dimanche 21 avril 2019

Vie cognitive



Printemps sous l’Acropole. Le pays réel attend l’été, autant il faut dire que ses visiteurs. Ceux des partis politiques et des listes diverses et variées, annoncent-ils encore de ces noms des candidates et des candidats, entre européistes de la tribu des universitaires réunis, starlettes aux apparences politiques aisément... charnelles, et hommes d’affaires issus des familles des oligarques d’Athènes, voire, de Béotie. Tous “sauveurs” et tant de “vocations” découvertes ou alors réaffirmées, car “le vote c’est important”. Comme le dirait le grand poète Constantin Cavafy, les Alexandrins se doutent certainement que tout cela n'est que théâtre. Mais la journée est chaude et poétique, le ciel d'un bleu éclatant.

Messe à Athènes. Avril 2019

Les églises se remplissent, Pâques c’est pour dimanche prochain celui des Orthodoxes, puis, lors des homélies grecques, c’est tant le drame de la cathédrale Notre-Dame de Paris qui est également évoqué, et depuis peu, le terrible massacre durant Pâques des Catholiques au Sri Lanka dimanche 21 avril. Les Grecs ont ainsi commenté cette douleur monumentale, mémorielle et en somme civilisationnelle à Paris, la doxa populaire sous l’Acropole et dans les cafés du vieux Péloponnèse, aura d’ailleurs sitôt décrété que cet incendie a été criminel, relevant des attaques orchestrées contre notre civilisation... suffisamment mourante.

Du garagiste athénien aux pêcheurs de Nauplie, la doxa populaire n’en démord pas, “c'est ainsi que ça se passe et pas autrement”. Et pendant que les faits crisiques grecs et mondiaux tournent tant en rond, les maires, à l’instar de celui d’Athènes, ils organisent alors pratiquement un événement sportif populaire par mois, histoire de ne pas trop y penser comme de se dépenser, toujours avec l’aimable participation des sponsors pendant que le pays en réalité se perd et que l’Empire... s’empire.

Coureurs ainsi cyclistes à répétition place Sýntagma, pour si possible, ne plus jamais faire usage de cette place symbole des luttes populaires à Athènes et en Grèce pour autre chose, que pour amuser la galerie. Difficile pourtant d’y arriver, ceux qui n’y participent pas, ils iront alors murmurer toute leur amertume de l’autre côté de la place, avant peut-être de se restaurer pour moins d’un euro, achetant leur petit pain tout rond que l’on appelle “kouloúri”. Comme on sait, traditionnelle collation des pauvres bien entendu.

Notre-Dame de Paris. Presse grecque, avril 2019

Cyclistes... à répétition place Sýntagma. Athènes, avril 2019

Petits pains ronds. Point de vente place Sýntagma. Athènes, avril 2019

Printemps au Pirée. Le pays réel attend Pâques, autant il faut dire parfois que ses visiteurs. Au grand port, les ferrys partent déjà remplis, et l’on reste alors facilement bredouille sur les quais lorsqu’on n’a pas réservé ses billets à l’avance. Les Grecs du 30% restant de la classe moyenne comptent-ils bien en profiter de la coupure, il faut dire que Pâques c’est la plus grande fête chez les Orthodoxes, mais alors partir, c’est-à-dire fuir un peu, c’est aussi de saison comme dans l’air du temps. On devient ainsi largement... situationniste, et l’on s’estimera profiter des instants, à défaut de pouvoir comme on se le dit parfois, agir sur le destin.

Touristes autant matinaux et situationnistes sur les balcons des hôtels qui fleurissent en ce Printemps de l’Airbnb à Athènes, touristes aussi légèrement blessés par la foudre ayant frappé le paratonnerre de l’Acropole mercredi 17 avril, puis, ces belles images tout de même au Pirée. Appareillages et retours au grand port, de même que cette visite, disons surprise du “Languedoc”, alias “D 653”, navire de la Marine nationale française et frégate multi-missions (FREMM), bâtiment polyvalent offrant des capacités opérationnelles majeures, optimisée pour la lutte anti sous-marine, voilà un peu pour ce qui est de la modernité.

Et pour rester dans le domaine militaire, il y a une semaine en Crète, cinq officiers de l’Armée allemande en poste à la base de l’OTAN sur place, ont-ils eu l’idée de descendre le drapeau grec d’un promontoire, de le piétiner et de hisser à sa place le drapeau allemand, qui plus est, à quelques jours de la commémoration de la Bataille de Crète en mai 1941, lorsque leurs ancêtres visiblement inoubliables avaient-ils envahi le sol grec. Ils ont été aperçus par certains Grecs et ils ont échappé de peu du lynchage.

Conduits ensuite devant le Tribunal ils ont été condamnés à la peine légère de dix mois de prison avec sursis, et aussitôt le lendemain matin ils ont été évacués vers Berlin, comme on sait capitale impériale du Reich... et de fait, autant de l’européisme réellement existant. L’affaire fut aussitôt médiatisée en Grèce, c’était le même jour que l’incendie de Notre-Dame de Paris. Finalement l’Ambassadeur... du Reich en poste à Athènes a présenté ses excuses auprès des marionnettes grecques, puis même, on vient de l’apprendre, deux des officiers de la Bundeswehr et auteurs des faits, viennent d’être exclus des rangs de l’armée, presse grecque du 21 avril. Europe de la Paix, diront alors certains.

Retour. Le Pirée, avril 2019

Le “Languedoc” de la Marine nationale française. Le Pirée, avril 2019

Touristes matinaux. Athènes, avril 2019

La foudre à Athènes. Presse grecque, avril 2019

Athènes alors ville faussement festive et visitable à souhait. Aux arrière-cours des bars branchés, on y vent parfois livres et autres objets d’occasion, comme on y vend également les cierges pour Pâques. Ventes ainsi dites “bazar”, initiées par les associations d’entraide dans les quartiers ou même, ou par celles qui se préoccupent du sort des animaux adespotes, sans maître et fiers de l’être. Animaux qui de temps à autre iront-ils... jusqu’à occuper l’espace derrière les vitrines des petits commerçants ! Printemps sous l’Acropole.

Et c’est alors ainsi que la prétendue “grande politique” ne concerne en réalité que les journalistes, et encore, car les préoccupations “d’en bas” sont autrement plus concrètes. D’abord survivre, lorsqu’on a par exemple 75 ans et que l’on interprète de la bonne et vieille musique grecque sous l’Acropole, oui, complainte surtout vielle d’un monde qui n’est plus, dans un monde qui n’est pas, ou sinon pas encore. Au-delà c’est du simulacre, rien que du simulacre.

Comme durant la semaine tout juste passée, lorsque l’armateur Evángelos Marinákis , Président acquéreur de l’équipe d’Olympiakós, proche du clan Mitsotákis et de la Nouvelle Démocratie, candidat pour le Conseil municipal du Pirée sur la liste de son ami et maire actuel du Pirée Yánnis Móralis, a déclaré que Pappás, ministre chargé... des médias, lui aurait proposer le deal suivant: Pour attribuer une fréquence télévisuelle ainsi que la licence correspondante payantes au groupe de presse de Marinákis, l’armateur devait aussi financer l’acquisition d’une autre fréquence par l’homme d’affaires alors proche de SYRIZA Kalogrítsas, pour ainsi bâtir une chaîne de télévision SYRIZA, étant donné que Kalogrítsas n’avait pas comme on dit les moyens.

Athènes, ville supposée festive. Avril 2019

Vente au profit des associations. Athènes, avril 2019

Cierges pour Pâques. Athènes, avril 2019

Marinákis n’aurait pas voulu jouer le jeu, d’après sa version des faits, et toute cette affaire des nouvelles fréquences télévisuelles a ainsi capoté, pour le moment en tout cas. Ceux de SYRIZA dont Tsípras, se sont positionnés publiquement, pourtant, sans vraiment répondre pour ce qui est du fond de l’affaire, presse grecque de la semaine.

Au même moment, le célèbre avocat et pénaliste Aléxandros Lykourézos , plutôt proche de la Nouvelle Démocratie, vient d’âtre arrêté pour sa participation présumée à l’affaire de la mafia dite des prisons, issue du grand banditisme, la ministre de l’Ordre public Papakósta vient de se féliciter de son arrestation, et Lykourézos porte alors plainte contre la ministre pour avoir porté atteinte à la présomption d’innocence, presse grecque de la semaine.

Règlements de comptes dans les salons de la baronnie. “Je ne sais pas quoi d'autre se cache-t-il donc sous le tapis de la pourriture, sur laquelle nous marchons comme si nous marchions dans un marécage empli de vortex tourbillonnants et d'alligators”, écrit à ce propos. Státhis Stavrópoulos dans “To Pontíki” cette semaine. Son dessin de presse est de la même manière fort éloquent: “Ci-gît la vie cognitive” et c’est alors sans appel.

Athènes supposée vile festive, ceux des partis politiques et des listes annoncent encore de ces noms des candidates et des candidats, entre européistes de la tribu des universitaires réunis, starlettes aux apparences politiques aisément... charnelles, et hommes d’affaires issus des familles des oligarques d’Athènes ou de Béotie, et enfin il y a ce cri du cœur... “Tsípras tu prends du hachisch”, comme on peut ainsi lire dans Athènes en ce momeng. Ci-gît la vie cognitive et la Démocratie avec.

Athènes de la fête. Avril 2019

Ci-gît la vie cognitive. Presse grecque, avril 2019

Tsípras tu prends du hachisch. Athènes, avril 2019

Animal adespote derrière une vitrine. Athènes, avril 2019

Printemps sous l’Acropole, manifestations aussi orthodoxes et traditionnelles en hommage aux Saints protecteurs des forces armées et des armes résistantes, celles déjà des insurgés de 1821 contre le terrible carcan de l’Empire ottoman. Le pays réel attend l’été, autant il faut dire que ses visiteurs, le pays qui donc alors il se transforme.

En plus des... gardiens des entrepôts et de l’âme du pays comme d’Athènes, les habitations anciennes se transforment en chambres Airbnb ou en hôtels, d’autres immeubles ainsi bourgeois de jadis, attendent leur tour. D’après la presse économique, entre 60% et 70% des investisseurs sont étrangers, l’immobilier réel n’appartiendra progressivement plus aux Grecs, la prédation est passée par là, baptisée crise ou encore Troïka forcément européiste, règlements de comptes dans les salons de la baronnie, oligarques et politiciens... tous “sauveurs” et tant de “vocations” découvertes ou alors réaffirmées car “le vote c’est important”.

Dans les cafés du vieux Péloponnèse on évoquera plutôt la vie des oliviers, la terre grasse, la météo propice pour la pêche ou encore, les agrumes bien de saison. En fin de conversation seulement, les politiciens seront alors évoqués, “Tsípras est un traître et un salopard, il doit dégager car il nous conduira même jusqu’à la guerre civile”. Le problème c’est que le supposé système politique n’est qu’un leurre et que le pays réel ira visiblement autant voter pour le clan Mitsotákis, certes sans conviction, histoire... de retourner tout juste le cadavre grec dans son cercueil. Pâques, pour l’instant sans Résurrection.

Manifestation populaire, Orthodoxe et patriotique. Athènes, avril 2019

Nouvelle hôtellerie. Athènes, avril 2019

Future hôtellerie. Athènes, avril 2019

Gardien des lieux. Athènes, avril 2019

Et pourtant : “Ne jetez pas vos détritus dans la bassine, cette eau, c’est pour les animaux adespotes”, prévient-il cet avertissement en plein centre d’Athènes.

Notre civilisation... suffisamment expirante. “Alexandre - est nommé roi de l'Arménie, de la Médie et des Parthes. Ptolémée - proclamé roi de Cilicie, de Syrie et de Phénicie. Césarion se tient devant ses frères vêtu de soie rose, un bouquet de jacinthes à la poitrine sa ceinture parée d'une double rangée de saphirs et d'améthystes, ses sandales attachées de rubans blancs brodées de perles de teinte rose. Lui, il a droit à plus encore, il est proclamé Roi des Rois. Les Alexandrins se doutent certainement que tout cela n'est que théâtre.”

“Mais la journée est chaude et poétique, le ciel d'un bleu éclatant, le Gymnase d'Alexandrie un monument de l'art superbe, le faste des courtisans exceptionnel, Césarion plein de charme et de beauté - fils de Cléopâtre, du sang des Lagides -, et les gens se précipitent à la fête et, ravis du spectacle, ils acclament qui en Grec, qui en Égyptien, qui en Hébreu, tout en sachant pertinemment la valeur de tout cela, de ces royaumes qui ne sont que paroles creuses”, écrivait le poète Constantin Cavafy , et il avait raison.

Cette eau, c'est pour les adespotes. Athènes, avril 2019

Printemps sous l’Acropole. Politiciens de ces royaumes qui ne sont que paroles creuses. Ci-gît la vie cognitive... mais les journées sont chaudes et poétiques, le ciel d'un bleu éclatant.

Ah, nos animaux adespotes et si fiers de l’être !

Animal adespote. Athènes, avril 2019


* Photo de couverture: Printemps sous l’Acropole. Athènes, avril 2019