jeudi 26 janvier 2017

Chypre embrassée par les vagues - I



Temps nouveaux sur Terre. “Sous les spleens insulaires, des petites pluies fines”, comme l’écrivait alors le poète (Jules Laforgue) à sa manière, la géopolitique en plus. Nous sommes entrés depuis relativement peu dans une nouvelle région (et régionalisation) de l’histoire de notre monde. Embourbés que nous sommes dans la boue de sa transition mais maintenant c’est fait ! Du moins et déjà, y voir enfin clair. Comme depuis le Temple de Poséidon au Cap Sounion, devant la clarté, rare clarté peut-être.

Temple de Poséidon... pèlerins Chypriotes. Cap Sounion, janvier 2017

Jules Laforgue n’est plus, son poème persiste, puis, comme l’expliquait cette fois l’analyste et politologue grec Dimítris Konstantakópoulos dans le cadre des deux débats récemment organisés à Athènes sur Chypre (mais en réalité, ce qui s’y passe concerne tous les démocrates en Europe et bien au-delà), “à chaque fois que nous changeons de registre historique, la sagesse (nous) viendra après, comme avec la fameuse chouette”.

La réunification de Chypre compromise. Le président turc Recep Tayyip Erdogan refuse de retirer ses 30 000 soldats basés sur l'île depuis 1974”, écrit en titre, la journaliste du quotidien “Le Monde” et correspondante à Istanbul (14 janvier 2017) . Son titre est infidèle vis-à-vis de la réalité, car ce n’est pas (hélas) de réunification qu’il s’agit mais d’un tout autre processus (j’y reviendrai) et en plus, le nombre de soldats turcs cité est fort inexact car d’après des sources évoquées lors des débats récemment organisés à Athènes, ils y restent près de 12.000 soldats, les autres, ils ont été transférés ailleurs, probablement en Syrie (Eléni Theochárous, eurodéputée de Chypre, le 22 janvier 2017).

Le lecteur attentif et pour tout dire conscient du moment historique qui est le nôtre, lecteur par exemple français, trouverait peut-être que l’actualité sur Chypre le concernerait nécessairement moins que par exemple, le cas de Penelope Fillon et de son rôle... politique, apparemment si juteux auprès de son mari. Erreur pourtant. Ce qui s’y joue à propos de Chypre actuellement, n’est que l’expérience en réel de ce qui demeure programmé à cour et moyen terme, s’agissant de la mise à mort (voulue par les mondialisateurs) des États et des nations, (autant) autrement que par la guerre classique.

Au temple de Poséidon. Cap Sounion, janvier 2017

Visiteurs. Temple de Poséidon. Cap Sounion, janvier 2017

Famagouste en 1953. Chypre, photographie prise par Yórgos Seféris

Sous un beau soleil d’hiver, c’est en visitant le temple de Poséidon au Cap Sounion que j’ai rencontré brièvement ces autres compatriotes venus depuis Chypre... en pèlerinage. Au même moment presque, et en dépit du silence accablant et surtout de l’inaction, silence à mon avis fort décidé, dont font preuve les partis politiques athéniens (alors TOUS les partis représentés au pseudo-Parlement d’Athènes), j’ai assisté à certains débats d’alerte, d’information et d’action au sujet de Chypre (et en réalité de l’Europe).

Le présent article (en trois parties successives) sur ce blog en fait également la synthèse, à destination du lectorat francophone et hispanophone (la traduction suivra et je remercie par avance l’ami et traducteur bénévole de ce blog JM Alegria) ; telle est d’ailleurs la demande qui m’a été adressée par courrier électronique et par de nombreux amis de ce... blog, si ardu finalement déjà pour son auteur.

Comme (me) l’écrit par exemple mon ami (et ami du blog) Jean-François, “sans aller aussi loin, aussi radicalement, il y a toujours moyen d’envisager une issue possible à nos maux. La paix négociée à Genève est impossible non parce que les Chypriotes sont mauvais, stupides ou égoïstes, mais parce que la négociation se fait avec la Turquie, la Grèce, l'Angleterre, l’ONU. Si les Chypriotes reprenaient le pouvoir, ils trouveraient les solutions concrètes (globales et locales, individuelles et collectives) pour sortir de l’impasse”. Jean-François énonce l’essentiel, et il l’a déjà écrit sur son propre blog, au demeurant très utile à lire.

Chypre alors, île à la population (très majoritairement) de culture et de langue grecque depuis l’installation des Achéens en... 1400 avant notre chronologie, île de la Déesse de l'amour, Aphrodite, et Vénus par les Romains. Elle y est née de l'écume de la mer d’après la tradition à l'endroit du littoral nommé “Pétra tou Romiou” (“le rocher du Grec”), ensemble de falaises et de rochers près de la ville de Paphos. Il faut d’abord souligner que la population de l’île était en 1974, avant l’invasion de l’armée turque, composée à 80% de Chypriotes-grecs (chrétiens orthodoxes), et à 18% de Chypriotes-turcs (musulmans), plus les communautés des Arméniens et des Maronites (Chrétiens).

Famagouste, ville fantôme depuis 1974

Aéroport devenu fantôme de Nicosie. Photo d’avant juillet 1974

Aéroport fantôme de Nicosie après 1974

Chypre, l’île préférée du poète Yorgos Seféris. “L’île de Chypre, aux yeux du poète, apparaît comme un lieu intermédiaire, à la fois dans l’espace et dans le temps, propice à la découverte et même à la révélation. Le poète y découvre un ‘monde où l’on parle grec, qui est grec, mais qui ne dépend pas de l’État hellénique’ (novembre 1953, à Nicosie), tout comme la Smyrne de son enfance”.

Le poète s’émerveille en effet de la richesse du grec parlé à Chypre où subsistent de nombreux mots du grec ancien qui ne sont plus usités en Grèce helladique (...) Cette île, aux particularismes identitaires marqués par un hellénisme pluriséculaire, est, comme l’Asie Mineure des années 1920, l’objet d’un jeu diplomatique très malsain dans un contexte post-colonial qui s’annonce funeste” (Stéphane Sawas, 2012).

Et de notre temps, toujours funeste et pas que pour Chypre, lors de son intervention au débat organisé à Athènes le 22 janvier (2017), Solon Antartis homme de gauche politiquement très actif ayant rompu avec la pseudogauche du parti AKEL, a évoqué de manière très intéressante la communauté des Chypriotes-turcs et de ses relations avec les compatriotes Chypriotes-grecs.

Il faut d’abord rappeler que les Chypriotes-turcs ont été islamisés durant la longue période de l’Empire Ottoman régnant sur Chypre (1571-1878), une situation assez analogue de celle des Bosniaques musulmans (Slaves ayant adopté la religion musulmane). Jusqu’au 19e siècle, il y a eu même certains moments historiques, où les deux communautés se sont révoltées ensemble contre les gérants et nantis locaux régnant sur l’île sous la Sublime Porte.

Débat sur Chypre et la situation actuelle. Athènes, le 22 janvier

Dans l'aéroport fantôme de Nicosie.

En 1804, leur révolte avait été matée par le corps expéditionnaire ottoman dépêché depuis l’Anatolie, et ainsi l’Église de Chypre avait été obligée à la signature... d’un mémorandum, lui faisant payer sous forme de dette, les frais générés par l’emploi sur place de ce corps expéditionnaire. Et la dernière révolte co-organisée par les deux communautés, a eu lieu en 1834, sous le commandement d’un imam.

Lors de... l’annexion de Chypre par l’Empire Britannique en 1878, plus de dix mille Chypriotes-turcs (et d’abord musulmans... à moyenne intensité) sont redevenus chrétiens, mouvement cependant stoppé, suite à la politique stérile et pour tout dire stupide d’une partie du clergé grec-orthodoxe, tandis que la double pratique religieuses pour une bonne partie de cette population était alors fréquente et elle l’a d’ailleurs été jusqu’aux années 1960.

Et c’est à partir de 1878, que la communauté Chypriote-turque avait été utilisée comme “minorité stratégique” dans et pour la division des habitants par le colonisateur britannique. La suite est mieux connue, et une certaine politique idiote et criminelle de la part de certains chefs chez les Chypriotes-grecs entre déjà 1900 et 1920, n’ont rien arrangé.

Solon Antartis, Athènes, le 22 janvier 2017

Débat sur Chypre. Athènes, le 22 janvier 2017

Après l’Indépendance de 1960, et suite aux accords de Zurich et de Londres de 1959 mettant fin à la lutte anticoloniale, le traité de garantie qui l'accompagne officialise l’abandon de toute prétention territoriale britannique sur l'île (sauf... la grande base militaire à Akrotiri). Le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce deviennent garants de l'équilibre constitutionnel de la République de Chypre.

En 1974, c’est l’invasion turque suite au Coup d’État manqué des Colonels grecs contre le gouvernement de l’Archevêque Makarios (Coup d’État en réalité préparé par Henry Kissinger alors puissant Secrétaire d’État à Washington, nous y reviendrons) et l’occupation du 36,3% du territoire de l’île, qui change radicalement les données démographiques à Chypre.

Les deux communautés (mélangées sur tout le territoire de l’île) sont séparées et les Chypriotes-turcs sont “amenés” à rejoindre la zone occupée par l’armée turque, la partie Nord (36,3 % du territoire, ensuite autoproclamée “République turque de Chypre du Nord” le 13 novembre 1983, qui n'est reconnue que par la Turquie).

Depuis 1974, on peut déjà distinguer deux phénomènes quant à la situation démographique ainsi modifiée. D’abord et dès le début des années 1980, la Turquie a installée sur le territoire du Nord de la Chypre, plusieurs milliers de colons, venus d’Anatolie, parfois Kurdes. Ensuite, après l’arrivée au Pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, on remarque que le Nord de Chypre s’islamise rapidement, au point de pouvoir évoquer des nos jours d’une forte influence religieuse et imposée, parfois même salafiste (Solon Antartis, Athènes, le 22 janvier 2017).

Près de l'aéroport fantôme de Nicosie. Zone de l'ONU

Devant un café à Alona. Chypre 1954 (photo du poète Yórgos Seféris)

D’après les statistiques de Gouvernement de la République de Chypre (seul reconnu par l’ONU, zone Sud des Chypriotes-grecs), sur l’île, vivaient en 2015, 700.000 Chypriotes-grecs et alors 92.000 Chypriotes-turcs seulement. Ce qui fait 8% de la population et non pas 18% comme encore en 1974. Malheureuses, près de la moitié des Chypriotes-turcs ont choisi d’émigrer, surtout depuis l’entrée de Chypre à l’UE (car eux-aussi, ont-ils obtenu un passeport de la République de Chypre), souvent considérés comme étant des “mauvais Turcs” ou des “bâtards des Grecs”, par exemple sur les medias sociaux.

Ce qui est alors présenté comme “plan de la réconciliation”, aussi et surtout par le funeste Président Anastasiádis (de... la République de Chypre), prévoit l’établissement en qualité de Chypriotes-turcs de 210.000 personnes (une proportion de 1 sur 4 d’après les textes, et pourtant la population des Chypriotes-grecs n’est pas de 840.000 personnes mais de 700.000), mais surtout, comme le nombre des vrais Chypriotes-turcs ne dépasse pas les 100.000 personnes, cet accord déjà, légalise la colonisation et pour tout dire l’invasion de 1974.

Inutile de dire que les Chypriotes-turcs sont devenus une minorité contrôlée et alors soumise dans la partie Nord de l’île, où d’ailleurs la population globale est estimée à 500.000 personnes (toute cette population y demeurerait après la “solution”), et aucun recensement n’a eu lieu dans la partie Nord de l’île comme on sait !

Chypre des années 1950 et de Yórgos Seféris

C’est alors ainsi que les partis politiques (en majorité) de la République de Chypre... offriront définitivement les compatriotes Chypriotes-turcs au régime de Recep Tayyip Erdogan... en cas de “solution”. D’ailleurs, ceux de la pseudogauche à Chypre (le parti AKEL) calomnient ces autres... restés à gauche et rejetant l’accord possible, les traitant des fascistes et des... phobiques, trop vielles méthodes. Car pour ces derniers, à l’instar de Solon Antartis, la seule vraie solution consiste à plus de démocratie.

Ou plus précisément, à une démocratie réelle, garantissant les droits de tous les Chypriotes (Grecs et Turcs autochtones), loin de toute alchimie communautariste, et dépassant enfin autant la Constitution héritée de 1960, pour arriver à une constituante ayant une base populaire. Sans évidemment la présence de l’armée d’occupation turque, sans non plus celle des Puissances étrangères prétendument garantes (Grèce, Turquie, Grande Bretagne).

Chypre... colonie. Autres temps ?

Solon Antartis a aussi évoqué le retour des Chypriotes-turcs ayant quitté l’île, c’est difficile a-t-il conclu, mais la justice apparaissant parfois comme utopique est plus difficile à installer entre les humains que la division et la haine.

Comme depuis le Temple de Poséidon au Cap Sounion, clarté, rare clarté peut-être devant la méditerranée, qui en a vu passer... des injustices surtout. “Chypre embrassée par les vagues” d’après le poème de Yórgos Seféris, ou sinon en le paraphrasant un peu: “Regardez, les chats de Chypre brillent au soleil !” (Fin de la première partie de l’article).

Chat de Chypre (Nicosie). Source: internet grec




* Photo de couverture: Chypre, embrassée par les vagues, cartographie ancienne