dimanche 15 juillet 2018

Vêpres de Santorin



En pleine saison dite touristique les imaginaires dominent. Entre cartes postales numériques et selfies neuroplégiques, l’hyper tourisme ainsi que la déferlante Airbnb ont déjà fini par achever de bien nombreuses îles du pays, après tout terminé. “Le désir de voyager a toujours été fort naturel aux hommes, il me semble que jamais cette passion ne les a pressés avec autant de force qu'en nos jours”, écrivait déjà Jean Thévenot en son temps, dans son “Voyage du Levant”. Certes, mais c’était vers l’an 1627 de notre si glorieuse chronologie.

Hyper-tourisme à Santorin, 2018

En ce dimanche 15 juillet, le quotidien “Kathimeriní” publie une enquête au sujet de... l’insurmontable quotidien actuel sur l’île de Santorin, justement, sous les effets du dernier tourisme, alors plus massif que jamais. Nous sommes autant et définitivement loin des “Laudes de Santorin”, sublimes images filmées à jamais de l’île en 1967 par Stávros Tornés et Kóstas Sfíkas. Pauvre Santorin et pauvre Stávros parti si tôt. En tant que comédien, il avait incarné un premier rôle dans le long métrage de fiction “Nausicaa” d’Agnès Varda... lors de la Belle Époque !

L’insurmontable quotidien actuel à l’île de Santorin était pourtant prévisible. “Oía à Santorin, à 9 heures du matin. Le village se réveille à peine, la plupart des magasins sont encore fermés. Puis, le premier groupe de touristes arrive. Environ 10-15 personnes, toutes portant un auto-adhésif sur la poitrine indiquant le groupe et la croisière d'où ils viennent. Ils sont accompagnés par leur propre guide ; il tient un drapeau dans sa main. Ils s’arrêtent sur la petite place à l'entrée de la localité pour une ‘introduction’ approximative. Immédiatement vient alors le deuxième groupe. Le troisième. Le quatrième. Le cinquième. Une heure après c’est la bousculade. Des centaines de personnes sont entassées dans des ruelles étroites, se déplaçant dans des queues, des files d'attente. Ces gens ne peuvent plus, ni avancer plus vite, ni s’arrêter. Pour parcourir une distance de 100-200 mètres, ils mettent alors dix minutes. Et il vaut mieux ne pas penser à ce qui se passerait, si pour une raison quelconque une panique serait causée.”

“En même temps, à l'entrée d'Oía, c’est toujours la cohue qui règne. Au moins dix cars sont garés dans un petit parking (aux moteurs allumés, pour garder la fraîcheur à l'intérieur), d’autres continuent à monter et s’immobilisent alors à quelques centaines de mètres avant le bourg d’Oía. Les autres automobilistes malchanceux qui ne pourront pas les éviter y resteront bloqués longtemps. Certains jeunes, de ceux qui travaillent apparemment au sein des entreprises de transport, règlent alors la circulation, car on rencontrera difficilement sur Santorin un policier en dehors bien entendu de l'aéroport ou... du poste la police. La foule ainsi... irritée vient comme on dit, profiter du spectacle de la caldera.”

Hyper-tourisme à Santorin, 2018

Hyper-tourisme à Santorin, 2018

Hyper-tourisme à Santorin, 2018

“Port principal de Santorin, Athénios vers 11h. Les petites embarcations transvasent les passagers des trois navires de croisière du jour en visite de l'île. Le téléphérique construit entre le port et la capitale de l’île Fíra est presque vide, la plupart des croisiéristes se dirigent vers les autocars qui les attendent. À ce moment-là, le premier ferry arrive depuis la Crète. Une fois sa porte arrière à quai, une foule de 1.500 à 2.000 personnes s’ajoute à la cohue existante. Peu de gens tiennent des valises dans leurs mains. Presque tout le monde se dirige vers les autocars et les minibus qui les attendent, occupant le moindre coin encore disponible du port. Certains enfants portent le bracelet ‘all inclusive’. Les voitures sont remplies, les routes sont de nouveau engorgées.”

“Au cours des dernières années Santorin vit une situation qui n’a d’équivalant qu’à Mýkonos. Après une certaine baisse de la fréquentation entre 2011 et 2012, les flux touristiques connaissent une augmentation sans précédent, marquant record après record. Seulement, cette situation est loin d’être agréable. L'île fait maintenant face à des problèmes disons très citadins, à l’image des grandes villes. Entre autres, l’encombrement de la circulation automobile et l’insuffisance de l'eau disponible. Ensuite, la demande a conduit à la construction accrue sur l'île, dont la densité et la couverture du bâti, 18% du territoire, est à présent comparable à l'Attique, la région d’Athènes.”

“Cette même forte demande a également conduit à l’augmentation des locations Airbnb, doublant les lits disponibles seulement en quelques mois, en doublant autant la consommation d’eau et d'énergie, ainsi que la ‘production’ de déchets. L’allongement de la saison touristique a aussi ajouté en moins de cinq ans, environ 15.000 résidents permanents, tous travailleurs dans le tourisme mais qui ne rentrent plus chez eux en dehors de l’ile chaque automne.”

Santorin en peinture. Athènes, juillet 2018

Petite île loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

“Tous ces gens, employés, fonctionnaires et habitants, n'ont souvent plus de domicile disponible, car Airbnb a fait disparaître toutes leurs locations alors potentielles et possibles. Des milliers de visiteurs s’y ajoutent chaque jour entre les navires de croisière et les ferrys de ligne, ce qui paralyse alors tout. Santorin est au bord de la saturation, si elle ne l'a pas déjà dépassé.”

“D’après le maire de Santorin Níkos Zórzos, en 2012, l’île enregistrait 3,3 millions de nuitées pour passer en 2017 à plus 5,5 millions. Il y a eu une augmentation explosive du tourisme et cela cause des problèmes. (...) En raison de l'augmentation du tourisme, il y a trop de pression sur les infrastructures. La consommation d'eau a doublé, et nous connaissons une forte augmentation de la consommation d’électricité. Faisant suite à la panne d’électricité de 2013, nous avions besoin de 32,5 MW pendant 1,5 à 2 mois, au sommet du pic touristique. L'année dernière, nous avions besoin de 47 MW pendant quatre mois. Dans la même période, aucun investissement important n’a été réalisé par la Régie d’Électricité. L'avantage comparatif de Santorin, à savoir sa propre terre, est en train de disparaître. Je suis d'avis que l'île a dépassé les limites de sa capacité de charge, conclut son maire.”

“Le problème du logement est maintenant aigu. L'île a beaucoup changé au cours de la dernière décennie. Elle a été transformée en un énorme hôtel, explique Carolína Rikáki, professeur d'anglais à Santorin. (...) Lina Iliopoúlou, propriétaire d'une boutique à Oía, résidant sur l'île depuis 30 ans, nous donne alors une image bien précise de la situation actuelle. C'est l’enfer que d'être un citoyen de Santorin. En plus des activités habituelles d'un résident, nous avons des enfants qui vont à l'école, nous utilisons des services publics... nous désirons même voir nos amis. Tout cela a été rendu très difficile. L'école de mon fils devient ainsi inaccessible entre le printemps et jusqu'à la fin de l'automne.”

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

“La population locale est gênée par ceux, tous visiteurs journaliers et quotidiens qui perçoivent Oía comme une mise en scène et non pas comme un vrai village. Certains touristes considèrent alors Oía comme une sorte de Disneyland. Le village serait à leurs yeux visitable de partout, et on y découvre certains touristes même dans nos maison, dans nos jardins”, quotidien “Kathimeriní” du 15 juillet 2018.

Santorin n’est certainement plus cette île que Jean Thévenot avait pu visiter en bien d’autres temps. Comme nous le rappelait Stéphane Yerasimos ayant annoté l’ouvrage de l’auteur, réédité en 1980 aux éditions de La Découverte, “Jean Thévenot -il y a aussi une particule, mais il semble qu’elle soit due à une coquetterie de l’auteur- est né en 1633. On ne connait rien sa famille, mis à part son oncle, Melchisedech Thévenot, éditeur de récits de voyage et auteur de l’opuscule L’Art de nager avec des avis pour se baigner utilement, mais il devait être assez riche pour pouvoir passer sa vie à voyager, sans obligations et sans commanditaires, sauf peut-être le mécénat de cette madame Faret à laquelle il dédie le premier volume de son récit. Sorti du collège de Navarre en 1651, il s’embarque dès l’année suivante, prudemment pour son premier voyage, vers l’Angleterre. Ensuite c’est la Hollande et l’Allemagne ; après, l’Italie: Venise et Rome. Là, sur l’instigation de l’orientaliste Herbelot il se décide à partir pour l’Orient.”

“L’Orient de l’époque était formé par deux entités politiques: ‘l’empire du Grand Turc’, c’est-à-dire l’empire ottoman, et celui du ‘Sofi’, la Perse. Au cours de son premier voyage, Thévenot restera toujours dans les limites des possessions ottomanes. Il va y pénétrer à partir de la mer Égée, après un court séjour à Malte. En ce milieu du XVIIe siècle, l’empire ottoman traverse une époque que les historiens turcs qualifient de période d’arrêt ou de stagnation.”

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

“En réalité, les structures ottomanes se trouvent empêtrées dans leurs propres contradictions: une bureaucratie centralisée à Constantinople prétendant contrôler une étendue immense où des forces féodales centrifuges se manifestent sans cesse, tandis que l’Europe s’achemine vers le capitalisme. Thévenot pénètre dans cet espace en pleine période de crise. Un élément essentiel du grand décalage entre l’Europe occidentale, ouverte sur l’océan, et la Méditerranée est le glissement des grandes routes du commerce des mers intérieures vers les océans.”

Le récit de Jean Thévenot est fort édifiant. “L’île de Santoríni (Santorin), dont le nom ancien est Therasía, a trente-six milles de tour, et est éloignée de soixante milles de Candie, d’où l’on voit son terroir: il y a dans cette île plusieurs châteaux, et premièrement celui de Saint-Nicolas, situé en une pointe de l’île. Ce lieu est affreux, car outre qu’il est fort élevé, les maisons y sont bâties sur le penchant de rochers noirs et brûlés. Il y a un évêque grec qui y fait sa résidence, avec environ cinq cents âmes, mais la plupart demeurent dans des grottes qu’ils ont faites sous la terre, qui est fort légère et aisée à remuer, étant toute pierre de ponce, et c’est une chose assez plaisante, de voir les terres cultivées et habitées par-dessous, de sorte qu’on en voit sortir les hommes comme des connils.”

“Hors de Scáros, à moitié chemin pour aller à un autre château appelé Pýrgos, on trouve une chapelle de la Vierge avec plusieurs grandes grottes, où il demeure environ deux cents personnes. Mais pour aller de Scáros à Pýrgos, il faut monter avec grande peine une montagne, de laquelle on découvre toute l’île et la plaine cultivée et plantée de vignes, mais de peu d’arbres, si ce n’est de figuiers et de mûriers blancs. Ils recueillent de leurs vignes assez de vin pour l’usage de tous ceux de l’île, et pour en charger encore des vaisseaux qui y viennent quelques fois. Ils en conduisent à Chio, Smyrne, et autres lieux: ils font des toiles de toutes sortes, de la vente desquelles ils payent leur tribut. Il y a en ce lieu mille personnes, presque tous Grecs, et c’est là que se tient le Caddy.”

Petite île, loin de Santorin. Golfe Saroníque, juillet 2018

Mémoire d'un plaisancier décédé sur son bateau. Golfe Saroníque, juillet 2018

Matou de saison. Grèce, juillet 2018

“Leurs maisons sont bien bâties, toutes blanches, en forme ronde, et ceintes de murailles, de sorte qu’on ne les voit point, et il semble que ce ne soit qu’une tour. Il y a à Scáros un monastère de religieuses du rite latin, de l’ordre de saint Dominique, mais elles sont fort mal logées à cause que ce lieu est étroit, et l’air y est mauvais. Leur église est bien entretenue et servie d’un prêtre leur chapelain.”

“Il y a encore à l’autre pointe de l’île, qui est en forme de demi-lune, un château appelé Crotíri, qui est habité d’environ cent cinquante personnes. Il y a par la campagne sept villages, peu habités: les habitants de cette île vivent avec fort peu de délicatesse. Leur pain qu’ils appellent schisés est du biscuit fait de moitié blé et moitié orge, noir comme la poix, et si rude qu’on ne le peut presque avaler: ils ne chauffent le four que deux fois l’an, auquel temps ils font ce biscuit qu’ils portent à la maison avec une grande vénération ; peut-être font-ils cela à cause qu’ils n’ont aucunement de bois, car ils le font venir de Nió, et ils l’achètent à la livre. Ils n’ont point de viande, si quelque corbeau par miracle ne leur en apporte ; ils ont pourtant quelque bétail qui leur fournit quelque peu de fromage: pour du poisson, ils n’en sauraient avoir parce que leur mer n’a point de fond.”

“On trouve aux bourgs quelques volailles et quelques œufs, mais c’est une grande peine de monter et descendre ces fâcheuses roches. Les viandes salées leurs sont des reliques, et ils ne mangent autre chose que des fèves et des pois, des œufs et du biscuit. Ils n’ont point de fruits, ou s’il y en a, c’est bien peu. Ils ont assez de raisins dans la saison. Ils ne savent ce que c’est que médecins, chirurgiens, apothicaires, et autres telles sortes de gens. Ils sont fort vaillants, et ils se peuvent défendre de leurs ennemis avec des pierre, principalement de Scáros ; il suffit d’un homme pour en faire précipiter autant qu’il en voudrait monter.”

“Tous ceux qui ne sortent point hors de l’île mènent une vie de poltron, car ils ne font que boire, manger, dormir, et jouer aux cartes: voilà tout ce qu’on peut dire de cette île, qui semble une enfer, car on voit la mer du port, et de la côte toute noire et brûlée d’un petit écueil, qui paraît depuis environ soixante ans, et d’où on vit sortir en ce temps-là une grande flamme, qui y a laissé une ouverture si profonde, que si on y jette une pierre, on ne l’entend point tomber.”

Navire de notre temps. Péloponnèse, juillet 2018

Dans le “Manuel de l'Anti Tourisme”, Rodolphe Christin observe que “l’un des paradoxes du tourisme d'aujourd'hui est de tuer ce dont il vit, en véritable parasite mondophage. Celui-ci préfère le divertissement à la diversité ; le premier est en effet plus confortable car il ne remet rien en cause. Ainsi le touriste déclare son amour à cette planète dans ses moindres recoins, et, ce faisant, il contribue à l'épuiser impitoyablement.”

Pour Jean Thévenot, Santorin est un lieu étroit, et l’air y est mauvais, les habitants de cette île vivent avec fort peu de délicatesse, voilà tout ce qu’on peut dire de cette île, qui semble un enfer.

D’un enfer à l’autre la boucle est alors bouclée près de quatre siècles après le temps de Jean Thévenot. Le désir de voyager a toujours été fort naturel aux hommes, il me semble que jamais cette passion ne les a pressés avec autant de force qu'en nos jours.

Alors, en place et lieu des... “Vêpres de Santorin” bien actuelles, revenons aux “Laudes de Santorin”, à ces images sublimes filmées à jamais de l’île en 1967 par Stávros Tornés et Kóstas Sfíkas, et revisitons les textes de Jean Thévenot comme des autres pratiquants du lointain voyage en Orient. Surtout en cette pleine saison dite touristique où les imaginaires dominent, entre cartes postales numériques et selfies neuroplégiques. Bas monde !

Animaux adespotes. Grèce, juillet 2018


* Photo de couverture: Voyage du Levant... Grèce, juillet 2018

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