vendredi 9 décembre 2016

Feu de tout bois



Époque où l’on fait feu de tout bois. Aux villages thessaliens, comme dans les quartiers plus excentrés d’Athènes, de la tombée de la nuit et jusqu’au petit matin bien frais, la fumée ainsi que l’odeur du bois brûlé rendent l’atmosphère irrespirable. Ce n’est tout de même pas le... smog actuel que subissent les habitants de Paris. Car en Grèce (hors parfois le centre de la capitale), la circulation automobile... se réduit constamment depuis 2011. Enfin... la grande mutation ?

Rocade vide. Grèce centrale, décembre 2016

La journée du jeudi 8 décembre avait été en plus décrétée “jour de grève générale”... dans la digne lignée des luttes devenues symboliques, car même les (derniers) prétextes ne peuvent plus être sauvés, en tout cas, aucunement pas par cette manière. Quelques milliers de manifestants entre Athènes et les contrées suffisamment vidées du pays, aucune grève (possible) dans le secteur privé (hors chez les marins), une belle journée... finalement sans pluie.

Époque où l’on fait vraiment feu de tout bois et au soir du 8 décembre, cela dit, dans la stupéfaction générale, Alexis Tsipras par une allocution surprise à la télévision vient d’annoncer que “de manière exceptionnelle, il y aura un prochain versement immédiat d'une allocation spéciale pour les retraités qui perçoivent jusqu'à 850 euros de pension mensuelle. Alexis Tsipras a dit qu'environ 1,6 millions de retraités en seront les bénéficiaires, et le montant de cette indemnité exceptionnelle sera inversement proportionnelle au montant de la retraite perçue par les personnes concernées”.

Ainsi, ceux qui touchent des pensions d’environ 800 euros par mois, ils recevront une allocation à hauteur de 300 euros. L'aide sera plus importante à mesure que la pension est réduite, et dans certains cas, cette aide dépassera même le montant (mensuel) de la retraite. Le budget nécessaire pour financer cette mesure exceptionnelle est de 617 millions d'euros. Au même moment, Alexis Tsipras a annoncé la suspension de l’augmentation de la TVA pour les îles du Nord et l'Est de l’Égée, particulièrement concernées par les flux migratoires récents”, presse grecque, à l’instar de “Kathimeriní” du 9 décembre. Un... cadeau ?

En ville de Trikala on discute. Décembre 2016

En ville de Trikala, on attend... 2017. Décembre 2016

En ville de Trikala... c'est comme parfois... Décembre 2016

Le pont datant de 1886 à Trikala. Décembre 2016

En ville de Trikala on en discute entre vendeurs de billets de loterie et autant retraités. Le constat est bien connu... et pratiqué. Depuis le début de la mémorandocratie en Grèce (2010), les “gouvernements grecs” ont procédé à une douzaine de diminutions du montant des retraites perçues. Les retraites ont été ainsi diminuées de 20% à 50%, cela, sans tenir compte de l’augmentation du reste de l’imposition directe comme indirecte, TVA comprise (passant de 6% à 24% par exemple et pour certaines denrées de première nécessité).

Le calcul fait par exemple, basé sur le cas d’un couple de retraités percevant encore en 2010, 1.200 € au total de pension mensuelle (à deux), la perte cumulée en termes de revenus est alors d’environ 35.000€ en six ans. Lorsque, comme c’est le plus souvent le cas, ces retraités se doivent soutenir financièrement leurs enfants et petits enfants au chômage, on comprendra peut-être mieux... toute la symbolique du “cadeau”... de Noel d’Alexis Tsipras.

En ville de Trikala, on attend paraît-il 2017, d’après un décompte électronique de saison comme d’époque en ce décembre. Comme semble un... petit monument unique à ma connaissance et en son genre en Grèce, une statue en bronze d’un enfant installé au centre-ville de Trikala... on pisse ainsi parfois dans un violon. Cependant, les journées sont belles (mais froides), les plus jeunes se réunissent sous le grand pont historique de la ville, construit en 1886 par deux ingénieurs venus de France, autre temps !

Trikala, en montagne. Décembre 2016

Trikala, en montagne. Décembre 2016

Trikala, en montagne. Décembre 2016

Sur les montagnes environnantes de l’ex-département de Trikala, le décompte de saison comme d’époque en ce décembre est parfois un peu différent. La première neige déjà tombée, elle n’a pas encore trop marqué les beaux paysages. Les habitants se préparent, les auberges et les tavernes sont peu fréquentées, toutefois, les (timides) réservations étant de retour pour la période des fêtes, voilà pour le peu d’optimisme ambiant.

Rien de “comparable avec la période de l'avant-crise et des excès” me disent-ils, “Nous nous sommes habitués au changement ; nos prix ne peuvent plus baisser, les clients, grecs en tout cas, soit ils peuvent payer, soit ils ne reviendront plus, il n'y a plus de juste milieu...”. Il n'y a plus de juste milieu, c’est clair... et c’est visible.

Pendant que l’on prépare les sucreries et les décorations ambiantes d’un... ‘life style’ manifestement increvable, certains hôteliers font état d’une nouvelle inquiétude, planant dans l’atmosphère supposée de fête. Car depuis peu de temps, des ONG étrangères s’occupant... du sort des migrants et des refugiés en Grèce, visitent (déjà) les zones de montagne en cette Grèce du Nord. Ces... tour opérateurs du méta-monde européiste et/ou de son... au-delà géopolitique, entrent ainsi en contact direct avec les hôteliers des régions concernées, leur proposant la location de leurs hôtels pour, d’abord une année complète, période éventuellement renouvelable.

Au même moment, la presse grecque qui ne publie pas une seule ligne sur ces “micro-événements”, elle évoque cependant volontiers les dernières nouvelles parvenues depuis la Commission européenne, s’agissant du... retour “souhaité” en Grèce d’un grand nombre de migrants et réfugiés que les pays... métropolitains de l’Eurocamp ne veulent plus... accueillir chez eux... espace Schengen oblige.



Grèce des montagnes. Décembre 2016

Temps de jadis. Thessalie. Photographe Takis Tloupas, exposition en 2016

Machine... à l'arrêt. Grèce Centrale, décembre 2016

Les hôteliers des régions concernées sont très inquiets. Je les ai rencontrés directement, ils sont consternés et pour tout dire divisés (même parfois au sein des familles étendues): “Ces gens, des ONG étrangères, sont apparus ici il y a un petit mois. Ils ne viennent pas au hasard, ils ont obtenu... leurs informations depuis l’administration... régionale, voire les banques me semble-t-il. Oui, des banques, car ils savent déjà relativement bien quel est notre situation. Ils semblent être suffisamment informés par exemple sur les dettes, surtout insurmontables de telle ou telle entreprise du secteur en difficulté”.

Les nôtres sont alors bien coincés. Pour certains, soit c’est la banque avec les funds rapaces qui saisiront leurs hôtels, soit il va falloir passer... par la case des migrants. Ou bien se battre pour un tourisme de qualité... dans l’urgence. Quelle... vie ! Les ONG nous proposent par exemple de loger 100 migrants lorsque l’hôtel le permet, et cela, pour 27€/tête, repas compris et par jour. Le tout, sur une année complète. Une affaire qui générerait un chiffre d’affaires de près d’un million d’euros. Les hôteliers savent que par un tel taux de remplissage, ils réaliseront un bénéfice d’au moins 400.000€ sur l’année. En deux ans, ils auront épongé leurs dettes pour certains... Puis, voir éventuellement leurs hôtels abimés n’est pas bien grave, ils peuvent les réparer ; ils ne seront tout de même pas démolis.

Dans d’autres régions, ou même un peu plus loin, il y en a qui... auraient cédé, mais ils n’osent pas surtout pas le dire. Pour nous convaincre, ceux des ONG en rajoutent en disant qu’en plus de l’hôtellerie et restauration, il y a encore tout un busines à faire avec les migrants sur les produits... dérivés. Télécartes, divers appareils, rasoirs... préservatifs. Ils nous laisseraient... libres à nous organiser sur ce plan là. Personnellement, j’ai dit ‘NON’, et au village, nous avons réuni une écrasante majorité de signatures pour ne pas accepter ces gens chez nous, si différents et surtout une fois ici, isolés comme dans une belle prison dorée. Que feront-ils alors au bout de quelques mois ? Quelles seraient-elles leurs activités ? Entre-nous, le climat a bien chauffé et certains habitants ont même menacé les ‘hôteliers... traîtres’ de manière ainsi concrète. ‘Nous irons brûler vos hôtels si vous acceptez’, ont-ils dit. Drôle d’hiver... chaud” (témoignage datant de ce décembre 2016... endroit bien précis).

Vaste poulailler... nouveau. Grèce rurale, décembre 2016

Bistrot abandonné depuis longtemps. Grèce rurale, décembre 2016

Manifestants PAME à Athènes (presse grecque). Le 8 décembre

Époque où l’on fait feu de tout bois et où l'on se figure qu'on pense dès qu'on se trouve face à un problème imposé par la seule... fatalité sans cesse “travaillée” des gros joueurs mondialisants. Nos manifestants athéniens lors des manifestations, même ceux du PAME (syndicat PC), ont l’air plutôt sombres et résignés, la fumée ainsi que l’odeur de la société grecque brûlée rendent ainsi l’atmosphère irrespirable (déjà sans migrants).

Les Grecs pensent toutefois que Tsipras abat sur la table... de l’abattoir ses dernières cartes, alors que Klaus P. Regling l’économiste allemand et directeur général du mécanisme européen de stabilité (MES), déclare déjà que “Ces mesures grecques annoncées par Alexis Tsipras, elles ont été décidées sans les soumettre à l'aval des institutions, ce qui pose bon nombre de questions” (presse grecque du 9 décembre).

Des élections, se profileraient ainsi à l’horizon d’un paysage politique en réalité mort. Ceux d’Athènes, retraités comme mes cousins et originaires du village y sont montés depuis la capitale, histoire de se ressourcer durant quelques jours comme on dit. Se ressourcer, c’est-à-dire... revenir à Athènes le coffre de leur voiture rempli de viande et de produits plus locaux que jamais. “Nous n'y reviendrons pas pour Noel cette année. Les enfants ne veulent pas quitter Athènes, puis, l’essentiel est fait. Nous partons... bien pleins !”.

En Thessalie et en 1966. Photographe Takis Tloupas, exposition de 2016

En Grèce, la circulation automobile... se réduit constamment depuis 2011. Enfin... peut-être la grande mutation, et nos animaux adespotes peuvent alors ainsi contempler à souhait... ce bitume déserté des humains. “La Grèce n'est pas viable”, répétait déjà l'attaché militaire de Sa Majesté, face à notre grand poète (et diplomate) Georges Seféris (1900-1971, l'un des plus prestigieux poètes, écrivain Grec, Prix Nobel de Littérature en 1963). C’était en 1946. Pourtant, nous sommes toujours là dans un sens (“Carnet de bord politique - II”, 10 mai 1946, édition de 1983, Athènes).

On ne le répétera par les temps qui courent... jamais assez. Comme pour ces extraits du discours prononcé par Georges Seféris à Stockholm en novembre 1963:

J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain; la justice est sa règle. Dans l’organisation si précise de la tragédie classique, l’homme qui dépasse la mesure doit être puni par les Érinyes. Bien plus, la même règle vaut pour les lois naturelles.

Le soleil ne peut pas dépasser la mesure, dit Héraclite, sinon les Érinyes, servantes de la justice, sauront le ramener à l’ordre. (...) Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve.”

Nos animaux adespotes contemplant... le bitume des humains. Grèce, décembre 2016

Hiver et époque où l’on fait feu de tout bois. Devant l’entrée des bistrots thessaliens, nos animaux espèrent patiemment... tandis que d’autres, contemplent alors à souhait... le bitume.

Décidément, dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous aurait besoin de tous les autres.

Nos animaux espèrent patiemment. Thessalie, décembre 2016




* Photo de couverture: Temps de jadis. Thessalie 1948. Photographe Takis Tloupas, exposition en 2016

1 commentaire

elabonpolyn a dit…

Cher Panagiotis,j'ai eu une pensée pour vous en lisant ce papier. Le fact-checking dont Lordon parlait récemment versus le journaliste-flâneur...


http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/486824/le-devoir-de-philo-l-election-de-trump-dans-l-oeil-de-l-ecole-de-francfort
Gaëtan Fortin Montréal

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