dimanche 7 avril 2019

Refaire société



Pluie de retour, mer agitée. La presse s’attarde sur les candidates et les candidats aux prochains scrutins, le tout, entre scandales politico-financiers à répétition et cynisme politique à outrance. C’est le moment apparemment du scandale dit Petsítis... porteur de valises, ami de Pappás qui est ministre et ami de Tsípras. Sondages à répétition, déclarations dépourvues de sens, pas même grammatical, et on dira que c’est toujours du grec. Sable mouvant ou encore, sable des plages attendant les touristes mais ce n’est pas la saison.

Le suicide de Dimítris Christoúlas. Athènes, le 4 avril 2012

Moments graves, situation aggravée, politiciens gravissimes. Jadis d’actualité, la mémoire de Dimítris Christoúlas au jour anniversaire de sa disparition, le 4 avril, a été complètement oubliée, autrement-dit occultée par les medias, Internet compris. Dimítris Christoúlas était ce pharmacien retraité lequel le 4 avril 2012 il s’est tiré une balle dans la tête place Sýntagma, devant le “Parlement”.

Dans sa dernière lettre, Christoúlas avait assimilé les politiciens sous contrôle de la Troïka, au gouvernement collaborationniste pronazi de Geórgios Tsolákoglou: “Le gouvernement de Tsolákoglou a détruit toute chance de survie pour moi, qui vivais avec une pension très digne que j'avais payée et pour laquelle j'ai cotisé sans aucune aide de l'État pendant 35 ans. Mon âge avancé ne me permet pas de réagir autrement (...) Je ne vois pas d'autre solution que de mettre fin à ma vie de cette façon digne pour ne pas finir en fouillant dans les poubelles pour survivre. Je pense que les jeunes sans avenir prendront un jour les armes et pendront la tête en bas les traîtres à notre pays (...)”.

Je me souviens de cette matinée car j’y étais, plus exactement, j’y étais quelques minutes seulement après le suicide de Dimítris. Il faisait encore presque tôt dans la matinée, à peine huit heures, le corps, les premiers attroupements dans un silence alors sidérant, la nouvelle qui s’est rependue à travers la ville, puis la colère, les manifestations citoyennes dans l’après-midi, et les déclarations bien entendu des politiciens... très engagées, Syrizístes en tête à l’époque. Sur place il ya eu du monde, beaucoup de monde en colère et au message fort explicite: “Traîtres, vous avez son sang sur vos mains”.

Traîtres, vous avez son sans sur vos mains. Athènes, Sýntagma, avril 2012

Don Quichotte, ancienne édition. Athènes, avril 2019

Manifestants. Athènes, année 2012

Rappelons qu’en cette année 2012 bien lointaine, son printemps fut encore celui des fortes mobilisations, étant donné que la classe moyenne grecque ne subissait que le début de sa destruction et que le système préparait encore sa propre relève, SYRIZA essentiellement. D’ailleurs, le lieu où Dimítris Christoúlas est mort avait longtemps été le théâtre d'hommages nombreux et il a été proposé que soit érigé en cet endroit un monument commémoratif. SYRIZA est passé par là, le refus, son crime politique préparée mais naturellement occultée, enfin l’oubli imposé.

Ce n’est que jusqu’à 2015 que les journaux proches de SYRIZA, à l’instar du “Quotidien des Rédacteurs” consacraient encore de leurs reportages à la mémoire de Dimítris Christoúlas à la date du 4 avril. Ensuite, plus rien. On dirait que Don Quichotte, sa la Grotte de Montesinos, ses vents et leurs moulins sont passes par là.

En 2019, les manifestants de jadis ont quitté les pavés et parfois même le pays. Seuls nos matous, plus chanceux dans ce pays, n’auront guère changé de quotidien surtout près les poissonneries. Comme le rappelle avec ironie et amertume mon ami Olivier Delorme sur son blog cette semaine: “Pour le reste, comme on pourra le constater ci-après, et comme le chantait encore ce matin France Inter - Radio Paris, pour mieux dire -, la Grèce va mieux ! La preuve ? On a appris hier qu'à Komotiní, dans le Nord du pays, un homme âgé de 38 ans est mort dans l'incendie de sa maison, au 103, rue Labyrinthos. Cet incendie a été provoqué par des bougies, son frère, avec qui il cohabitait, a pu sortir à temps de la maison. L'électricité avait été coupée en raison d'une dette envers la compagnie d'électricité”, blog d’Olivier Delorme, le 4 avril. Lisez le reste de son article pour ainsi découvrir... la liste du “bonheur grec retrouvé”.

Cette semaine, il y a eu aussi le passage d’Olivier Delorme au magazine d'information Focus sur ERT (télévision grecque). L'interviewer a eu la bonne idée de lui poser des questions sur le couple franco allemand qui n'existe pas, et Olivier en a profité pour mettre le couvert sur l'euro et la nécessité de mettre un terme à l'UE. Il y a aussi dans cette émission, notre ami José-Manuel Lamarque et son regard géopolitique sur la question, le géographe et analyste Christophe Guilluy, ainsi que Natacha Polony, plus évidement les analystes et... théologiens de l’autre côté des réalités, l’article et l’émission c’est ici sur le blog d’Olivier Delorme.

Poisson très frais. En Attique, avril 2019

Olivier Delorme, émission ERT, le 3 avril

José-Manuel Lamarque. Émission ERT le 3 avril

Abandons. Athènes, avril 2019

La Grèce va mieux ! La preuve ? Les suicides, lesquels se poursuivent et se multiplient, le plus souvent ignorés de la presse nationale. Même si leurs causes peuvent être considérées d’après le reportage au cas par cas de la presse locale, comme “spécifiques”, et comme hypothétiquement échappant à la morosité anthropologique de la Grèce actuelle, cette réalité est pourtant incontournable... donc ignorée des discours officiels et parfois même médiatiques.

Rien que près de la date du 4 avril, et de la mémoire du suicide historique et politique de Dimítris Christoúlas, j’ai pu remarquer à travers la presse régionale, qu’un homme de 80 ans s’est pendu à Andritsaina dans le Péloponnèse, presse locale de Patras. Ou à Elatia en Grèce Centrale, un homme de 35 ans s’est également pendu, presse locale, puis le 31 mars un homme de 54 ans s’est suicidé faisant usage de son fusil de chasse sur l’île de Zante, presse locale, ou le 21 mars, un homme qui s’est suicidé de la même manière à Agrínio en Grèce de l’Ouest, presse locale, ensuite un adolescent de 16 ans qui s’est suicidé à Siteía en Crète, presse locale, enfin, cette femme de 52 ans qui s’est suicidée en se jetant de son balcon du 5ème étage à Patras, presse locale. Le... nombre y est, Charon est on dirait de la “fête”.

Au pays réel et non pas celui des politiciens, on peut certes boire son café sous le soleil à Athènes ou s’y balader devant les boutiques fermées, comme on peut autant disparaître, soleil d’ailleurs ou pas... par suppression volontaire et autant autodestructrice. En même temps et c’est aussi une forme de réaction, des monastères et notamment ceux du Mont Athos, inaugurent alors églises et locaux en ville, pour que leurs moines puissent rencontrer les fidèles en ville, de plus en nombreux. On dirait que le petit peuple s’accroche comme il le peut, là où il peut.

Devant une boutique fermée. Athènes, avril 2019

Terrasse de café. Athènes, avril 2019

Église récente. Athènes, avril 2019

L’analyse de Christophe Guilluy est d’ailleurs pertinente. “Pour la première fois dans l’Histoire, les catégories modestes ne vivent plus là où se crée l’emploi. Du fait de la division internationale du travail et de la polarisation de l’emploi, il était logique que la classe moyenne, la classe majoritaire, implose. Les conséquences culturelles et politiques sont gigantesques.”

“Notre modèle ne fait plus société, n’intègre pas le plus grand nombre. Comment combiner un modèle mondialisé avec une volonté d’intégrer économiquement tous les territoires? Soyons clairs: même si ces territoires créaient de l’emploi, çà ne changerait pas grand-chose en ce qui concerne le PIB. En revanche, d’un point de vue culturel, ça change tout. Il y a un décalage flagrant avec l’élite, auquel s’ajoute un mépris de classe”, presse belge entre autres.

Ainsi, à travers Athènes... en large, c’est l’irruption de la métropolisation mais alors violente. La classe moyenne fut défaite en un temps record, autant que sa société grecque, le tout précédé d’une forme de viol qui n’est pas que symbolique. La relative gestion du futur lui a été retirée, autant que celle de la petite mais très large propriété foncière, la seule assurance réelle des Grecs devant les aléas finalement visibles de la globalisation. Les projets pharaoniques en Attique, dont celui du Grand Pirée, mené entre autres par le géant chinois COSCO en disent bien long sur les suites illogiques en cours.

En attendant les touristes. Marina d'Athènes, avril 2019

Petit boulot. Athènes, avril 2019

Culture et histoire du pays dégradées. Athènes, avril 2019

“Avec une curieuse synchronie - écrit-il de son côté mon ami Olivier Delorme, comme c'est désormais souvent le cas en Grèce où l'accumulation des catastrophes produit des effets cumulatifs, on apprenait aussi que COSCO, l'entreprise d'État chinoise qui a racheté plus de 60 % du Pirée et souhaite acquérir... le reste et toute une partie de la côte vers l'ouest - tant qu'on y est ! -, ainsi que les autorités s'inquiètent des restrictions aux pharaoniques travaux prévus par les Chinois recommandées par le Conseil supérieur de l'archéologie dont l'avis est... heureusement consultatif: nous voilà soulagés !” Effectivement de façade, je dirais même électoraliste de la part des affairistes Syrizístes, la décision des archéologues, d’ailleurs très critiquée aussi par le... Wall Street Journal a été débattue dans une réunion urgente, tenue le 5 avril à la résidence officielle du Premier ministre entre cinq ministres concernés et le Président COSCO du port du Pirée, Fu Chengqiu, presse grecque.

Le clan germano-globaliste des Mitsotákis s’en insurge, l’authentique “retour à la croissance et aux investissements c’est avec nous”, autrement-dit, le viol du pays réel... alors ira jusqu’au bout. C’est d’ailleurs écœurant que de constater combien et comment les candidatures se multiplient par milliers à ces élections multiples. Même deux lointaines cousines en Thessalie se présentent sur les listes locales pour les municipales, l’une sur la liste commune PASOK/SYRIZA, l’autre sur celle de la Nouvelle Démocratie. Histoire de renforcer le réseau comme autant de se conforter à travers lui, connaissant pourtant leur situation, c’est tant une stratégie de survie personnelle, ou plus exactement, comment trouver un emploi à ses enfants lorsque plus d’un quart de la population jeune et active hors fonction publique bien entendu, a quitté la Thessalie pour l’Allemagne ces dernières années et ses campagnes se sont alors vidées.

Et peu importe si les élus locaux et régionaux veulent y introduire le tourisme de masse comme nouvel Eldorado, en même temps qu’un certain nombre de migrants transférés déjà depuis les îles grecques de la mer Égée. Peu importe si par exemple la ville de Tríkala a été “élue” par les seuls élus et par leurs amis lobbyistes des GAFAM, pour que la ville accueille le premier réseau 5G “à titre expérimental”, sans la moindre consultation, et sans le moindre débat quant aux effets néfastes d’une telle technologie sur la santé des habitants.

Soleil à Athènes. Avril 2019

La vie parfois heureuse. Athènes, avril 2019

La grève des livreurs. Athènes, avril 2019

Il fait bon vivre parfois à Athènes et le soleil finira souvent par briller. En tout cas pour certains. Sans aucune alternance politique possible par les urnes, en tout cas pour le moment, la Grèce violée et menacée d’être dépecée fait son entrée aboutie dans la globalisation maintenant que sa classe moyenne a été détruite en si peu de temps, et que le pays est sélectivement repeuplé d’en haut par les bobos importés qui se rajoutent aux nôtres, et par le bas par les migrants souvent issus de la classe moyenne autant paupérisée et malmenée depuis le large monde arabo-musulman, histoire de ne plus laisser aucune chance si possible à la résurgence du lien identitaire des autochtones, surtout appauvris, donc potentiellement dangereux politiquement à terme.

Airbnb fera le reste, et déjà “l’État grec” brade plus d’un millier de biens immobiliers pour qu’ils se transforment en logements Airbnb, presse grecque du moment. La boucle est bouclée, la presse, les politiciens marionnettes et les médias ont ainsi accueilli cette semaine avec tant d’enthousiasme le philosophe bouffon des financiers BHL à Athènes, chien de garde comme on sait des criminels ayant entre autres bombardé la Yougoslavie en 1999 dans une guerre coloniale européiste, atlantiste et d’ailleurs allemande. Pour BHL lequel déteste ouvertement autant le peuple que la démocratie, “Aléxis Tsípras devait faire parti d’un futur gouvernement européen”, presse grecque de la semaine.

Notons qu’en son temps le vrai philosophe Cornelius Castoriádis, avait déjà averti notre petit monde de lecteurs que nous sommes quant à l’imposture nommée Bernard-Henri Lévy pour démontrer “le processus de destruction accélérée de l’espace public de pensée et de montée de l’imposture”, faisant part de sa perplexité devant “le phénomène BHL” en se demandant: “Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un ‘auteur’ peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la ‘critique’ le porter aux nues, le public le suivre docilement — et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ?”, Cornelius Castoriádis en 1979, Nouvel Observateur.

Moments toujours graves, situation aggravée depuis 1979, politiciens gravissimes, intellectuels chiens de garde du totalitarisme actuel supposé “soft”, et autant ecclésiastiques des inégalités explosives qu’il impose à la plus large majorité.

Jadis d’actualité, la mémoire de Dimítris Christoúlas au jour anniversaire de sa disparition le 4 avril, a été complètement oubliée, autrement-dit occultée par les medias, Internet compris. Pourtant, la mémoire collective et populaire résiste encore. Les bouquinistes ressortent des revues anciennes sur les élections législatives de 1974, les politiques caricaturés en page de couverture ne sont plus de ce monde, et ce monde n’est décident plus. Place Sýntagma nos retraités s’avancent pourtant courageusement à travers une foule plutôt nouvelle à défaut d’être novatrice.

Revue de 1974 en kiosque et les élections du moment. Athènes, avril 2019

Mémoire de Dimítris Christoúlas. Place Sýntagma, avril 2015

Nos retraités traversant la Place Sýntagma. Athènes, avril 2019

Décrivant et analysant les réalités d’abord françaises, Christophe Guilluy estime que “c’est en mettant l’accent sur les catégories populaires que l’on peut y arriver. Dans l’attente qu’un homme puisse l’incarner fasse irruption, il faut mener la bataille culturelle dans le ‘monde d’en haut’ en profitant du renouvellement générationnel: chez les universitaires, chez les hommes politiques, chez les journalistes. Il s’agit de faire comprendre que la démocratie consiste à donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas. En sauvant les classes populaires, nous pouvons ‘refaire société’ et sauver la démocratie.”

Depuis le laboratoire acosmique grec... je me permets pourtant quelques doutes. Faire comprendre que la démocratie consiste à donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas, certes, sauf que l’horizon des élites c’est d’abolir définitivement les restes démocratiques et les peuples, leurs cultures et leurs identités avec. D’où le projet d’hybridation à outrance, le pseudo multiculturalisme, et les migrations ainsi promues par les élites lesquelles pratiquent l’entre-soi strict car de classe, migrations destructrices à la fois pour les pays d’origine comme pour les pays d’accueil. C’est même pire, la robotisation et leur projet transhumaniste, abolissent in fine l’espèce humaine avec son hybridation avec le machinisme scientiste, serait à leurs yeux le point final, j’ose dire, celui de la nouvelle “solution finale” en passant entre autres par le... Revenu universel garanti.

Ne l’oublions surtout pas, l’hybris est d’abord une notion grecque signifiant la démesure, l'orgueil. Les Anciens lui opposaient la tempérance et la modération et dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée ; autrement-dit la tentation de démesure ou de folie imprudente des hommes, tentés de rivaliser avec les dieux.

Touristes à Sýntagma. Athènes, avril 2019

Coin chic. Athènes, avril 2019

Coin cigarette des employés. Athènes, avril 2019

Notre modèle ne fait plus société, n’intègre pas le plus grand nombre analyse Christophe Guilluy ; sauf que pour les élites il n’est plus question, et à leur goût même définitivement, que de refaire société. Comme l’écrivent de leur côté le biologiste Jacques Testart et la journaliste Agnès Rousseaux, “convenons avec la psychanalyste Monette Vacquin que ce qui caractérise ce moment de l'humanité semble être une attaque sans précédent portée à la catégorie de l'Autre, anéantie par la maîtrise, à celle de la différence, abolie dans la chimère ou l'hybridation, à celle du corps sensible, dans la proposition prothétique, à celle de la pensée, dans sa réduction à ses seuls aspects fonctionnels, à celle de l'Interdit enfin, par sa disqualification au nom de la liberté de la recherche.”

“Comment pourrons-nous continuer à faire société si l'augmentation de l'humain devient le but qu'il faudrait accepter ? Si certains veulent préserver leur corps, dans l’hypothèse d’une future décongélation, ou avaler des molécules dans l’espoir de gagner quelques années de vie, de quel droit l'interdire ? Si certains milliardaires sont prêts à dépenser leur fortune pour ces folles promesses et que certains chercheurs surfent sur nos peurs ancestrales, après tout où est le problème ? demandent les avocats du transhumanisme. Il se trouve que ces nouveaux comportements contribuent à bouleverser notre perception de la mort et donc notre manière de vivre ensemble. Un bouleversement qui est loin d’être anodin”, “Au péril de l'humain. Les promesses suicidaires des transhumanistes”, 2018.

Soleil de retour, mer agitée, puis, nos incontournables animaux sans maître, autrement-dit adespotes. La presse s’attarde sur les candidates et les candidats aux prochains scrutins, le tout, entre scandales politico-financiers à répétition et cynisme politique à outrance.

Il va falloir continuer à faire société, déjà sans ces derniers !

Animal adespote. Athènes, avril 2019


* Photo de couverture: Plage en Attique, avril 2019