jeudi 19 janvier 2017

Sous presse



Nous ne vivons pas dans un pays normal”. Truisme, sous forme constatation, énoncée ouvertement sur les ondes des radios athéniennes (Realfm, zone matinale, le 18 janvier). Sur une autre radio, le journaliste constate cette hausse de 1,8 €, du prix de chaque paquet de café depuis la nouvelle taxe qui... frappe le café en Grèce à partir du premier jour de l’année 2017, (s’agissant d’ailleurs du paquet de 200 gr, radio Alfa 989, zone matinale, le 18 janvier). Effectivement, une bonne année, dès son premier café matinal!

La victoire SYRIZA et la presse à l’époque. Janvier 2015

Ces émissions de la zone matinale font également le tour des autres médias, sous un regard certes critique. Les contenus internet et surtout les émissions à la télévision passent au crible, cette dernière est d’ailleurs si mal considérée aux yeux des Grecs, mais ce media reste toutefois suivi. Sauf que les Grecs ne croient plus tellement à ce que les journaux télévisés racontent, de même, les journaux papier ne se vendent plus. Fatigue, crise et méfiance sont passées par là.

Les medias occupent encore la scène de l’actualité en ce 18 janvier, et même si la dernière affaire en cours, celle du groupe de presse DOL (Lambrákis), pourrait ne pas susciter beaucoup d’intérêt chez les Grecs (entre leur état dépressif, Chypre, puis, le survivalisme et cannibalisme ambiants), elle mérite toutefois à être mentionnée.

Un vrai rappel historique devient toutefois nécessaire ici. Il était alors une fois, le groupe de presse Lambrákis ; du nom de son fondateur Dimítris Lambrákis (1886-1957), journaliste très influent dans la vie politique d’alors... comme d’après, jusqu’à sa mort. Durant la précédente occupation allemande (1941-1944), il avait transmis ses deux journaux influents (‘Eléftheron Víma’ et ‘Athinaika Néa’) ainsi que les autres affaires de son groupe de presse à trois journalistes de renom (devenus désormais) gestionnaires du groupe (Syriotis, Zafeiropoulos, Tsartilis), prenant ainsi ses distances, en tout cas officiellement.

Dimítris Lambrákis (1886-1957), journaliste très influent. Presse grecque

Pendant ces temps... bien denses en événements collaboratifs, l’entreprise Lambrákis s’associe au groupe allemand Mundus, ce dernier, étant directement rattaché aux services du ministère de la Propagande (Goebbels). Les parts du nouveau groupe Lambrákis-Mundus se repartissent de la manière suivante: Syriotis 17%, Zafeiropoulos 16%, Tsartilis 16% et... Mundus 51%. Lorsque l’énorme vent de la guerre se mit à tourner, Dimítris Lambrákis se refugie en Égypte, dans le but de reprendre contact avec le gouvernement grec (pro-royaliste) en exil, sous contrôle britannique. Notons qu’un autre gouvernement pro-gauche, celui de la résistance en interne étaient en même temps formé en Grèce, et les... ingrédients amers de la guerre civile (1944-1949) étaient déjà présents dans cette (trop habituelle) cuisine du futur.

À son arrivée au Moyen Orient britannique, Dimítris Lambrákis a été un moment emprisonné par les Britanniques, lesquels l’ont d’abord considéré, au mieux comme un pro-allemand ayant changé de veste, au pire comme une ‘taupe’ des Allemands. Ses appuis politiques agissant à sa faveur, et voilà que le journaliste “tout terrain et toute saison” retrouve alors progressivement son rôle habituel. Au moment de la libération, ses ex-journaux ne pourront plus paraître, sauf qu’en 1946, Lambrákis obtient finalement l’autorisation à reprendre les activités de son groupe, l’astuce avait consisté à modifier les titres des quotidiens... renaissants concernés. Ainsi, ‘Eléftheron Víma’ de viendra ‘To Vilma’ et ‘Athinaika Néa’ deviendra ‘Ta Néa’, il fallait y penser.

Le grand magnat de la presse grecque a souvent insisté sur sa prétendue non-implication aux affaires (allemandes) du groupe, le problème c’est que Syriotis, Zafeiropoulos et Tsartilis, ces trois mousquetaires... Mundusiens ; ont tout “naturellement” été reconduits dans leurs postes de direction au sein du groupe, comme ils n’ont jamais inquiétés et encore moins interpellés par la justice grecque pour leurs aventures éditoriaux sous l’Occupation, (parmi les sources: Démosthène Koukounas, “Les Secrets compromettants de l'Occupation”, Athènes, 2015).

Chrístos Lambrákis et Yorgos Simítis. Presse grecque

Détail important, ce n’est qu’à la chute du cabinet Yórgos Papandréou (grand-père du funeste Georges de 2010), que Dimítris Lambrákis obtient enfin l’autorisation à reprendre la main sur toutes les activités de son groupe en 1946, étant donné que Papandréou s’y était opposé. Après le décès de Dimítris, son fils Chrístos Lambrákis prend les commandes du groupe... et tout se poursuit comme toujours.

En 1965 alors, l’homme de presse si influent qu’il a toujours été... depuis son père, Chrístos Lambrákis a contribué très activement à “l'Apostasie de 1965” , et il maintient tout de même ses journaux durant la dictature des colonels (1967-1974).

Pendant cette période des colonels, Stávros Psycháris, jeune journaliste... prometteur, fait son entrée au sein du groupe, parmi ses atouts... c’est qu’il est lié de parenté symbolique et d’amitié avec Vyronas Stamatópoulos, alors ministre de la Presse de la Junte. Stamatópoulos avait ainsi été le parrain du fils de Psycháris pour son baptême. Stávros Psycháris finira par devenir l’homme fort du groupe, très proche d’ailleurs de l’homme de Berlin à Athènes (il n’est pas le seul), l’ex-premier ministre Pasokien Simítis et architecte de l’euro en Grèce via l’escrocrise de Goldman Sachs. Puis, et à la mort de Chrístos Lambrákis (2009), Psycháris devient le puissant patron du groupe.

Chrístos Lambrákis et François Mitterrand. Presse grecque

Depuis la période de l’actuelle occupation germano-européiste que nous connaissons en Grèce depuis 2010 (avènement... de la Troïka), le groupe DOL-Lambrákis-Psycháris, a par une régularité alors infaillible, soutenu tous les gouvernements des mémoranda, adopté toutes les prises de position de la Troïka comme de Berlin-Bruxelles, ainsi que toutes les... frappes chirurgicales contre la Constitution. Sauf que la crise, l’érosion des lecteurs, la diminution de la manne financière offerte par les banques et rarement remboursée, toutes ces conditions ont contribué au déclin du groupe.

Ce qui n’a pas empêché, Vassílis Moulopoulos, journaliste influent et adjoint présenté parfois comme rival de Psycháris (les deux hommes sont néanmoins liés par une parenté symbolique), de quitter le groupe, pour devenir... progressivement, et cela jusqu’au 17 janvier 2017, président au directoire du quotidien “Avgí” de SYRIZA, et aussi député de ce même parti !

À deux doigts... politiques de la fermeture du groupe DOL, Stávros Psycháris est poursuivi par la Justice grecque suite au contrôle des revenus qui sont les siens au cours des quinze dernières années. Les charges portées contre Stávros Psycháris concernant l'évasion fiscale qualifiée de criminelle, et de blanchiment d'argent, étant donnée qu’il n’arrive toujours pas à... expliquer le ‘trou’ pour ce qui est de la provenance, d'environ 45 millions d’euros dans ses revenus depuis 2000.

Stávros Psycháris. Presse grecque, 2017

Le problème, c’est qu’en ce 18 janvier 2017, Stávros Psycháris est ressorti du bureau du juge libre (certes sous conditions) et cela même, lorsqu’une autre instruction concernant ses emprunts personnels non remboursés et “incertains”... qui s’élèvent toutefois à 57 millions d’euros est en également en cours. Le problème, c’est aussi qu’en ce moment en Grèce, il y a de personnes qui ont été mises en prison pour une amende de 5.000 euros, une pauvre veuve par exemple au village Thessalien de ma famille, elle vendait ses légumes sans autorisation sur le marché de la ville.

Le problème, c’est autant que Vassílis Moulopoulos, seulement à la veille de comparution de son ex-patron Psycháris devant la Justice, réintègre alors le groupe DOL-Lambrákis-Psycháris, et il en devient même le nouveau patron. “Il faut sauver le groupe et ses employés”, voilà pour la pseudologie la plus courte de la journée... mais nous avons hélas l’habitude avec SYRIZA, comme avec tous les autres.

SYRIZA pense pouvoir s’installer durablement dans les affaires supposées juteuses du pouvoir et du pays conquis. Étant donné que son quotidien “Avgí” n’a jamais dépassé une diffusion confidentielle et comme les autres medias qui lui sont proches ne toucheront plus le... grand nombre des indécis radicaux et autant cadavres économiques ; les Syrizistes de la dernière gauche si radicale dans son cynisme, pensent peut-être ramasser de l’influence en régnant aussi sur les décombres de DOL. Un groupe de presse qui les a tant combattus durant tant d’années... mais c’était avant l’arrivé de l’équipe des arrivistes de la bande à Tsipras au pouvoir.

Vassílis Moulopoulos, SYRIZA. Presse grecque, 2017

Les Grecs ne croient plus tellement à ce que les journaux télévisés racontent, de même, les journaux ne se vendent plus. Fatigue, crise et méfiance sont passées par là. “Nous ne vivons pas dans un pays normal” et même une certaine presse allemande écrit cette semaine que la crise a fait que les Grecs depuis la crise, ne sont pas seulement appauvris, mais ils souffrent à plus de 50% d’un état dépressif devenu alors chronique. Très Bonne blague.

Émissions radio matinales du 18 janvier. “Notre personnel politique est mauvais, alors même plus mauvais que jamais. L’administration est en état de déliquescence prononcée, il n’y a plus de véritable programme à la télévision (privée), car en réalité toutes les chaînes, comme tous les groupes de presse sont en quasi-faillite”.

Productions locales et... exotiques. Athènes, janvier 2017

Cartes postales et photos. Passé en vrac. Athènes, janvier 2017

Spectacles supposés étranges. Athènes, janvier 2017

On y découvre en conséquence à la pelle, ces émissions de ‘cuisine appliquée’, où ces illustres inconnus ou parfois starlettes à peine connues, cuisinent d’appétissantes recettes. Sauf que les Grecs dans leur majorité, n’arrivent plus à se procurer les ingrédients ou les produits... ainsi mis à l’honneur, finalement de la vie perdue. Deux ans depuis l’arrivée au (pseudo) pouvoir de SYRIZA (janvier 2015), c’est aussi cela un certain bilan.

J'ai l'impression de me trouver au chevet d'un mourant, entre ces fous hystériques ; tous épris de la manie de l'achever au plus tôt possible. Car ils sont tous été abandonnés à leurs automatismes et à la seule résistance probable des nerfs du mourant” ; écrivait notre poète Seféris alors témoin oculaire de la guerre civile à Athènes en décémbre1944. Le mourant étant évidemment la Grèce. Elle l’est toujours. “La tragédie, c’est que parmi les gouvernants, personne n’a la moindre conscience précise des dimensions géopolitiques de la crise que connait notre pays. J’ai le sentiment alors horrible... de me découvrir inutile et seul, entouré de tant de fous et de menteurs” (Yorgos Seféris, décembre 1944).

Émissions radio du matin, amis qui ne répondent plus au téléphone, animaux perdus, spectacles supposés étranges, cartes postales et photos du passé en vrac, productions locales et internationales dans l’alimentaire ; enfin, Joachim, le chat de Greek Crisis devant le chauffage du dernier et seul recours.

Joachim, devant le chauffage. Athènes, janvier 2017

Nous visitons le vieux musée archéologique d’Athènes. Janvier 2017

Statues derrière leur grillage devenu permanent. Athènes, janvier 2017

Nous visitons, comme nous visiterions encore le vieux musée archéologique d’Athènes, ses fresques d’avant-hier, ses amulettes, ses statues nous paraissant alors prisonnières derrière leur grillage devenu permanent. Athènes de jadis, Athènes lors de la signature de l’adhésion de la Grèce à la CEE de l’époque chez un bouquiniste. “La fin de l'Union européenne”, livre de Coralie Delaume et de David Caya que je viens de recevoir par les auteurs et je les remercie.

Avis donc aux futurs électeurs de France et d’ailleurs. Avant que le survivalisme et le cannibalisme ambiants ne deviennent les seules règles sous ce nouveau régime totalitaire, il n’y a aucune autre issue (à gauche comme à droite) que de dissoudre l’Union européenne.

Signature de l’adhésion à la CEE... chez un bouquiniste. Athènes, janvier 2017

D’ailleurs, la seule question de gauche comme autant de droite possible elle est exactement celle-ci. Avant de pouvoir affronter ses adversaires politiques sur le terrain... il va falloir tout simplement pouvoir récupérer son terrain confisqué.

Et dire qu’un quelconque SYRIZA manœuvre pour ainsi prétendre contrôler une presse que personne ne lira. Décidément, nous ne vivons pas dans une Europe normale.

La fin de l’Union européenne. France... et Grèce en 2017




* Photo de couverture: Au vieux musée archéologique d’Athènes. Janvier 2017

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