mardi 12 mars 2019

Dame-Carême



Lundi 11 mars, Lundi Pur. Week-end prolongé pour certains, mais surtout début du Carême. C’est la période de “Sarakostí”, littéralement celle des quarante jours de Carême avant Pâques, la plus grande fête de l’Orthodoxie comme du Christianisme oriental. Lundi donc Pur, jour du pain azyme, celui que l’on nomme “lagána” depuis l’Antiquité, table de la seule gastronomie issue de la mer, journée également où de coutume, petits et grands iront faire voler leurs cerfs-volants comme à Athènes sous l’Acropole.

Cerf-volant sous l'Acropole. Athènes, le 11 mars 2019 (presse grecque)

Contrairement aux autres années, les politiques, ceux du gouvernement en premier lieu, ne se sont pas montrés en public et c’est tant mieux. Il était temps pour eux, car il était trop tard d’avoir des yeux capables de voir le monde, pour à peine paraphraser Paul Nizan, l’écrivain resté jeune devant l’eternel car mort au combat lors de la bataille de Dunkerque en 1940.

Les travailleurs et mareyeurs du marché central aux poissons d’Athènes ont vendu de leurs poissons et autres fruits de mer tard dans la nuit durant la veille, puis, jusqu’à midi comme pour chaque Lundi Pur. Il y a eu bousculade, car il faut dire que c’est le marché de ce type le plus avantageux de la ville lorsqu’aux dires de tous, medias compris, le coût de la table en ce début de Sarakostí est en augmentation nette de 20% cette année, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Rien que la fameuse lagána elle était vendue parfois à près de trois euros l’unité, y compris au village Thessalien, “un vrai scandale”, ceux de la famille qui s’y trouvent, ont-ils même téléphoné pour en informer. Affaire du jour.

Et lorsqu’on a des yeux capables de voir le monde, on s’aperçoit aussitôt et surtout, combien “ceux d’en bas” comptent alors leurs petits sous. Il y a certes ceux ayant quitté Athènes par milliers, près de cent mille véhicules franchissant les postes de péage à la sortie de la capitale d’après la presse, plus tous les autres. Autrement-dit, une petite moitié de la classe moyenne restante, d’après nos calculs 10% à 15% des Athéniens pour une agglomération peuplée de plus de quatre millions d’habitants.

Marché central au poisson à Athènes. Lundi Pur 2019, presse grecque

Pain lagána. Athènes, lundi 11 mars

Le halva, douceur aussi de carême. Athènes, le 11 mars

Come il y a tous les autres. Lundi matin, les avenues de la ville étaient encore désertes, sauf que la majorité supposée silencieuse se précipitait sur les chaînes boulangères où entre autres, la lagána était vendue à moins de deux euros, et le halva, douceur aussi connue pour sa compatibilité avec le jeûne observé durant le carême, à moins de 10€ le kilo. Scène ainsi vécue, au passage en caisse, une retraité a exigé que l’on lui enlève in extremis un bout de son halva: “J’avais dit un morceau de 500 grammes, or je m’aperçois que la jeune fille à la découpe m’en a servi 580 grammes, je ne veux pas payer plus de 5 euros mon halva, alors voilà, enlevez-moi ça.” Pas d’échappatoire pour le pays réel, que de portes et de... caisses pour aller nulle part, et chacun assurera son “évasion” par ses propres moyens, Lundi Pur ou pas.

On y vendait autant partout les cerfs-volants de la journée, tandis que sous l’Acropole, dans les parcs et jusqu’aux quartiers sud d’Athènes face à la mer, on profitait de deux journées très ensoleillées, celles de dimanche et de lundi. En fait, c’est le genre d'endroit où les gens viennent faire des pique-niques et puis, faire voler des cerfs-volants en ce Lundi Pur.

Et chez les boulangers, on redécouvrait alors les restes d’une des coutumes les plus anciennes et les plus belles de la Grèce, Madame Sarakostí, autrement-dit “Dame-Carême”, cette période de carême associée à Pâques ainsi personnifiée. Il s’agissait en réalité d’un calendrier improvisé pour la période de ce jeûne, du Grand Carême qui est le plus ancien des grands jeûnes de l'Église, établi au 4ème siècle de notre chronologie.

La ville aux avenues vides. Athènes, le 11 mars

Cerfs-volants en vente. Athènes, le 11 mars

Aux quartiers sud. Athènes, mars 2019

Sa durée était initialement de six semaines, et la septième semaine elle a été ajoutée par la suite. Son nom vient du fait qu’il comprend exactement quarante jours, du lundi au vendredi, avant le samedi de Lazare. Dans les temps anciens, les gens prenaient un morceau de papier que l’on découpait pour former la figure justement de la Dame-Carême. Elle n’avait pas de bouche, déjà parce qu'elle représentait le jeûne mais également le silence, preuve si l’en est d’une certaine retenue. Ses mains sont présentées croisées, signifiant les nombreuses prières effectuées durant toute cette période.

Dame-Carême possède enfin sept jambes, une pour chaque semaine du carême, jambes que l’on ôtait au fur et à mesure des semaines passées. D’où également la variante de cette même Dame-Carême en pain azyme très salé que l’on conservait sans le manger bien entendu durant les quarante jours. On la retrouve désormais plaquée sur les entrées et les vitres des boulangeries, son usage d’origine est certes perdu à jamais, sauf pour le marketing et peut-être aussi pour la mémoire collective.

Lundi Pur 2019. Les Grecs prennent alors le soleil comme il vient, et si possible face à la mer. Comme presque du temps décrit par Paul Nizan, “reste à conjuguer au futur les dernières utopies à les enfoncer dans le brillant avenir du temps, à inventer pour la consolation des populations urbaines les uchronies de la vie intérieure.” Depuis, il y eu le nazisme, le Smartphone et à terme le transhumanisme, histoire de conjuguer au futur les dernières dystopies... on dirait même en temps et en heure.

Dans les parcs. Athènes, mars 2019

Face à la mer. Athènes-sud, mars 2019

Cerfs-volants sous l'Acropole. Lundi Pur 2019 (presse grecque)

Mon ami T. rencontré le temps d’un seul mais long café, n’aura d’ailleurs guère la luxe des utopies, si ce n’est que le temps de la consolation, soleil ou pas. Son salaire éphémère d’un travail précaire est récemment encore revu à la baisse. Celui de son épouse médecin au sein d’un établissement privé vient d’être amputé de 30%, comme pour tout le personnel. Hors Airbnbisation et peut-être aussi hors hôtellerie-restauration, l’économie réelle perpétue son chemin de croix... dans un carême alors eternel. “SYRIZA poursuit l’inexorable génocide de l’économie réelle et il s’en félicite”, dit-il mon ami le temps d’un café, certes sous le soleil.

Lundi Pur et week-end prolongé déjà passés. Les fidèles iront allumer un cierge à l’église du coin, d’autres boivent café et canettes seuls derrière les vitres des boulangeries alors agrandies. Face à la mer parfois, histoire de conjuguer au futur les dernières utopies dans le seul brillant du temps présent. La vie continue vaille que vaille, et le désespoir c’est autant que d’avoir perdu son animal.

Début de carême, période de “Sarakostí”, celle des quarante jours de carême avant Pâques. Une fois n’est pas coutume il n’est pas directement question de politique sur ce blog. En apparence en tout cas. Car sinon, avec mon ami T., nous avons aussi évoqué la dystopie telle qu’elle est décrite par le chroniquer et journaliste américain Chris Hedges.

Église du coin. Athènes, mars 2019

Perdu. Athènes, mars 2019

Face à la mer. Athènes sud, mars 2019

“La décadence interne est tout aussi inquiétante que le pourrissement visible. Il y a au sein de toutes les classes sociales une perte de confiance dans le gouvernement, une frustration généralisée, un sentiment de marasme et de traquenard, une certaine amertume face aux promesses non tenues et aux espoirs déçus, et une telle fusion entre réalité et fiction que les discours tant publics que politiques ne sont plus ancrés dans la réalité.”

“La mystique indispensable au pouvoir a été pulvérisée d’une part par l’isolement de la nation par ses alliés traditionnels et d’autre part par son incapacité à formuler des politiques rationnelles et à long terme, en particulier face à la catastrophe environnementale. ‘Une société devient totalitaire lorsque sa structure devient manifestement artificielle’, a écrit George Orwell. ‘Ce qui veut dire quand sa classe dirigeante ne tient plus son rôle, mais ne réussit à s’accrocher au pouvoir que par la force ou la fraude’. Nos élites ont épuisé la fraude. Il ne leur reste que la force.”

Derrière les vitres des boulangeries. Athènes, le 11 mars

Et quand on a des yeux capables de voir le monde, on s’aperçoit aussitôt combien nos deux matous du coin, Kókkinos et Pitsílis, se... rencontrent décidément bien souvent.

Dame-Carême d’ailleurs ou pas.

Nos deux matous du coin. Athènes, mars 2019


* Photo de couverture: Dame-Carême en pain azyme. Athènes, mars 2019