vendredi 24 mai 2019

Rois Alexandrins



Les gens d'Alexandrie se sont rassemblés pour voir - Les enfants de Cléopâtre - Césarion et ses petits frères - Alexandre et Ptolémée - Que pour la première fois on amenait au Gymnase - Afin des les proclamer rois - En présence du superbe alignement de soldats.

Détritus politiques. Athènes, mai 2019

Alexandre a été nommé roi d'Arménie, de Médie et des Parthes,
Et Ptolémée roi de Cilicie, de Syrie et de Phénicie.
Césarion se tenait un peu en avant,
Vêtu de soie rose.
Sur sa poitrine, un bouquet d'hyacinthes ;
Sa ceinture, une double rangée de saphirs et d'améthystes ;
Ses souliers, lacés de rubans blancs,
Brodés de perles rosées.
Il a été revêtu d'une dignité supérieure à celle des deux petits,
Car on l'a proclamé Roi des Rois.

Certes, les gens d'Alexandrie sentaient bien que tout cela n'était que des mots,
Et des effets de théâtre.

Mais la journée était chaude et belle ;
Le ciel d'un bleu clair ;.
Le Gymnase d'Alexandrie une réussite triomphale de l'art.
Extrême était le luxe des courtisans,
Et Césarion plein de grâce et de beauté.
Fils de Cléopâtre, sang des Lagides.

Donc les gens d'Alexandrie accouraient à la fête,
S'enthousiasmaient,
Et poussaient des acclamations en grec,
En langue égyptienne,
Et quelquefois en hébreu,
Charmés par ce beau spectacle,
Quoiqu'ils sussent fort bien ce que valait tout cela,
Et quels titres creux étaient ces royautés.

Les... Alexandrins et Mitsotákis. Tríkala, Thessalie, mai 2019 (presse locale)

Les gens d'Alexandrie se sont rassemblés. Mitsotákis à Tríkala. Thessalie, mai 2019 (presse locale)

Des effets de théâtre. Tsípras à Kozani. Macédoine, mai 2019 (presse grecque)

Composition de Constantin Cavafy écrite en 1912, le grand poète Alexandrin est né à Alexandrie en Égypte le 29 avril 1863, et il est mort dans la même ville le 29 avril 1933. De l’histoire humaine, il préférait considérer pour les besoins de son œuvre ce qui peut paraître surannée et pourtant classique, car en réalité indépassable, étant donné la... petitesse de l’horizon humain.

C’est autant... un grand poème du temps présent qui est alors le nôtre; c’est surtout, à l’humble avis de ce pauvre blog, la seule poétique tangible dont relève finalement, ce temps impérial européiste du dimanche 26 mai. Ambiance carnavalesque, quarante listes dans un pays de dix millions d’habitants et de cinq millions de paupérisés, près de 70.000 candidats, en tenant aussi compte des autres scrutins, élections régionales et municipales, et qui se tiennent comme par hasard au même moment que le simulacre européiste. Enfin, il y a toutes ces “célébrités” imposées le plus souvent par les medias, plus d’une quarantaine d’après la presse, chanteurs, sportifs, journalistes, spécialistes même de la météo, acteurs, puis (presque) jeunes femmes largement “modélisées” d’après le marketisme... prostitutionnel ambiant, politique comprise, presse grecque de la semaine. Pauvres femmes, pauvres hommes aussi. Alors c’est ‘Non’, je n’irai pas voter.

Considérons-nous pourtant comme encore heureux, car en ce même mois de mai, certains parmi ceux qui n’ont pas la mémoire historique dans leur proche et encore moins leur langue, ont-ils célébré le Génocide des Grecs du Pont par les Turcs faisant suite à celui des Arméniens entre 1915 et 1920, et aussi, la mémoire de la bataille de Crète, lorsque les envahisseurs Allemands tombaient alors du ciel sur l’île, accueillis d’ailleurs comme il se le devait par les Crétois, cimetière de l’élite de l’Armée allemande, et c’était en 1941. Mémoire historique toutefois écrasée par la supposée actualité brûlante, car bien entendu électorale.

Mémoire du Génocide des Grecs du Pont. Athènes, mai 2019

Mémoire du Génocide des Grecs du Pont, Garde Evzone. Athènes, mai 2019 (presse grecque)

Mémoire de la Bataille de Crète. Presse grecque, mai 2019

Mémoire de la Bataille de Crète. Presse grecque, mai 2019

Le poème des “Rois Alexandrins” avec lequel Cavafy souligne entre autres la futilité de l'ambition, se réfère à la Cérémonie des cadeaux que Cléopâtre et Antoine avaient organisé en 34 av. J.-C., s’agissant de faire partager entre les enfants de Cléopâtre les terres anciennement conquises par Alexandre le Grand, lesquelles terres, Cléopâtre et Antoine... ne les avaient encore pas conquises de nouveau, détail comme on dit parfois cruel.

Cette Cérémonie des cadeaux et des donations avait-elle eu lieu tout juste après la campagne victorieuse d'Antoine en Arménie. Antoine, avait capturé le roi d'Arménie mais au lieu de célébrer son triomphe remporté à Rome conformément à la tradition romaine, il préféra alors exhiber son butin de guerre à Alexandrie. Inutile de préciser qu’il mît à mal ses relations avec le Sénat et l'Empereur Octave (Auguste). “Il se rendit encore plus odieux par le partage qu'il fit, à Alexandrie, aux enfants de Cléopâtre; partage dicté par l'orgueil digne d'un roi de théâtre, et qui parut fait en haine des Romains”, comme l’écrivait déjà Plutarque en son temps “Vie d’Antoine”.

Notons que Cavafy n’expose pas ces faits se plaçant du point de vue d'Antoine, il ne le mentionne même pas d’ailleurs dans son poème. Le poète, a plutôt choisi que de scruter cette la cérémonie à travers le cas de Cléopâtre, souhaitant souligner son attitude et sa propre contribution à une cérémonie alors de pur simulacre, organisée uniquement pour créer des impressions. Je dirais que Cavafy utilise ici l'histoire de Cléopâtre pour souligner le côté néfaste de la politique de la reine d'Égypte, piètre exemple du chef qui met alors ses propres aspirations et ambitions devant le bien et les intérêts de sa patrie comme des citoyens.

Cité d'Athènes, politiciens du jour. Mai 2019

SYRIZA, local à Athènes. Mai 2019

Tagueur, dit ‘artiste de rue’. Athènes, mai 2019

Cléopâtre, dans le but de renforcer son autorité et surtout d'impressionner ses adversaires, elle procède ainsi à une cérémonie superflue et vaine, partageant les terres entre ses enfants, lesquelles déjà, elles ne lui appartiennent pas. Ses efforts bien sûr n’ont pas visiblement convaincu les habitants d’Alexandrie, sauf que cela n’a pas posé le moindre problème si l’on croit autant Cavafy que Plutarque. Étant donné qu’Alexandrie fut une Cité multiculturelle, par conséquent, ses citoyens, en réalité administrés et en somme sujets, ne possédaient plus la conscience commune de l’identité nationale et de ce fait, ils n’ont pas pu réagir collectivement. Ils observèrent tout simplement les événements avec détachement, laissant ainsi Cléopâtre libre de faire ce qu'elle voulait.

Nous voyons donc que les enfants, auxquels le poète consacre l'essentiel de son poème, n'ont guère de force substantielle et n’y sont présents que parce que leur mère l’exigeait. D'autre part, les Alexandrins qui, tout en sachant que cette cérémonie est inutile, ils ne réagissent pas, comme ils préfèrent demeurer de simples spectateurs, reniant en quelque sorte leurs responsabilités. Cléopâtre suit ainsi Antoine dans ses projets ambitieux et recourt-elle à une démonstration de pouvoir inutile et de pur simulacre, déclenchant, ou aggravant même un conflit lequel aboutira à sa mort, au meurtre de son fils, ainsi qu’à la captivité de ses autres enfants.

Cléopâtre n'est pas seulement un personnage historique tragique, mais alors, du fait de sa propre mégalomanie, sa famille et son pays d'origine connaîtront le visage violent de Rome, mettant ainsi fin à une période importante pour l'Égypte hellénistique. La reine égyptienne tente d’impressionner les citoyens et ses adversaires et échoue lamentablement, non seulement parce que personne n’est dupe de sa cérémonie inutile, mais aussi parce qu’elle provoquera également et logiquement la rage de Rome et de son Empereur.

L'Acropole et ses vestiges. Athènes, mai 2019

Touristes à Athènes. Mai 2019

Constantin Cavafy. Archives, Fondation Onassis, Athènes

Cavafy, le poète, nos Alexandrins de toujours à travers toute son ironie abondante, verbale, et alors tragique. L'ironie dramatique, et qui se dégage du contraste entre les aspirations de la Reine et le résultat final si évident. Même si Cléopâtre organise la cérémonie de donation pour impressionner ses sujets, ceux-ci ne sont pas convaincus et en sont parfaitement conscients. C’est alors plutôt le vide qui est ainsi partagé entre les enfants de Cléopâtre, de même qu’entre elle et les Alexandrins. Paroles creuses, destins creusés ; certes, les gens d'Alexandrie sentaient bien que tout cela n'était que des mots et des effets de théâtre.

Mais la journée était chaude et belle, le ciel d'un bleu clair, comme le plus souvent en ce moment à Athènes, et comme autant au sujet des pantins actuels et des supposés ou même espérés, autres enjeux ici ou ailleurs au sein der l’empire européiste. On taggue les murs alors à Athènes comme parfois ici ou là au reste de l’Europe, temps présent, ses apories et ses absences. Déclarations futiles, réunions prétendument politiques, le pays réel ou supposé, ses anarchisants compatibles Sóros ayant couvert cette semaine une partie de la façade de la prétendue Assemblée dite d’ailleurs Nationale de leurs pots de peinture, provoquant l’indignation très largement partagée, et aussitôt, une opération de nettoyage déclenchée dans l’urgence, le tout, sous le regard comme il se doit, très amusé des touristes.

L'Assemblée et les pots de penture vus par la presse grecque. Quotidien “Kathimeriní”, mai 2019

Le nettoyage du bâtiment de l'Assemblée. Athènes, mai 2019

Touriste... Airbnbiste à Athènes. Mai 2019

L’histoire, celle de Cléopâtre, ou bien la nôtre. Alexandrie, la ville était à l'époque un État très important lequel en raison de son développement culturel et de son grand port était peuplé d’une foule d’hommes et de femmes de différents pays. Les Grecs, les Égyptiens et les Juifs sont d’ailleurs la constitution principale de cette société multiculturelle, sauf qu’elle manque de cohérence. Cette cohérence justement, permettant à ses citoyens de former un groupe unique avec des objectifs communs. Les Alexandrins suivent la cérémonie de donation, indifférents au fait que ce soit un spectacle certes abouti et, bien qu'ils sachent que Cléopâtre essaie de les tromper, ils sont enthousiastes devant le spectacle, rien que le spectacle.

Notons enfin ceci: Alors que les citoyens ou même sujets devraient réagir face aux vains efforts de Cléopâtre pour créer des impressions, ils restent indifférents à la démesure politique de cette farce de Cléopâtre, et ce, parce qu'ils n'ont pas la conscience d'appartenir à cet État. Ils ont donc le sentiment de ne pas être directement concernés par les agissements de la reine.

Le rapprochement avec nos sujets d’actualité est manifeste. Un pouvoir impérial, des Cités à tendance multiculturelle et européiste, par conséquent, leurs citoyens, en réalité administrés et en somme sujets, et qui ne posséderont (bientôt ?) plus la conscience commune de l’identité nationale et ainsi, ils ne sauront pas réagir collectivement, puis le mensonge soutenu, le cérémonial, le simulacre, dont à notre humble avis, la dite “élection européenne.”

Je n’irai pas voter. Cependant, je comprends et je salue même tout le courage de mon ami Olivier Delorme, lequel ira voter tout en précisant: “Et d’abord quel est l’enjeu au plan européen ? Il s’agit d’élire des représentants français à une assemblée qui n’a de parlement que le nom et ne fait qu’en singer les procédures (voir le chapitre XV de mes 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe intitulé: Le ‘parlement européen’: une imposture). L’Union européenne est un monstre antidémocratique au profit duquel on a dessaisi des leviers de toute action sur le réel les représentations nationales et les pouvoirs légitimes issus des élections nationales afin d’en transférer la maîtrise à des instances technocratiques placées hors du champ du débat démocratique.”, j’invite d’ailleurs à lire la totalité de son texte sur son blog.

Médium, cartomancie, 15€. Athènes, mai 2019

Théâtre en préparation. Athènes, mai 2019

Patience, l'été arrive. Athènes, mai 2019

Ah Olivier, cher ami. Je salue ton courage, ainsi que ta décision. Pour ma part, et d'abord parce que les enjeux sont tels que tu viens d'analyser si justement et avec tant de détails, je me range du côté de l'abstention. Enjeux, bien entendu internes et nationaux dans chaque pays. Pour ce qui est de la Grèce, la force n'est plus, le pays n'est plus, l'offre dite politique, simulacre en réalité, n'est plus, en tout cas, en ce mois de mai 2019. Donc abstention... Et nous nous demandons parfois du bien fondé des... 30 bonnes raisons pour sortir du monde !

Je conseillerai enfin, autant la lecture de deux autres analyses d’amis également, “Élections européennes: Appel au boycott”, de Bertrand Renouvin, ou encore “Union Européenne: la démocratie introuvable” de mon ami économiste Fréderic Farah.

Alexandrins du temps des Romains, Alexandrins de toujours, autrement-dit autant peuples d'une certaine Europe en 2019.

Certes, les gens d'Alexandrie sentaient bien que tout cela n'était que des mots, et des effets de théâtre. Et après ? “Patience, l'été arrive”, comme on peut enfin lire ces jours-ci sur certaines affiches athéniennes.

Les gens d'Alexandrie s’étaient rassemblés pour voir, les enfants de Cléopâtre, Césarion et ses petits frères, Alexandre et Ptolémée, et notre analyse s’arrête alors là, ceci jusqu’à l’après dimanche 26 mai. Pauvre blog fatigué... n’oubliez pas de le soutenir si vous le pouvez, il a besoin de votre soutien une fois de plus.

Comme il y a six mois, Il s’agit de solliciter votre intervention et votre soutien pour atteindre quelques petites centaines d’euros par mois, montants qui constituent pour nous les sommes permettant respectivement un fonctionnement minimum de ce blog, car comme en décembre dernier, la situation est de nouveau aussi catastrophique pour ce qui est des donations mensuelles.

Loin, très loin même de l’extrême luxe des courtisans, nos matous adespotes, animaux sans maître, fuient alors déjà le soleil et le bruit. Sans doute aussi, les simulacres organisées, uniquement pour créer des impressions. Patience, l'été arrive !

Nos matous adespotes. Athènes, mai 2019


* Photo de couverture: Nos chats adespotes. Athènes, mai 2019