mardi 7 mai 2019

Pays idyllique



Mai 2019, mois présenté comme politique. La presse de la semaine fait état du nombre des listes concourant pour les pseudo-européennes, près d’une cinquantaine. Et en... usage interne à la Colonie, plus d’une vingtaine, rien que pour briguer la mairie d’Athènes au premier tour des municipales et aussi régionales en Grèce, scrutins comme on sait fixés tous pour le 26 mai. Le microcosme largement parasite des politiciens s’agite, le vent souffle, le soleil brille, et notre printemps, il sera d’abord celui des premières baignades, déjà pour les plus téméraires. Étrange coïncidence, pour une certaine presse, c’est autant l'occasion de se rappeler au bon souvenir des existentialistes grecs des années 1950. Joie de vivre !

Sans-abri et lecteurs de presse. Athènes, mai 2019

Tôt dans la matinée place Sýntagma, les sans-abri et autant parfois lecteurs de journaux avariés, côtoient-ils les travailleurs empressés, ceux pour l’instant encore rescapés du présent et crisique, comme du futur que l’on présume robotisé. Derrière les arbres les symboles demeurent, vidés, stériles et désormais abjects aux yeux de l’entendement encore possible. Le pays, son “Parlement”, ses “élus”, sa “Démocratie”. Joie... de vivre !

L'entendement donc, cette faculté psychique intellectuelle qui permet de saisir les problèmes et les situations, genre humain. Celui des apparences, comme d’ailleurs des appartenances entre histoire et mémoire. Il est ainsi loin, bien loin, ce temps des existentialistes du siècle passé. Le reportage du media “Iefimerida” y revient, non sans une certaine nostalgie sur cette première et alors unique “Association nationale des Existentialistes - Diogène le Philosophe”, ayant tout de même provoqué le premier mouvement autonome de la jeunesse, après la Seconde Guerre mondiale. C’était dans les années 1950, et tout a commencé dans un pauvre atelier du quartier populaire de Psyrrí, pour cette première lumière de joie, cet appel alors courageux “à briser la routine”. Il faut aussi le rappeler, après une longue et triste période de guerre, d’Occupation et enfin de Guerre civile en Grèce, entre 1940 et 1949.

Le mouvement des existentialistes grecs est le fait d’un petit groupe en 1950, mais il décollera subitement durant l'été 1953, créant ainsi son propre événement, dit de “l'été grec de l'amour”. Ces existentialistes grecs ont alors un mode de vie qui est en grande partie précurseur des hippies dix ans plus tard. Leur centre d’action, cet atelier en bois, très étroit et haut de 20 mètres, était à la fois la résidence et l’atelier de Símos Tsapnídis, où étaient fabriqués des tentes et des parasols pour l’été et, en hiver, des housses et des sièges de voiture reconditionnés, reportage du média “Iefimerida”, mai 2019.

Derrière les arbres les symboles vidés. Athènes, mai 2019

Excursion des existentialistes. Athènes, années 1950

Símos Tsapnídis quittant Athènes et la Grèce en septembre 1956

À la fin de 1952, les existentialistes de Psyrrí étaient encore une petite bande d’amis, mais le 24 janvier 1953, ils ont organisé une grande fête “surréaliste” qui les rendit alors célèbres. Leur fête fait donc la une des journaux, la presse publie aussitôt des articles sur ces types étranges qui dansent bien curieusement et qui mangent du yogourt et du hareng. Le mouvement a été persécuté par les gouvernements grecs d’alors, puis condamné en 1954 au pénal “pour avoir porté atteinte aux bonnes mœurs du pays”.

Símos Tsapnídis a ainsi quitté Athènes et la Grèce en septembre 1956. Il ne reviendra qu’en 1978, après la chute de la dictature des Colonels (1974). Durant plus d’une vingtaine d’années, Símos aura vécu entre Paris, Londres et le reste de l’Europe de l’Ouest. Entre sa participation aux événements de mai 1968, il a vécu près de dix ans à Paris, et ses 40.000 photographies européennes, il a côtoyé plusieurs figures du temps qui fut le sien, Allen Ginsberg ou encore Aguigui Mouna, le célèbre clochard-philosophe parisien des années 1960 aux années 1980.

Époque bien lointaine, ayant toute de même enfanté la nôtre, celle des libertaires... aux libéraux du totalitarisme financier, et il n’y avait finalement qu’un pas à franchir. Figures néanmoins sympathiques en ces années 1960, en ce temps des dernières fausses révolutions de l’ultime Occident, avant sa disparition dans sa propre fosse septique, désormais débordant la planète et ses faussetés démocratiques avec.

Il était grand temps dans un sens d’en arriver là, et les choses sérieuses commencent ou plutôt recommencent seulement en ces débuts bien entamés du siècle des robots comme des... rabots qui est le nôtre. Du supposé existentialisme, il ne subsisterait Place Sýntagma comme dans le quartier de Psyrrí transformé en endroit branché, que la présence des animaux adespotes et fières de l’être. Ce n’est pas rien par les temps qui courent et d’ailleurs, Símos Tsapnídis a quitté ce bas monde en 1999, alors âgé de 80 ans, et plutôt oublié.

Símos Tsapnídis et Aguigui Mouna à Paris. Années 1960

Animal adespote. Place Sýntagma, Athènes, mai 2019

Animal adespote devant le ‘Parlement’. Athènes, mai 2019

Símos Tsapnídis à Paris. Mai 1968

Pourtant, les épigones en quelque sorte triomphants de cette époque sont là, régnant même en maîtres absolus. Comme le note Jean-Claude Michéa dans son essai “Notre ennemi le capitalisme”, il y a “la Silicon Valley qui constitue, depuis des décennies, la synthèse la plus accomplie de la cupidité des hommes d’affaire libéraux et de la contre-culture ‘californienne’ de l’extrême gauche des sixties, Steve Jobs et Jerry Rubin en sont de remarquables exemples.”

“Comme on le sait, c’est en effet dans cette nouvelle Mecque du capitalisme mondial − grâce, entre autres, au financement de Google - que se met aujourd’hui en place le délirant projet ‘transhumaniste’ - porté par l’éternelle illusion d’avoir enfin découvert une source inépuisable de valorisation du capital - d’utiliser toutes les ressources de la science et de la technologie modernes − sciences cognitives, nanotechnologies, intelligence artificielle, biotechnologies etc. − au service prioritaire de la fabrication industrielle d’un être humain ‘augmenté’, et si possible immortel, ainsi que du nouvel environnement robotisé qui devra en régenter la vie quotidienne, y compris dans ses aspects les plus intimes.”

“Or comment ne pas voir, là encore, que ce projet prométhéen − que tous les Attali du monde nous présentent déjà comme le ‘capitalisme du futur’ − s’accommode infiniment mieux du relativisme moral de la gauche ‘postmoderne’, de l’idéologie du ‘No border’, ou des appels incessants d’une Christiane Taubira dont on oublie trop souvent qu’elle a longtemps été l’égérie de Bernard Tapie, en faveur d’une ‘révolution anthropologique’ permanente” - voir également ici, entretien de l’auteur datant de 2016.

Cette “révolution anthropologique permanente” en Grèce et à Athènes vient d’être violemment introduite ou plus exactement accélérée, depuis le processus de la dite “crise”, plus le contexte géopolitique particulier de la Grèce et des Balkans comme le dirait mon ami Olivier Delorme. Et c’est alors pour cette raison que dès ses débuts, ce blog évoque et analyse la temporalité factuelle de la “crise”, comme d’abord une guerre faite contre le peuple et la société en Grèce, et comme autant une mutation. Exemple parmi tant d’autres, il fallait briser l’épine dorsale économique et culturelle que constitue la petite propriété, pour que les biens immobiliers des Grecs en ville d’Athènes, et dans une moindre mesure au reste du pays, puissent alors dans un processus de prédation être accaparés de la sorte par des prédateurs globalistes, dont autant dévorés par le... carcinome Airbnbiste. Pour Yórgos Karambélias, petit comme on dit chez les médias, candidat aux municipales, “Athènes doit être la capitale de l’hellénisme et non pas un parasite de la mondialisation”.

Athènes en mutation. Mai 2019

Airbnbistes pratiquants. Athènes, mai 2019

Immeuble se transformant en hôtel. Athènes, mai 2019

Athènes, capitale de l'hellénisme et non pas parasite de la mondialisation. Athènes, mai 2019

Mai 2019, mois présenté surtout comme politique. La Grèce idyllique quant à elle, accueille déjà ses visiteurs émerveillés, la saison s’ouvre pour que certaines réalités se cachent, après-tout, les hôtels sont rénovés et prêts, travail, soleil, patrie... joie de vivre ! La presse de la semaine fera état du nombre des listes concourant pour les pseudo-européennes, et le microcosme parasite des politiciens s’agitera, synthèse encore accomplie de la cupidité des hommes d’affaire libéraux, et du clientélisme traditionnel.

Au pays de la marionnette Tsípras, ignoble personnage et alors Éphialtès macabre et cynique à la fois, les questions politiques, à savoir, désormais existentielles (et non pas existentialistes) pour le peuple, la nation et la société en Grèce sont occultées du débat, du faux débat faut-il préciser. Entre les arrivistes de tout bord, puis les adeptes de la secte du PC grec d’un côté, ou encore, la bande à Michaloliákos des Aubedoriens de l’autre, le factuel politique se résumera à sa stricte et piètre caricature. La pire je dirais depuis bien longtemps à travers notre... modernité galopante.

Pour le philosophe et théologien orthodoxe Chrístos Yannarás, il n’y a guère de doute au sujet de l’imposture électorale, corolaire bien entendu du totalitarisme européiste: “Une autre grande voix européenne, ayant une forte résonance aux États-Unis, Paul Virilio, également philosophe, a déjà souligné la disparition, l’éclipse dans le cas de l’Europe, des conditions et des facteurs, permettant jusqu’à présent cette prise des décisions communes au niveau collectif et en temps réel, décisions humaines pour le dire ainsi. Aujourd'hui, l'incroyable vitesse dans la déferlante des informations automatisées issues des marchés boursiers et leur exploitation prédéterminée par les algorithmes, définissent alors tout le fonctionnement de l'économie internationale. La vitesse développée par la fonction même de la totalité du système, le rend de ce fait rebelle à tout contrôle humain.”

Rassemblement du PC grec. Ville de Tríkala, Thessalie, mai 2019 (presse locale)

Le pays idyllique. Péloponnèse, mai 2019

Hôtel rénové. Péloponnèse, mai 2019

“La dictature de la Troïka au cours des dernières années, sous le lamentable collaborationnisme de la ‘gauche radicale’ n'aura pas suscité la moindre ‘résistance’ des Grecs devant à l'extrême pauvreté comme face à la ridiculisation internationale qui leur a été infligée.”

“Quand donc pour la forme seulement, les commissaires de la Troïka ont cessé à nous rendre visite tous les quatre matins, leurs laquais de la ‘gauche radicale’ ont-ils alors aussitôt et suffisamment fêté cette prétendue ‘libération’, même si, tout ce que le pays compte d’argenterie se trouve hypothéqué. Puis de nouveau, c’est l'heure prétendument des ‘élections européennes’. Aussi, pour que le retard mental, ainsi que la bassesse morale du théâtre de marionnettes au système des partis puisse de nouveau apparaitre sous le soleil tel qu’il est.”

“Car encore une fois, aucun, mais alors aucun parti n’aspire à constituer sa liste sur la basé de la qualité humaine, qui plus est, capable de surmonter l'impasse meurtrière de l'Union européenne. C’est bien connu, le critère suprême qui prime pour tous ces parties, c’est comment alors gagner des impressions, rien que les impressions”, Chrístos Yannarás, “Élections européennes apolitiques”, quotidien “Kathimeriní” du 5 mai 2019.

Athènes... vivante au quotidien. Mai 2019

Pays visité. Péloponnèse, mai 2019

Le microcosme largement parasite des politiciens s’agite, le vent souffle, le soleil brille, tout est visiblement de saison.

L’Association nationale... des Existentialistes, Diogène le Philosophe n’est plus, et le sympathique Símos Tsapnídis nous a quittés... tout juste avant le Déluge du nouveau siècle. Telle fut son époque préparant la nôtre, âge alors crépusculaire car celui précisément du “Centre perdu”, ce que l’écrivain Zíssimos Lorentzátos, un des plus grands penseurs grecs du siècle passé, auteur pratiquement inconnu en France, avait si bien analysé dès le début des années 1960.

“Si les remarques que nous avons faites jusqu’ici ont quelque importance... il nous faudra comprendre que la civilisation moderne tout entière - et son art - a partout, tant dans la forme dite capitaliste que dans la forme socialiste ou communiste, perdu le centre métaphysique éternel de la vie, ou va le perdre, et que c’est là le problème crucial de l’époque, et sa mesure spirituelle, quand bien même ceci demeurerait caché, et quand bien même nous n’y prêterions pas attention, occupés jour et nuit comme nous le sommes par le vacarme insidieux du monde extérieur ou par la progression fantasmagorique de la technocratie contemporaine.”

Pays dit idyllique. Péloponnèse, mai 2019

Pays idyllique à ne pas rater pour rien au monde. Le vent souffle, le soleil brille, joie de vivre dirait-on... déjà pour Mimi de Greek Crisis !

Mimi de Greek Crisis. Mai 2019


* Photo de couverture: Existentialistes grecs chez Símos Tsapnídis. Athènes, années 1950 (presse grecque)