dimanche 15 janvier 2017

Histoire torréfiée



Au pays tétanisé la neige a fondu, du moins à Athènes. Depuis l’autre monde et depuis Genève, on croit apprendre que les dites négociations sur Chypre n’avanceraient plus comme espéré. Propagande pourtant, encore et hélas. Et chez nous, cette proximité humaine, embourbée dans son existence défigurée: voisins moralement évadés, d’autres sinon, qui insistent et qui rêvent: “Oui, notre vie aura encore un sens”. Merci beau rêve... de préférence actif !

Nos touristes d'hiver. Athènes, janvier 2017

Nos touristes d’hiver, plus à l’aise et moins stressés que ceux de la période estivale, dévorent alors nos réalités subsistantes, parfois, sous un grand soleil, photographiant nos monuments, l’architecture et rarement même, les fruits de saison... devenus pour l’occasion éléments décoratifs.

Sauf que la Grèce ce n’est pas qu’Athènes. Mon ami Jacques de Naxos vient de réaliser cette photo, splendide vue et prise de l’île d’Andros depuis Naxos, “Iceberg en mer Égée!”.

“Iceberg en mer Égée”. Photo de mon ami Jacques de Naxos. Janvier 2017

En Thessalie Occidentale, les images et les séquences ayant fait le tour de l’internet grec, celles de la neige tombée sur Trikala, chef-lieu et sur sa région, sont impressionnantes. Plus impressionnante encore et néanmoins invisible à travers ces images, c’est la réalité de l’hiver économique troïkan grec... aggravée certes par la météo. Depuis le village situé à moins de dix kilomètres de la ville de Trikala, mes cousins viennent de transmettre les nouvelles du coin par téléphone.

Nous nous organisons pour nous rendre en ville et y faire quelques courses, aussi, et surtout pour nos vieux. Il faut chaîner ou sinon utiliser nos camionnettes 4x4. Les vieux, ceux qui ne peuvent pas conduire sous ces conditions en souffrent. Il faut dire que la seule et unique épicerie du village, celle de Yórgos a mis la clef sous la porte au 31 décembre 2016. Les nouvelles lois fiscales, l’obligation faite aux entreprises d’avancer l’impôt sur l’année suivante, le doublement du montant des cotisations sociales des indépendants... et voilà, plus de Yórgos. Désormais, neige ou pas, il va falloir utiliser sa voiture pour faire ses courses”. Sauf qu’à Athènes, les commerçants dans les quartiers touristiques ressortent déjà les t-shirts estampillées... Antiquité. Beau rêve... de préférence actif !

T-shirts estampillées... Antiquité. Athènes, janvier 2017

Touriste photographiant l’architecture. Athènes, janvier 2017

Fabrication: figures du théâtre d'ombres. Athènes, janvier 2017

À part les t-shirts, certains rares petits artisans proposent encore leurs figures traditionnelles du théâtre d’ombres, publicité faite par voie d’affichage. Athènes supposée paisible ; on remarquera toujours que des athéniens s’occupent fidèlement des animaux adespotes, chiens et chats... jusqu’à les accepter dans leurs bistrots. Fort heureusement, nos pratiques de temps de crise n’ont pas fait disparaître pour autant les pratiques du si lointain temps d’avant, pour le meilleur comme pour le pire.

Cependant, un certain pessimisme y règne. “Crise grecque ou pas, notre temps c'est d'abord celui de la décadence” entend-on dire un peu partout. Réalité autant perceptible, lorsque l’esprit humain recule ou se dissout, quand d’ailleurs il cesse de s’occuper du monde extérieur. Ainsi, nombreux sont ceux qui s’efforcent à ne s’occuper que de leurs affaires personnelles. Leur... ‘personnocentrisme’, accentué il faut dire chez une partie de la société par les temps qui courent, contribuera au désintérêt marqué et marquant pour les affaires plus globales, celles des autres pays notamment.

Établissement en faillite et affiche de théâtre. Athènes, janvier 2017

Le survivalisme, cette lutte pour l’existence matérielle (et indissociablement morale), le manque chronique de loisirs autres qu’un petit café pris entre amis, le fait affligeant et épuisant qui consiste à observer ce 20%... solitaire de la population supposée “débrouillarde” et (parfois aisée), la fermeture des hôpitaux, des commissariats, des... vies, tout comme des épiceries épuisées à leur tour, toute cette situation finit par assécher nos forces, en tout cas en apparence ou sinon les plus superficielles d’entre elles.

L’alors... immense 20% de la population, englobe tant ces Grecs, dont qui font... alors du ski trompeusement nombreux et entre eux sur le Mont Parnasse, en cet hiver grec réputé si rude. La télévision en rajoute, et tous les autres, y découvrent cette autre forme... de l’au-delà au moyen des journaux électroniques. Alors murmure, rancune et... dénuement. Et conséquence immédiate... de ce dénuement, c’est la haine, carrément la haine qui prend donc le relais dans les mentalités. Toute proposition gardée... les années 1940 seraient même de retour. “L'homme ne s'améliora pas, car il est méchant et sanguinaire dès l’origine”, répète désormais sans cesse le voisin Kóstas, dentiste ; il faut préciser que sa clientèle est de plus en plus défaillante. Il y a encore deux ans, il se passionnait encore pour la politique, les élections sont passées par là, et c’est notamment, l’amoralisme béant de SYRIZA comme de sa Gauche cynique qui ont tant marqué les mentalités.

Prendre soin des animaux adespotes. Athènes, janvier 2017

La Scandinavie... à Athènes. Janvier 2017

Animal adespote... au bistrot. Athènes, janvier 2017

Agathée, avocate, c’est une amie de Kóstas. Elle prend parfois place au café avec nous, sauf qu’elle ne commande rien. Elle n’a plus les moyens, et comme elle n’a plus envie de se faire inviter... Nous ne l’avions pas rencontré depuis d’ailleurs un moment. Vieillie et mal coiffée, elle est usée: “Cela ne va plus. Tout s’effondre, SYRIZA a placé plus de trente mille de leurs organisations, directement dans l’appareil de l’État, et même si il ne s’agit pas forcement des postes de fonctionnaires statutaires, n’empêche, ces gens sont là et souvent, ils sont là tout juste pour ponctionner la bête morte et pour en tirer profit le plus longtemps possible avant la chute”.

L’état de déliquescence de la fonction publique atteint un seuil jamais égalé de la sorte. Je le vois, je l’affronte tous les jours dans les salles des Tribunaux. Désormais, pour un premier jugement dans une affaire de divorce et donc de pension alimentaire, il faut... gentiment attendre dix-huit mois, un record. Je suis en même temps conseiller juridique pour une maison médicalisée hébergeant des enfants handicapés, orphelins et/ou, ayant de parents complètement démunis. Plus rien ne vient du Ministère de la Santé, ou sinon, avec un retard de plusieurs mois. Pourtant, il y a obligation, et pourtant, c’est aussi inscrit dans la Constitution. Ceux du Ministère de la Santé n’ont plus de budget, et d’ailleurs ils s’en fichent de tout. Je n’ai jamais constaté un tel cynisme... et dire que nous sommes gouvernés par la Gauche radicale, et dire... que moi-même en janvier 2015... j’avais voté SYRIZA”.

On sait qu’il n’y a plus d’argent qui circule, d’où aussi d’ailleurs la volonté affichée du gouvernement, c’est-à-dire de la Troïka, de faire disparaitre la circulation de l’argent physique, tout n’est qu’inscription informatique... sauf évidement l’argent sans cesse ponctionnée sur les gens. Plus rien ne bouge, tout le monde est tétanisé, ou sinon à la manière des Syrizistes profite de la situation, en attendant l’effondrement et je ne sais plus quoi d’autre encore”.

Le drapeau et l'olivier. Athènes, janvier 2017

Dragon... athénien. Janvier 2017

Aux 'puces' d'Athènes. Le couple ex-royal. Janvier 2017

Mános est venu se joindre à nous au café. Retraité dont l’épouse travaille encore, il est le seul au voisinage à avoir conservé une certaine vie économiquement potable. “Nos revenus ont chuté de 30%... seulement. Je ne me plains pas”, répète-t-il sans cesse comme pour se justifier. Sa philosophie politique, si j’ose dire, a toujours été... composite. Pro-euro et pro-Union Européenne, Mános fait aussi exception parce qu’il se dit adepte “prudent” du retour au régime de la monarchie constitutionnelle. Son plus beau rêve... supposé laborieux !

Nous n’évoquons pas trop souvent les grands thèmes politiques avec Mános, il n’y a pas de quoi trouver le meilleur raisonnement commun, toutefois, nous estimons vraiment son engagement social. N’étant pas insensible à la réalité du plus grand nombre, Mános participe chaque dimanche à l’opération ‘Laverie automatique du pauvre’, organisée par la municipalité avec l’aide d’un certain nombre de bénévoles. Il s’agit d’une équipe de quatre personnes dont la tâche consiste à procéder à la collecte des vêtements des sans-abri pour les laver, les faire sécher et ensuite les rendre le soir même. “Nous devons faire quelque chose, il ne faut surtout pas se balader les mains dans les poches... non?”. En effet.

Tout un monde s’en va, et le monde prochain croit encore dissimuler ses intentions. En studio et en direct depuis la principale radio privée du Pirée, j’ai présenté cette semaine, l’ouvrage de mon ami Olivier Delorme, historien, économiste et romancier, que les lecteurs de ce blog connaissent déjà: “30 bonnes raisons pour quitter l'Europe”, plus concrètement, l’Union européenne (l’émission est à réécouter ici). Le... vent se lève !

Le livre d'Olivier Delorme en studio radiophonique. Le Pirée, janvier 2017

Tout un monde s'en va! Athènes, janvier 2017

Nouveautés incertaines. Athènes, janvier 2017

Nous avons aussi évoqué brièvement les dites négociations sur Chypre à Genève (une autre émission avait été entièrement consacrée à ce tournant dangereux de la géopolitique qui nous est proche). Plusieurs faits semblent hélas confirmer qu’à Genève, il est en train de se produire un coup d'État et autant, une intervention étrangère sur la République de Chypre, ayant comme objet... sa destruction.

D’après l’analyste, spécialiste de géopolitique Dimítris Konstantakópoulos (il avait été l’invité sur cette radio la même semaine dernière), “cette affaire est l'une des attaques les plus dangereuses et insidieuses que subit le peuple grec durant les deux siècles depuis sa révolution nationale et sociale (1821 Guerre d’Indépendance contre les Ottomans). Elle fait suite à cette autre attaque économique (Troïka) contre la Grèce, laquelle a éliminé la majeure partie de la souveraineté et détruit le pays économiquement et socialement (...)”.

Si la conférence de Genève réussit dans ses buts, cela signifiera le retour du point de vue juridique pour Chypre, au régime de la colonie, autrement-dit, au retour à la situation qui prévalait pour l’île avant 1959. Il y encore trois jours, on nous présentait cette conférence comme résultant de l'effort pour d’arriver à un règlement au problème chypriote, entre les dirigeants chypriotes grecs et turcs qui sont censés négocier une solution, et qui serait par la suite approuvée ou rejetée par les citoyens de l'État chypriote. À présent, cette conférence se transforme en la mise en place d’une conférence internationale permanente, dans laquelle trois pays étrangers (Grande Bretagne, Grèce, Turquie), sans la présence de la République de Chypre, discutent de l'avenir de Chypre. Si cela ne constitue pas un coup d'État, alors comment faudra-t-il définir un coup d’État ? Si cela n’est pas le colonialisme, alors comment alors le designer ? (...)

Certaines... mentalités picturales. Athènes, janvier 2017

Certaines... mentalités picturales. Athènes, janvier 2017

Alors qu’un éventuel... succès de la conférence à Genève signifiera en même temps l'annulation partielle de l'adhésion de Chypre à l'UE, la convocation même d’une telle conférence, remet autant en question la souveraineté découlant de l'acte d'adhésion de Chypre à l'Union européenne, une souveraineté alors complète dont jouissent tous les membres de l'UE (...)”, (aussi Dimítris Konstantakópoulos sur son blog). Accessoirement, une telle suite... des événements, permettrait à la Turquie d’enter... de manière parallèle dans la dite UE.

Au pays tétanisé la neige a fondu, du moins à Athènes. Depuis l’autre monde et depuis Genève, on croit apprendre que les dites négociations sur Chypre vont reprendre la semaine prochaine. Les medias grecs se focalisent alors sur le danger imminent... du retour de la neige un peu partout ; Péloponnèse compris. Propagande, encore et hélas.

Rares touristes de saison... Athènes, janvier 2017

Nos touristes d’hiver, les rares petits artisanats et leurs figures traditionnelles du théâtre d’ombres, nos animaux adespotes (sans maîtres), surtout acceptés dans nos bistrots et sur leurs terrasses. Enfin, ces énormes artisanats traditionnelles du théâtre d’ombres de la géopolitique, plus la mondialisation.

Cependant, Agathée, Kóstas, Mános, et nos moments au café ; tout comme de l’histoire immédiate à jamais torréfiés.

Proximité humaine, embourbée dans son existence, oui, notre vie aura encore un sens en 2017. Merci beau rêve... de préférence actif !

Animaux adespotes acceptés dans nos bistrots. Athènes, janvier 2017




* Photo de couverture: Les fruits de saison... devenus éléments décoratifs. Athènes, janvier 2017

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