mercredi 21 mars 2018

Équinoxe



Printemps flagrant. Les émissions matinales des radios d’Athènes évoquent alors volontiers ce jour d’équinoxe, 21 mars. Temps... de fête, réalisant si possible cette condensation symbolique et voulue de l'espace réel. Dans le Péloponnèse ou en Golfe Saronique, les habitants préparent les filets de pêche et les matous qui rodent autour les regardent faire. Temps qui s’arrête, lorsque l’histoire nous file sans doute entre les doigts. Équinoxe !

Matou adespote. Péloponnèse, mars 2018

Les terrasses des cafés se remplissent, “car la pauvreté exige sa part de Dolce Vita”, d’après ce proverbe grec que les journalistes radiophoniques de la zone matinale répètent aussi à souhait. Sous l’Acropole où il fait toujours bon bavarder devant un café aux heures matinales, les artères de la ville ne connaissent guère trop les embouteillages d’antan, et c’est une forme de douceur furtive et fragile qui à sa manière rappelle aux habitants un certain essentiel vital autre que les besoins primaires, moins bien satisfaits que par le passé il faut dire.

“Oui, nous sommes là, en dépit... des hostilités ouvertes dans cette guerre hybride et totale qui résume dès lors l’essentiel demeuré de ce qu’est déjà ce nouveau siècle. En dépit de l’hémorragie, en dépit des départs de la rare jeunesse grecque à l’étranger, en dépit de la trahison caractérisée et même névrotique des politiciens, un certain pays est toujours là, et il résiste car il existe. Que voulez-vous faire d’autre, nous ne pouvons plus programmer la moindre activité dans notre vie restante, mariages, balades, voyages, naissances, travail, retraite... guerre ou paix”, insiste le journaliste Yórgos Choudalakis de la zone matinale sur 90.1 FM (21 mars).

“Nous sommes là, nous sommes nombreux, il y en a partout à travers le pays ceux qui ont la force de résister et qui s’organisent, nous sommes alors cette majorité réelle devant la petitesse du gouvernement et des politiciens, les cellules résistantes existent et s’organisent bel et bien dans la vie quotidienne, dans les quartiers, dans l’armée, sur les lieux de travail”, entend-on encore depuis cette même radio 90.1 FM du jour (cité de mémoire).

Pendant cet... énorme temps, les associations culturelles des Macédoniens grecs (de Grèce comme de l’étranger), préviennent via leurs avocats les 300 députés, que “dans l’éventualité où les élus adopteront un texte reconnaissant la Macédoine slave sans tenir compte de la culture et de l’histoire grecque et surtout en mettant en péril à terme, l’intégrité territoriale de la Grèce, eh bien, ces députés subiront alors toutes les conséquences de la loi pénale, comme autant du non respect de la Constitution. Autrement-dit, ces élus prennent ainsi le risque d’un procès pour haute trahison, avec à la clef la peine capitale, ou sinon, l’emprisonnement à vie”, presse grecque de la semaine. Le Président Syriziste du “Parlement” Nikos Voútsis s’en offusqué certes, sauf qu’il n’a rien saisi de l’atmosphère qui règne en ce moment sur le pays réel, Printemps ou pas.

Athènes au matin. Mars 2018

Athènes au matin. Mars 2018

Les journaux et l'affaire Savvídis. Athènes, mars 2018

Les journaux reviennent encore parfois sur l’affaire Savvídis (le Président Russo-grec de l’équipe de PAOK de Thessalonique, faisant irruption... très visiblement armé sur la pelouse du stade lors de l’interruption du match entre PAOK et l’AEK d’Athènes), et pourtant. Ivan Savvídis, après avoir présenté publiquement ses excuses pour l’épisode, il a aussitôt sollicité l’intervention de Vladimir Poutine dans l’affaire des deux militaires grecs détenus en Turquie. La traduction en grec de la lettre adressée par Ivan Savvídis en sa qualité de Président des Communautés Helléniques de Russie au Président de la Fédération de Russie, a aussitôt été largement diffusée par la presse grecque à l’instar du quotidien “Kathimeriní”.

Sauf que tout le monde y prête vraiment attention. Le présent préoccupant, tracasse le plus souvent corps et esprits. Au pays réel grec par exemple, les vieux font et exerceront toujours de nombreux petits boulots pour survivre, tandis que certains restaurant novateurs car “populaires” (et aux prix abordables) du centre-ville d’Athènes, ouverts il y a à peine une petit année, ont déjà fait faillite. Seuls les gouvernants Syrizistes et leur camarilla, pourront alors raconter à leurs ami(e)s de la gauche européiste entre Bruxelles et Paris, que “la Grèce va mieux et que la croissance arrive”. En Grèce par contre, tout le monde admet que le temps politique des arrivistes, escrocs et cyniques de la bande à Tsipras est plus que compté. Tout simplement.

“Ils devraient être tous exécutés pour faits de trahison”, répète ainsi Manólis, garagiste de quartier près d’Athènes, cela même lorsque ses clients n’engagent pas toujours la discussion. Il y a ceux qui résistent et ne se laissent pas détruire par le génocide économique que la Grèce connaît depuis près de huit ans, mais il y a aussi tous ceux qui sombrent dans la dépression, équinoxe de mars ou pas.

Monument de la Drachme, monnaie grecque. Athènes, mars 2018

Vieillards et petits boulots. Athènes, mars 2018

Restaurant en faillite. Athènes, mars 2018

Une personne du voisinage, rencontrée après tant de semaines, s’avoue vaincue par la situation: “J'avais mon travail à la banque, j'ai été mis à la porte comme tant de milliers d'autres, je ne retrouverai plus rien à faire pour gagner ma vie à 53 ans, je ne sors plus de chez moi, je me suiciderai...”, et c’est la deuxième personne dans l’entourage qui s’exprime de la sorte. Il s’agit de toute cette Grèce invisible, celle qui ne sortira pas boire son petit café de la résistance quotidienne, au besoin offert par les amis, et c’est cette même Grèce qu’il va falloir d’abord soutenir.

Car entre autres, les Grecs ont désormais compris combien les rarissimes pseudo-aides que les marionnettes du “gouvernement” prétendent distribuer à la population des paupérisés (au mieux 200€ par mois), elles ne seront octroyées que lorsque les bénéficiaires potentiels auront été obligés à liquider tous leurs biens immobiliers ou autres (véhicules, motos, petites embarcations). Tel est en somme le cœur de la politique que le FMI et l’UE imposent en réalité: Détruire complètement la classe moyenne, et rendre les citoyens totalement dépendants, frileux et avant tout, hétéronomes.

La société grecque grince ses dents et à part les cafés et les petits restaurants assez remplis, nos curieux touristes n’y voient le plus souvent guère autre chose. Dents alors qui grincent, et ainsi cette... “découverte” relatée par la presse grecque de la semaine au sujet de la santé dentaire des Grecs, “car elle relève alors déjà de la catastrophe”: Désormais, les implants dentaires sont délaissés au profit des dentiers, “on retourne alors aux années 1960” peut-on lire ici ou là, et on y apprend également que seulement 650 médecins dentistes exercent encore dans le cadre de la Santé publique à travers toute la Grèce.

Les autres... les dents serrées, ils ont massivement quitté le pays pour exercer ailleurs, au Royaume Uni ou en Allemagne, quotidien “Proto Thema” du 19 mars 2018. Au même moment, et pour parfaire la dépossession généralisée et organisée, c’est alors derrière l’habituel verbiage Syriziste, très largement gauchotrope pour les apparences, que l’on apprend par la presse les dernières grandes nouvelles du fisc grec. Il procède actuellement à près de 700 saisies par jour de biens immobiliers ou autres.

“Tous les cafés à 1€50”. Athènes, mars 2018

Kitsch réellement existant. Athènes, mars 2018

Orgue de Barbarie. Athènes, mars 2018

Coq provenance Italie. Athènes, mars 2018

Au bout d’une année et à ce rythme, on arrivera à plus de 250.000 saisies sur l’année, et supposons qu’à chaque saisie il y a trois à quatre personnes concernées, eh bien, on frôlera le million de personnes concernées, autrement-dit, près du 10% de la population, rien qu’en une et seule année. Il fut un temps, durant la Grande Guerre, on évoquait par exemple la saignée humaine, l’Armée française perdait ainsi en moyenne 1000 hommes par jour, tombés au champ d’honneur. Autres temps, autres morts !

Le pays sombre dans un certain irrationnel, d’abord “d'en haut”, puis plus largement d’en bas. Cependant, l’amoralisme et l’affairisme des politiciens dépassent largement les pratiques analogues populaires. “Nous n'avons jamais été aussi pourris qu'eux en ce moment”, entend-on dire dans les cafés d’Athènes comme d’ailleurs. Affaires humaines. Le Printemps étant officiellement entamé, nos animaux adespotes (sans maître) nous surveillent, mieux sans doute que les “cybernétismes” humains de toute sorte. Beau pays. Parkings vides d’Athènes, esprits autant vides ou mal garés, publications aux sujets forcément diplomatiques, la légende du roi Arthur, patchwork grec, tout un poème !

Animaux donc adespotes, filets de pêche, le temps qui s’arrête et l’histoire alors qui nous file entre les doigts, sauf que “la pauvreté exige sa quantité de Dolce Vita”. Tout le merveilleux du rêve et de l’imaginaire subsistants s’amenuisent au carrefour de l’absurdité et de l’hybris, et pourtant un éclat éblouissant surgit dans l’obscurité du siècle.

On nous observe. Péloponnèse, mars 2018

Diplomatie des revues. Athènes, mars 2018

La légende du roi Arthur. Athènes, mars 2018

Parking ouvert à Athènes, mars 2018

Comme l’écrivait (avant d’être dépassé) un auteur thessalien peu connu, Aléxandros Zoukas: “Les légendes naissent à la campagne, c’est pourquoi les gouvernements nourrissent la campagne de légendes. Qu’elles soient anciennes ou contemporaines, les légendes sont toujours vivantes, elles surgissent à toute occasion pour nous rappeler les idéaux du peuple, les valeurs traditionnelles ou plus actuelles, pour nous maintenir debout, éveillés face à la torpeur de la prospérité”, (“Casablanca”, traduit pas Isabelle Tloupas, Desmós, “La Thessalie”, 2011).

Sauf que ces mêmes légendes meurent aussi, pour parfois renaître, surtout, en ce temps où la torpeur de la prospérité n’est qu’un lointain souvenir. La personne du voisinage rencontrée après tant de semaines, s’avoue ainsi vaincue de la situation, tout comme de la stupéfaction liée au choc: “Je croyais que notre situation durerait jusqu’à la fin... toujours, travail, progression économique, retraite... mais tout notre édifice s’est effondré.”

Affiche d'époque. Athènes, mars 2018

Rencontre. Péloponnèse, mars 2018

Rencontre, Mimi et Hermès de ‘Greek Crisis’. Athènes, mars 2018

Printemps grec. Péloponnèse, mars 2018

Printemps toujours grec, les émissions de soirée des radios d’Athènes auront largement évoqué cet équinoxe du 21 mars, et dans le Péloponnèse on prépare toujours les filets de pêche.

“Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière. Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.”, écrivait le grand poète Georges Séféris en 1932 depuis Londres et il avait raison.

Notre Mimi de ‘Greek Crisis’ se repose alors souvent, par l’effet de la distance qui est la sienne toute cette cohue qui prévaut dans nos affaires humaines ne lui dit apparemment strictement rien. Équinoxe. Si seulement l’on pouvait vivre ainsi !

Mimi de ‘Greek Crisis’. Athènes, mars 2018




* Photo de couverture: Port de pêche. Péloponnèse, mars 2018

3 commentaires

Espèce de petite tiniote a dit…

Merci pour ces éclairages athéniens.... Tinos est préservé et sous-influence, donc le petit café du coin pimpant et remis à neuf au printemps...!

Unknown a dit…

Grazie per questi articoli.

daniele a dit…

Grazie per tenerci informati sul Vs. bellissimo Paese. La mia solidarietà per quello che state soffrendo.

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