samedi 18 mai 2019

D'Alexis Leger... à Alexis Tsipras !



Politique galopante du moment, ennui mortel qui se précise. Tout ce que le vieux et petit pays compte alors en lest il s’agite, comme il se démène pour son élection. Européennes, régionales, municipales. Le fardeau des castes d’Athènes et d’ailleurs allant de simulacre en simulation. Le reportage d’un quotidien cette semaine croit rapporter qu’entre Tsípras et Erdogan, il aurait accord secret quant au partage de la mer Égée et notamment de son pétrole, ce qui donc équivaut à la modification des frontières. Aucun démenti, et d’ailleurs Geoffrey Pyatt, l’Ambassadeur des États-Unis le confirme implicitement par ses déclarations. Sinon, élections en vue, on interviewera toujours l’insignifiant... et le pays ira alors voter. Politique courante.

Interview. Athènes, mai 2019

Aux petites églises sous l’Acropole, les chaises sont rangées jusqu’à la prochaine liturgie. Sous leurs cloches, nos matous se reposent en attendant leur prochaine heure, autant il faut dire la nôtre. Les Grecs aillant préservé un minimum d’intégrité morale comme intellectuelle, ils ont déjà éteint leurs medias, Internet compris. “Leurs” candidats incarnent la souillure, l’hybris, le ridicule. Des connaissances figurent même sur certaines listes, tantôt “progressistes”, tantôt “autonomes”, nationales ou locales, nous les évitons en cette période électorale pour ne pas les froisser, pour ne pas nous froisser non plus en vérité.

La vérité fréquentable se loge ailleurs, et elle est alors déjà dite. Chez Séféris par exemple. “J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille.”

“Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans l’organisation si précise de la tragédie classique, l’homme qui dépasse la mesure doit être puni par les Érinnyes. Bien plus, la même règle vaut pour les lois naturelles. Le soleil ne peut pas dépasser la mesure, dit Héraclite, sinon les Érinnyes, servantes de la justice, sauront le ramener à l’ordre... Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve.” Extraits du discours prononcé par Georges Séféris à Stockholm en novembre 1963, lors de la réception du Prix Nobel de Littérature.

La maison des Séféris rue Ágras. Athènes, mai 2019

Rappel historique. Rue Ágras, Athènes, mai 2019

Georges Séféris et Anne Philipe. Grèce 1971

Yórgos (Georges) Séféris connaissait fort bien son monde politique helladique, voire hellénique dont celui de Chypre, pour être resté à son service durant ses bien longues années, ses pénibles années de diplomate. Il en avait conclu que le personnel politique, ainsi que la prétendue “élite” économique grecque, en somme athénienne, ont-ils durablement hypothéqué le pays: minables, insuffisants, traîtres et profiteurs. Et alors cyniques, davantage cyniques et dévergondés en ce moment que du temps de Séféris. L’ensemble personnel politique grec actuel, en commençant par sa gauche et par le clan des Mitsotákis à droite, devrait à mon avis être frappé d’inéligibilité à vie, voire, d’ostracisme. Sinon, on interviewera toujours l’insignifiant... et le pays ira alors “voter”.

On s’attardera ainsi parfois davantage sur les détails apolitiques du pays réel, qu’aux bafouillages et autant bavardages des politiciens. Tels, la fresque en mémoire de Sotère le chien en plein centre-ville, prénom comme on sait grec et qui signifie “sauveur”, ou devant les outils des cireurs de chaussures et autres travailleurs humbles. D’ailleurs, Sotère le chien je l’avais connu.

Comme on s’attardera surtout volontiers sur l’ultime volume du carnet, Journal personnel du poète Yórgos Séféris. Il vient d’être enfin publié, notre attente fut bien longue, plus de vingt ans. Le texte couvre la dernière période de sa vie, allant de 1964 à 1971. Séféris s’est éteint accablé sous la funeste dictature des Colonels, funeste pour la Grèce et pour Chypre. Et en 2019, on sait désormais combien la “démocratie” restaurée en 1974 l’est autant funeste, période actuellement directement comparable aux agissements des Tsípras comme des autres traîtres de leur patrie, et en Grèce en ce moment il y a hélas pléthore. Politique galopante, élections obligent.

Mémoire de Sotère le chien. Athènes, mai 2019

Petit métier. Athènes, mai 2019

Yórgos Séféris en 1967. Photo en annexe à son texte publié en 2019

Fragments de sa vie au pays lézardé, voyages aussi et autant rencontres du poète avec ses pairs. D’ailleurs voyager, voire, quitter la Grèce le fatiguait, sauf que durant la dictature des Colonels, ses voyages en Europe et aux États-Unis, lui ont tout de même donné l’occasion pour s’exprimer en public, il s’y refusait sous les Colonels et depuis la Grèce.

Fragments donc. En juillet 1964, Séféris avait brièvement rencontré André Malraux à Paris. Le ministre de la Culture et de la Communication, son ministère fut créé comme on sait en 1959 par Charles de Gaulle, Malraux a donné à Séféris l’image d’un homme pressé et même accablé par sa mission. “Malraux aimait manifestement les définitions, et il m’a demandé quelle était alors ma définition de la Grèce. J’ai dit, ‘pour moi, il s’agit d’un thème trop vivant, je ne sais pas le définir’. J’ai aussitôt été ranimé par mes réserves quant aux définitions”, note alors Séféris dans son journal. “Ensuite, Malraux a évoqué Mallarmé, son maître en un sens pour aussitôt rajouter: Je suis un chat qui la nuit va sur les toits et qui dit aux autres chats: Je suis le chat de M. Mallarmé. Nous savons que Malraux voyait ses rapports avec Charles de Gaulle comme un équivalant des rapports... entre Mallarmé et son chat”, Journal de Séféris, 10 juillet 1964.

Oui, Mallarmé et son chat. “Que de longues journées j'ai passées seul avec mon chat. Par seul, j'entends sans un être matériel et mon chat est un compagnon mystique, un esprit. Je puis donc dire que j'ai passé de longues journées seul avec mon chat, et seul, avec un des derniers auteurs de la décadence latine; car depuis que la blanche créature n'est plus, étrangement et singulièrement j'ai aimé tout ce qui se résumait en ce mot: chute.”

Une certaine... définition de la Grèce. Athènes, mai 2019

Sous l'Acropole. Athènes, mai 2019

Cloche et chat d'Athènes, mai 2019

Séféris évoque également ses retrouvailles avec Aléxis Leger, toujours à Paris. Aléxis Leger, dit Saint-John Perse, né en 1887 à Pointe-à-Pitre et mort en 1975 à Hyères, fut ce poète, écrivain et diplomate français, lauréat du prix Nobel de littérature en 1960.

“Jeudi, 9 juillet 1964. Gobelins. Hier midi autour de la table de Picon, Aléxis Leger et son épouse. Je la rencontrais pour la première fois, une Américaine joyeuse et agréable. Je n’avais pas rencontré Leger depuis 1957 à Washington, il s’est montré très cordial envers moi, comme à l’encontre d’un vieil ami. Il est resté parmi nous jusqu’à quatre heures, il parle beaucoup et il en est ravi. Je lui ai encore posé cette question sur les Marbres du Parthénon, celles qu’il percevait encore enfant chez lui sur son île. Cette histoire, elle m’a d’abord été contée par Henri Seyrig à Beyrouth. Leger, il a en premier lieu évoqué durant un moment les vents et l’océan, les amiraux Français du temps de Napoléon, comme cet amiral ayant vécu les années les plus forts de sa vie en se demandant: ‘d’où vient le vent ? d’où vient le vent ?’, et il est mort avec sa question. Cette phrase, Leger la prononce avec tant de brio, cela montre alors son grand amour pour la mer.”

“Ces antiquités ‘échouées’ à Pointe-à-Pitre au 19e siècle, représentaient des Centaures et des Amazones. Il s’agissait très probablement de copies, car je ne les ai guère retrouvées plus tard ailleurs en Amérique.” Antiquités échouées, moments furtifs. Comme en octobre 1969, lorsque Séféris évoque ses moments à Gubbio , en compagnie de son éditeur en langue italienne, Enzo Crea. Enzo Crea, Gaëtan Picon , essayiste et critique d'art français, directeur du Mercure de France, Henri Seyrig et son l'Institut français d'archéologie du Proche-Orient. Tout un (autre) monde, mais peut-être pas tout à fait. La différence, entre le temps de Séféris et le nôtre, c’est que les masques sont tombés et que l’univers sournois et totalitaire Orwellien s’affiche et s’exerce (presque) au grand jour. Tout en prétendant bien naturellement son contraire. Internet compris, la souillure, l’hybris, le ridicule, et les gens, ils iront alors voter.

Séféris et Enzo Crea à Gubbio en 1969. Photo en annexe au texte publié en 2019

Les masques sont tombés. Athènes, mai 2019

Univers Orwellien en spectacle. Athènes, mai 2019

Le pays de Séféris... encore sous le soleil, et peut-être aussi hélas... celui d’Aléxis Leger, sont en ce moment bradés, et ce n’est pas tout. Du reste, il y les dépliants des candidats au pseudo-scrutin européiste rivalisent avec ceux, distribués par la restauration trop rapide et à la grecque. Brochettes de viande ou candidats, à Strasbourg et à Bruxelles, voilà pour le... grand dilemme qui n’est pas totalement symbolique. D’Aléxis Leger à... Aléxis Tsípras, c’est néanmoins tout un monde, où justement, de l’ennui mortel qui se précise.

Toujours au sujet de de Gaulle et de Malraux, Maurice Schumann évoquait ainsi à sa manière leur mémoire. “De Gaulle et Malraux deviennent des esprits métaphysiciens dès qu’ils introduisent l’éternel dans leur vocabulaire pour court-circuiter l’Histoire de France, celle de leur amour. L’un et l’autre sont obsédés par la fragilité de l’objet aimé: le sous-lieutenant de Gaulle n’a pas vingt-trois ans quand, dans une conférence prononcée devant un groupe d’officiers subalternes il laisse paraître, dès 1913, une inquiétude dont aucune victoire ne le délivrera: ‘Dans toutes les sociétés où la valeur morale décroît, l’amour de la Patrie s’émousse car il est impossible que dans le cœur d’hommes corrompus germe et se développe un sentiment capable d’enfanter des héros. C’est l’histoire des Perses, des Égyptiens, des Grecs, de Rome même.”

“Pouvons-nous penser sans frissonner que demain peut-être ce sera celle de la France ?’ Un demi-siècle plus tard c’est Malraux qui se demande si la stature de l’homme du 18 Juin ne sera pas en définitive celle de Philopœmen, combattant de la liberté mort quatre-vingts ans avant la naissance de César, que Plutarque a nommé ‘le dernier des Grecs’. Façon brutale et lumineuse de toucher le fond du problème ; acceptons-nous que la France soit éternelle ; comme les ruines du Parthénon ? Comme l’harmonie de la lyre évoquée par Socrate au moment où ses lèvres s’approchent de la ciguë ? Comme l’explication miraculeuse par laquelle Thalès de Milet veut, le premier, embrasser l’univers. Tolérons-nous la pensée que la France cesse d’être un état et de former une nation comme la Grèce, pendant un millénaire, en nous consolant par la certitude que la Déclaration des droits de l’Homme nous tiendra lieu devant la postérité de Phidias et de Platon ?”

Le pays bradé. Athènes, mai 2019

Brochettes de viande et candidats. Athènes, mai 2019

Le pays de Séféris... encore sous le soleil. Athènes, mai 2019

Les fragments de Séféris nous accompagnerons alors jusqu’au bout. Non pas seulement du poète mais de nous. “Ce cahier, célèbre en son temps, fut acquis à Alexandrie le 11 mars, 1944. Maintenant affectueuse pensée, pour Anne Philipe, l’Amie, qui nous mena en novembre dernier chez Vercors. Athènes, mai 1971.”

Texte destiné à la dédicace d’un livre que Séféris avait offert à Anne Philipe , philosophie, ethnologue, cinéaste, et écrivain et épouse de Gérard Philipe. C’était du temps où il lui accordait le célèbre “Entretien avec Georges Séféris”, publié par “Le Monde” le 27 août 1971. Durant son séjour en Grèce, entre le 25 mai et le 5 juin de cette ultime année du poète, Séféris et son épouse Marô, avaient-ils guidé et accompagné Anne Philipe, d’abord sur l’Acropole, au Cap Sounion, au Monastère d’Ossios Loukás, à Delphes, à Krokýlaio pour voir la statue de Makriyánnis, ainsi qu’à Olympie. Pour Séféris, il s’agissait d’un pèlerinage alors émouvant. Pèlerinage au pays réel, au Général Makriyánnis , autant qu’à la valeur morale et à l’amour de la Patrie.

En 2018 et en 2019, derrière les micros des radios d’Athènes, certains esprits métastasiques, formatés par les institutions du financier George Sóros, dénigrent alors ouvertement l’œuvre de Séféris et autant l’héritage, tout comme la voix et le verbe justes de Makriyánnis, par exemple, certaines émissions à caractère historique de la radio “Skaï”, radio au journalisme européiste comme pro-Berlin, et à mon humble avis, mais ce n’est qu’un... pressentiment, également pro-turque, une possible cinquième colonne d’Ankara... lorsque les quatre autres ne sont guère vaillantes. “Je ne lis plus la presse depuis des années, ceci, pour ne pas me trouver sali par la souillure”, écrivait-il alors Séféris à la date du 11 mai 1971. Ce que de nombreux Grecs sont en train de faire en ce moment, de manière certes moins radicale... avant de se rendre parfois dans leurs églises pour s’adresser à leurs popes. L’Orthodoxie, rien que l’Orthodoxie. Sinon, on interviewera toujours l’insignifiant... et le pays ira ainsi “voter”.

Séféris en 1965 chez lui. Photo en annexe au texte publié en 2019

Le pays de Séféris... encore sous le soleil. Athènes, mai 2019

De nombreux Grecs s’adressent à leurs popes. Athènes, mai 2019

Comme l’écrit également dans son ouvrage Denis Kohler: “Gravement malade, Séféris connaîtra une dernière joie en faisant un court voyage en Grèce avec Marô et Anne Philipe. Il reverra ainsi quelques sites aimés, ces temples ‘semés’ sur la terre ou le roc de Grèce. Hospitalisé en juillet 1971, il est opéré du duodénum à la fin du mois. Des complications surviennent. Il meurt le 20 septembre dans l’après-midi. Ses obsèques le 22, sont suivies par une foule considérable, voulant à la fois honorer un poète devenu, malgré lui, national et manifester son opposition à un régime détesté.”

Le journal “Le Monde”, publie encore le 19 novembre 1971, un autre article d’Anne Philipe, et qui fait également écho à Séféris et à son pays. Mémoire d’une lumière supposée acquise. Dans son Journal, à la date du 4 août 1965, le grand poète avait recopié cette lettre que Chateaubriand avait adressé Jean-Jacques Ampère (1800-1864) alors professeur au Collège de France.

On photographie et on filme les Evzones. Athènes, mai 2019

Rallye forcément retro. Athènes, mai 2019

“Chateaubriand à Ampère allant en Grèce en 1841. Faites bien mes adieux au mont Hymette, où j’ai laissé des abeilles ; au cap Sunium où j’ai entendu des grillons... Il me faudra bientôt renoncer à tout. J’erre encore dans ma mémoire au milieu de mes souvenirs ; mais ils s’effaceront... Vous n’aurez retrouvé ni une feuille des oliviers ni un grain des raisins que j’ai vus dans l’Attique. Je regrette jusqu’à l’herbe de mon temps. Je n’ai pas eu la force de faire vivre une bruyère.”

2019, politique galopante du moment, ennui mortel. Tout ce que le vieux et petit pays compte alors en lest s’agite et se démène pour son élection. Européennes, régionales, municipales. Le fardeau des castes d’Athènes et d’ailleurs allant de simulacre en simulation. Nos touristes du moins, ils iront toujours photographier et filmer la garde Evzone, personnages ainsi les plus photographiés d’Athènes. Devant le vieux stade et seulement à deux pas de la demeure de Yorgos Séféris et de Marô rue Ágras, c’est autant le moment du départ d’un rallye forcément retro, organisé cette fois par nos amis Belges. De Bruxelles... à Athènes.

Séféris photographiant la statue de Makriyánnis et son épouse Marô. Krokýlaio, 31 mai 1971

“Dimanche 22 novembre 1964. Sous l’Acropole. Trois chats noirs assis près d’un photographe.” Les chats de Séféris, le chat de Mallarmé, celui de de Gaulle, les nôtres. Et d’ailleurs, d’où vient le vent ?

Chats sous l'Acropole. Athènes, mai 2019


* Photo de couverture: Aux petites églises sous l'Acropole. Athènes, mai 2019