samedi 23 mars 2019

La Dignité qui résiste



Le vent souffle fort, les ferrys restent parfois à quai mais enfin et surtout, les températures remontent. On éteint alors le chauffage, notamment en Grèce du Sud, d’ailleurs lorsqu’on en dispose. La seule lumière et son Acropole pour éblouir, des petites rues qui y mènent, et qu’elles sont en pente bien rude, brisées de temps en temps par un escalier. On n’y trouvera certes plus ces ateliers de tisseurs comme encore dans les années 1950, mais au plus haut de l’escalier, la première colonne des Propylées se tient toujours debout devant les visiteurs déjà nombreux. 25 mars la fête nationale, puis Pâques le plus grand moment pour le monde Orthodoxe, et au bout, ce sera l’été grec, seule parade encore incontestable aux yeux du pays réel.

Drapeau en fête. Grèce des îles, années 2010

Vent et alors tempête, dans un verre d’eau saumâtre pour ce qui est des politiciens et de leurs bouffonneries électoralistes. Au pays jadis “de la nuance et du sourire, de la grâce dépouillée de toute mollesse, des plaisirs vigoureux bien tempérés par la vertu”, d’après les écrivains voyageurs d’il y a un siècle, l’hybris et alors le ridicule dominants, indiquent très exactement cet état de ruines, ruines des choses, ruines des dogmes, ruines des institutions qui ne sont point que l’œuvre d'un cataclysme unique et fortuit, pour à peine paraphraser Lucien Rebatet, l’écrivain talentueux et autant maudit rien que pour ses positions ténébreuses, indéfendables durant les années 1940.

Yórgos Seféris, le nôtre, avait analysé son temps un peu plus long, entre les années 1930 et les années 1960 sous un regard critique assez semblable, sauf que le grand poète grec avait fait lui, le choix de la lumière et non pas celui de la collaboration. “Dans ce monde qui va en se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme, partout où il se trouve. Quand, sur le chemin de Thèbes, Oedipe rencontra le Sphinx qui lui posa son énigme sa réponse fut: l’homme. Ce simple mot détruisit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres à détruire.”

Pourtant en 2019 nous en sommes toujours, et pis encore ; ce blog est autant à sa manière “la chronique du long glissement, des écroulements successifs qui ont accumulé ces énormes tas de décombres.” Il y a cependant de la dignité au beau milieu des ruines. Le vieux chanteur des années 1970 et de la musique populaire place Sýntagma, lequel de karaoké en karaoké, complète-il comme il peut sa bien maigre retraite. Ceux qui mettent à la disposition gratuitement d’autres fidèles cette petite iconostase portative “propre et nettoyée au désinfectant”... histoire de laisser prendre à chacun pour son usage une chose, ou plutôt, le réconfort dont il a besoin. Dignité qui s’indigne même et qui coure alors autant les rues que les esprits: “Soulevez-vous, les politiques nous ont trahis”.

Le vieux chanteur des années 1970. Athènes, mars 2019

Iconostase propre et nettoyée au désinfectant. Athènes, mars 2019

Soulevez-vous, les politiques nous ont trahis. Athènes, années dites de crise

Vent, décombres et alors tempête. Dans la série les... Corrompus et fiers de l’être, la bande à Tsípras avait cru compléter la liste des candidats SYRIZA élargie pour les pseudo-élections dites européennes. Parmi ces noms... présumés de poids, y figurait Myrsíni Loḯzou, fille de Mános Loḯzos, compositeur politiquement situé à gauche, très aimé, et regretté depuis 1982. Myrsíni, sa fille, a souvent étonné par ses déclarations gauchistes et anarchisantes, sauf bien entendu lorsqu’il a été question d’argent empoché. D’après ses déclarations, elle gagne sa vie en encaissant les droits de l’œuvre de son père, et ainsi en tant que... nom de famille au symbolisme fort, irait-elle picorer avec l’aimable participation des électeurs, à l’atelier européiste via la liste SYRIZA. Elle avait été invitée à déjeuner à la résidence du Premier ministre pour les besoins de la communication, la Grèce l’a ainsi découverte assise même en face de cet Éphialtès de la Grèce actuelle, sans oublier les selfies que Tsípras a publié accompagné de Loḯzou.

Sauf que la... passionaria du désœuvrement réellement existant, voire arboré, avait été condamnée en 2017 à une peine d’emprisonnement avec sursis et à une forte amende par le Tribunal d’Athènes, pour avoir illégalement perçu la retraite de sa mère décédée, et ceci durant près de six ans après la disparition de la mère.

Deux quotidiens d’Athènes s’en sont souvenus de l’affaire Myrsíni Loḯzou, au point de faire enrager toute la Grèce contre cette bande d’escrocs et de profiteurs. Le lendemain de l’affaire, Loḯzou retire sa candidature sous la pression de Tsípras, et dans une lettre ouverte... elle dénonce “les fascistes et les anthropophages” tandis que la presse évoque “le coup de grâce ainsi porté au prétendu avantage moral de la gauche dans les affaires publiques si cher à Tsípras”, presse grecque du 22 mars.

Vent et tempête. En Attique, mars 2019

Myrsíni Loḯzou et Aléxis Tsípras. Presse grecque, mars 2019

Myrsíni Loḯzou et Aléxis Tsípras. Presse grecque, mars 2019

Les larcins des Loḯzou, voire des Tsípras comme de tant d’autres de leur gabarit entomologique prêteraient pourtant à rire devant la rapine finale et pour cela humanocide des dites élites globalistes. “Nous ne sommes plus, ni dans la géopolitique, ni même dans la communication ; nous sommes à la jointure finale d’un cycle métahistorique, là où les forces suprahumaines développent leur élan ; et les si faibles psychologies de nos dirigeants réduites aux soubresauts de la communication sont les plus affectées, et plongées dans la folie des temps par où nous sommes obligés de passer”, écrit-il de son côté Philippe Grasset cette semaine.

Cependant et pour l’instant, la nécessité du simulacre imposera aux élites que de s’accommoder aux si faibles psychologies de nos dirigeants réduites aux soubresauts de la communication, autant il faut dire plongées dans la folie. Et tant que les peuples n’auront pas perdu toute leur capacité d’analyse du réel, le temps alors presse pour ces forces suprahumaines.

Réalité encore palpable, de même que la survie en début comme en fin de chaque mois, réalité palpable, celle de la foule des passantes et des passants place Sýntagma ou sinon, lorsqu’il est encore temps de rénover nos églises. Le peuple donc, et qui n’a jamais eu sa langue dans la poche exhibe désormais son analyse de la situation de manière parfois novatrice. Tel cet éleveur de volailles de la région de Tríkala en Thessalie, lequel a repeint son véhicule des tópoi et autres affirmations les mieux partagés en ce moment en Grèce: “40 années de Nouvelle Démocratie et de PASOK, ont-elles conduit le pays à la faillite - Ces deux partis politiques doivent rendre les 240 millions qu’ils doivent - Politiques Vendus Traîtres - Grèce la plus belle région du monde tu as été pillée durant ces 40 années”.

40 années de Nouvelle Démocratie et de PASOK. Tríkala, Thessalie presse locale, mars 2019

Église et son parc en travaux. Athènes, mars 2019

Place Sýntagma. Athènes, mars 2019

Bientôt le 25 mars, fête nationale grecque, elle commémore l’événement fondateur de la Grèce moderne, le début du soulèvement grec et le déclenchement de la Révolution du 25 mars 1821 qui conduira, après une lutte de presque 10 ans, à la création de la Grèce... présumée indépendante. Le pouvoir SYRIZA, celui des apatrides revendiqués et revanchards, interdit désormais aux unités spéciales de l’Armée comme à celles de la Marine nationale que de chanter le vieux chant patriotique à la gloire de la Macédoine historiquement grecque. Tout comme il leur interdit les slogans car justement, ce pouvoir a très peur de la réaction populaire, dont celle des militaires, presse grecque de la semaine. La Police sera mobilisée pour protéger les officiels, le jour de la fête nationale comme moment redouté par le pouvoir en Grèce, la dernière fois c’était sous l’autre Occupation Allemande, celle des années 1940 très exactement.

Et pour ne pas confondre par exemple, la situation française avec les réalités grecques... quelque peu en avance depuis les débuts de la dite crise en 2010, les mentalités grecques rêvent en ce moment d’une “jonction du peuple et de son armée dans la rue, laquelle par une action naturellement forte les débarrasserait au besoin physiquement des politiciens considérés comme traîtres à répétition”.

Voilà ce qui est dit de plus en plus souvent dans les cafés mais c’est visiblement très théorique, ce qui n’empêcherait pas en même temps le plébiscite électoral, certes tout relatif et de désespoir, en faveur de la Nouvelle Démocratie de la marionnette Mitsotákis. En tout cas, lors des sondages d’opinion, l’Armée à 89% est l’Institution qui arrive en tête et à laquelle les Grecs accordent toute leur confiance, suivie de la Police à 72%, l’Église à 59%, tandis que la liste de la confiance s’achève avec les ONG 13% et les partis politique avec seulement 12%, presse grecque, décembre 2018.

La Porte d'Hadrien. Athènes, mars 2019

Bâtiment du Ministère de la Culture désormais mis en vente. Athènes, mars 2019

Hôtellerie nouvelle. Athènes, mars 2019

La crise, autrement-dit la “braderie” du pays et des ressources qui sont les siennes, humaines comme réifiées, actuelles comme futures, la trahison ouvertement revendiquée par les politiciens aux sujets également de la politique étrangère, le dossier Macédonien d’abord, le... “partage de la Mer Égée avec la Turquie”, d’après les déclarations sans précédant de Katroúgalos, Ministre “grec” des Affaires étrangères ou plutôt bien étranges, presse grecque de la semaine.

“SYRIZA, Tsípras, sa bande politiquement mafieuse ne sont en réalité que les tueurs à gage du pays, à la solde du milieu des globalistes et autant de certaines puissances étrangères”, voilà ce qui est dit ouvertement à la radio et que les Grecs réalisent à présent car ce sont les faits qui parlent hélas d’eux-mêmes, par exemple radio 90.1 FM, émission du matin, le 22 mars.

Sinon, il y a aussi ces transformations “d’en bas” allant dans le même sens, immobilier bradé à Athènes et hôtels nouveaux le plus souvent étrangers, puis, ces beaux bâtiments appartenant au Ministère de la Culture, désormais sous le contrôle de l’Agence fiduciaire étrangère qui potentiellement saura vendre l’ensemble du patrimoine de l’État “grec”, et ceci durant 99 ans. Après la privatisation des ports et des aéroports entre autres, cette ultime administration coloniale du pays est le fait de SYRIZA ; comme de sa signature dans le cadre du mémorandum III signé en 2015 et précisé en 2016. On comprendra que pour SYRIZA, l’affaire de Myrsíni Loḯzou aurait pu passer inaperçue à bien des égards.

Athènes, sous le regard justement des animaux adespotes, la seule lumière à part son Acropole pour éblouir, Athènes encore celle du Musée de la Poste... avant sa disparition en vue. Ce blog, propose alors à sa manière chronique du long glissement, des écroulements successifs qui ont accumulé ces énormes tas de décombres et autant de la dignité renaissante au beau milieu des ruines, sous... surveillance il faut dire, déjà et visiblement, celle du jeune Hermès.

Animal adespote. Athènes, mars 2019

Musée de la Poste. Athènes, mars 2019

Le jeune Hermès qui surveille. Athènes, mars 2019

Le vent souffle fort, les ferrys restent parfois à quai mais enfin et surtout, les températures remontent. Bientôt le 25 mars, fête nationale grecque, elle commémore l’événement fondateur de la Grèce moderne, le début du soulèvement grec et le déclenchement de la Révolution du 25 mars 1821 et un peu partout, on achète des drapeaux aux rayons improvisés sur les trottoirs, et qui n'arrivent plus parfois à tenir l'article.

Les ferrys restent parfois à quai mais enfin et surtout, la dignité celle “d’en bas”, alors elle résiste. Ou sinon, comme le fait remarquer Michel Onfray dans son texte de la semaine, l’historien Marc Ferro a publié en 2007 un essai qui s'intitule “Le Ressentiment dans l'histoire”. “Ce livre est rapide, indicatif et vite fait, on l'aimerait avec mille pages de plus tant ses intuitions et ses informations sont justes. Quelle est sa thèse? On n'humilie jamais impunément les peuples et l'avilissement un jour génère une réplique toujours”, Michel Onfray, 20 mars 2019.

Le vent souffle fort. En Attique, mars 2019

Nous ne serions plus, ni dans la géopolitique, ni même dans la communication ; nous sommes à la jointure finale d’un cycle métahistorique, là où les forces suprahumaines développent leur élan ; évidences qui ne sont pourtant pas fatales, et que ce blog a pu saisir au vol... et à ses dépens, dès les débuts de la dite crise grecque.

Difficultés encore, temps long et maigre, historicité qui se traîne. Vous connaissez bien entendu les nombreux arguments que Greek Crisis, qui ne dispose d’aucun autre soutien que celui de ses lecteurs, peut avancer pour solliciter ce soutien. Nous sommes dans des temps toujours plus déterminants, de plus en plus cruciaux, chaque mois plus décisif que le mois précédent, et alors même, le chauffage éteint.

On n’y trouvera certes plus des ateliers de tisseurs comme encore dans les années 1950, mais au plus haut de l’escalier, la première colonne des Propylées se tient toujours debout devant... la sérénité autant naturelle de notre Mimi... du haut de ses 15 ans.

Mimi de Greek Crisis. Athènes, mars 2019


* Photo de couverture: L'été grec. Grèce des îles, années 2010