domaine du yachting et des voiliers, rencontré dans un café de la grande marina d’Athènes. “Je suis parti de rien, je travaille depuis l’âge de 14 ans, mon père a été communiste exilé même durant la Guerre Civile, mais j’ai toujours été centriste et bosseur, je ne supporte plus tous ces arrivistes de gauche qui alors haïssent le pays ainsi que nous autres, capables de créer encore certaines richesses. Et si au bout de deux fois, Mitsotákis nous emmènera-t-il à la déception, eh bien j’aviserai”. Pays réel, voire simple !

Pour Mários comme pour tant d’autres, des affaires comme celle d’Elena Papadópoulos, fille du député SYRIZA Papadópoulos, élu de Tríkala en Thessalie, tombent comme depuis un vase dont les gouttent ont déjà débordé l’insupportable. Pour situer cette ultime trouvaille des... voyagistes SYRIZA, Sakis Papadópoulos aussitôt élu en 2015, il a placé sa fille économiste au chômage jusqu’à l’arrivée de Tsípras au pouvoir, au bureau de Tsakalótos, au Ministère des Finances.

Alors que ce gouvernement est démissionnaire et que certains postes ministériels sont en phase d’être attribués à des technocrates jusqu’à l’arrivée du futur gouvernement en juillet prochain, voilà que la fille de Papadópoulos, ainsi que certains amis, voyageront en Floride, officiellement pour représenter la Grèce dans un Congrès sans d’importance qui se tient à Orlando, puis, certains membres de cette... délégation grecque y prolongeront leur séjour jusqu’à dix jours avant le 7 juillet prochain.

Aux frais de l’État bien entendu, presse grecque de la semaine. Et lorsque la question de la morale est parfois directement posée aux élus Sýriza par les journalistes, ceux de la Gauche radicale leur répondent quasi ouvertement: “J’ai eu mes pistons étant Vice-présidente de l’Assemblée... c’est ainsi”, Tasía Christodoulopoúlou ayant placé sa fille parmi les fonctionnaires de l’Assemblée. En somme, “moi, je m’en fous”, presse grecque de la semaine.

Pratiques bien connues et appliquées par tous les partis de pouvoir certes, clan des Mitsotákis compris, sauf que ceux de la gauche se prétendaient d’une autre morale, festival encore de la comédie à Athènes, ou comment retrouver l’Atlantide perdue autant en politique.

Matou. Athènes, juin 2019

Moi, je m'en fous. Vin de Thessalie. Mai 2019

Festival de la comédie. Athènes, juin 2019

Au pays plus réel que jamais, certains Grecs répondent aux Twitter de Tsípras, lequel dès le mois d’avril avait usé et surtout abusé du slogan néo-Syrizíste: “Nous, nous nous occupons désormais de la Grèce du plus grand nombre.” En commentaire à une photo prise quelque part à Athènes, où on y distingue un homme âgé, récupérer dans les bennes à ordures ménagères les restes des bidons d’huile d’olive, il est alors répondu à Tsípras: “Voilà, c’est notre patrie. La Grèce du progrès au 21e siècle. La Grèce du plus grand nombre.”

La photo est alors emblématique, et cela de plusieurs manières. Il y figure certes la paupérisation, mais également la symbolique de la déchéance, illustrée par cette... cueillette de l’huile d’olive, une huile ancrée dans la culture grecque, autant qu’à la consommation normalement quotidienne des Grecs. Bien entendu Tsípras ou alors ses trolls passeront outre.

Les élections auront normalement lieu le 7 juillet, sauf engrenage militaire avec la Turquie, devenue très agressive ces dernières semaines en mer Égée comme à Chypre. Ensuite, la Nouvelle Démocratie arrivée au pouvoir, elle n’apportera rien de bien nouveau, hormis la satisfaction d’avoir fait dégager les... affreux Syrizístes.

Comme du temps du poète Yórgos Séféris, les questions de fond ne sont jamais posées publiquement. Le peuple se contentait des nouveautés, lorsqu’il le pouvait. On se souviendra que vers la fin des années 1950, ce fut la fanfare de la flotte des États-Unis qui donnait les premiers concerts de musique disons très moderne en Grèce. Le succès fut immédiat auprès des jeunes. Le monde changeait, en tout cas tel fut le ressenti du poète, comme autant celui de certains des amis qui lui étaient bien proches. “17 février 1962. Les nuits, je songe à l’homme du peuple, l’homme des campagnes en Grèce. Il a davantage changé en 35 ans que durant les 130 ans auparavant”.

Twitter. Réponse à Tsípras. Grèce, avril 2019

Conférence, recherche de l'Atlantide. Tríkala, Thessalie, mai 2019

Concert des Marins Américains à Athènes, années 1950. Presse grecque, mai 2019

Dans le Journal de Séféris des années 1961-1963, on y découvre également la réponse du poète, faite à son ami Zíssimos Lorentzátos au sujet du “Centre perdu” que ce dernier venait tout juste de publier. Lorentzátos dont l’argumentaire l’avait déjà éloigné de l’autre poète grec Elytis, notons-le également, d’après le témoignage de Séféris, toujours dans son Journal. Pour Lorentzátos les causes des apories contemporaines sont alors profondes:

“À bien considérer certains de ces signes, on peut comprendre que l'homme occidental, ou l'homme moderne, recherche une vision, ou un centre perdu, au-delà et en dehors des liens du rationalisme dans lesquels il s'est entravé lui-même. Or ce centre, dont la perte a déterminé toute la période de la Renaissance à nos jours, l'homme moderne le recherche de mille manières, c'est l'évidence, mais ‘l'unique nécessaire’ qui se trouve devant lui, il ne le voit pas, tant le sel, semble-t-il, s'est affadi sur la terre.”

Séféris en octobre 1958. Chrysorrhoas - Baraba en Syrie

Séféris se montre alors visiblement plus pessimiste répondant à son ami: “Les biens matériels que nous devons avaler jour après jour nous imposent-ils au même moment d’autres idées, d’autres manières de vivre, bien pires que cette affaire de l’art pour l’art que tu dénonces d’ailleurs avec raison. Ainsi, au beau milieu de cette pléthore de criquets qui attaquent, ce qui est important devient alors insignifiant.”

“La recherche du Centre perdu, elle peut être éventuellement salvatrice pour toi, pour moi, pour deux ou trois personnes qui sont comme nous, seulement, elle ne protégerait guère notre tradition. Nous avons perdu tant de temps à vrai dire, et nous en perdons encore à présent, et en plus, l’indifférence règne. Nous avons besoin de l’Instruction, et de cette Instruction nous passons outre, nous avons besoin de tant de serviteurs de Dieu enfin à la hauteur, mais nous n’en disposons guère...”

“Naturellement, nous souhaiterions les choses bien autrement, sauf que les temps sont durs au point où notre monde en est arrivé. C’est cette chose qui détruit et qui défait tout ce que nous aimons tant. Nous observons alors la catastrophe le cœur brisé, et nous nous demandons même dans quelle mesure notre débat actuel ne deviendra-t-il sous peu, affaire anachronique. Ou sinon, c’est que le monde devient impénétrable pour nous car il change trop vite, comme il nous aurait-il autant crachés et jetés à la manière d’une vieille chemise. Le monde change pour le meilleur ou pour le pire, voire, il se conduirait vers son propre anéantissement, je ne peux pas le savoir.”

Alors on pêche. Péloponnèse, juin 2019

Le monde s’emballe, et Le Péloponnèse... mythique est bien vide par endroits, c’est encore tôt, très tôt, explique la très vieille femme qui tient l’épicerie du coin, et alors, on pêche autant pour se nourrir. Le monde ainsi change, et lundi 10 juin, Aléxis Tsípras s’est rendu à la Résidence du Président de la République Prokópis Pavlópoulos pour officialiser la procédure conduisant aux élections législatives anticipées du 7 juillet prochain. Il y a eu comme à l’accoutumée cette parade des limousines officielles, comme il y a déjà des candidatures annoncées pour les législatives. Non sans surprise parfois.

L’éditorialiste et dessinateur de presse Státhis Stavrópoulos, souvent même cité ici sur ce blog, vient d’annoncer sa candidature aux côtés de... Varoufákis et de son parti. Ils y participent autant il faut préciser, certains anciens bras droits du funeste Yórgos Papandréou. Après avoir tant dénoncé et argumenté contre “ces politiciens de la gauche compatibles Sóros”, voilà que la volte-face de Státhis s’explique-t-elle alors difficilement. Dans son dernier texte publié, Státhis amorce alors un argumentaire à la noix et qui ne convainc guère grand monde.

“La vraie gauche doit alors entrer au Parlement car la droite de Mitsotákis est triomphante, donc je m’engage aux côtés de Varoufákis, même si je ne suis pas d’accord avec lui sur toute la ligne”, presse de la semaine. Encore heureux, rien que pour la ligne ! Une certaine blogosphère grecque prétend déjà “que Státhis aurait été acheté aussi pour se taire”, mon ami S., journaliste depuis plus de 30 ans, croit savoir “que Státhis a toujours aimé, autant sa gauche que l’argent”.

Je n’en sais guère davantage, les faits sont là, l’essentiel à mes yeux c’est que les écrits et les dessins signés Státhis dans “To Pontíki”, n’y sont déjà plus. Au soir du 12 juin, Alexis Tsípras a présenté “toutes les excuses au peuple grec pour avoir toléré ces faveurs à la fonction publique”, image d’un animal politique en panique à la télévision. Gloire et encore mythologie du fait politique.

Grèce surtout légendaire !

Grèce, surtout légendaire. Juin 2019


* Photo de couverture: Péloponnèse... mythique. Juin 2019