vendredi 12 août 2016

Seul le Soleil sait



Été 2016, pour l’instant profond. Seul le soleil sait peut-être... et d’abord ses poètes. “Loués soient la lumière et le premier - vœu de l’homme gravé sur la pierre - la vigueur dans la bête qui guide le soleil - la plante qui a chanté pour que le jour se lève”, écrivait Odysséas Elýtis, devenu depuis indépassable. Les rues d’Athènes se vident devant la Grande fête, et la presse quant à elle, elle aime publier ces photographies de la Grèce des îles d’il y a plus d’un demi siècle, à l’instar de l’œuvre du photographe Américain Robert A. McCabe.

Les rues d’Athènes se vident. Août 2016

La Grande Fête de l’été (et pour certains de l’année), s’agissant évidemment du 15 Août, fête de la Vierge chez les Grecs, à très juste titre considérée comme étant ni plus, ni moins, “Pâques de l'été”. Le 15 août, toute la Grèce culturellement orthodoxe célèbre “son” “Dekapentavgoustos” (“le 15 Août”), une fête à l’occasion de laquelle les fidèles rendent hommage à la Vierge Marie le jour de sa Dormition tandis que dans le catholicisme actuel, la croyance de la montée au ciel de son corps porte le nom d'Assomption.

C'est l'occasion pour plusieurs pratiquants d’effectuer des pèlerinages vers certaines églises dédiées à la Dormition, la plus réputée étant celle de Tinos. En réalité, en ce grand jour de “Dekapentavgoustos” qui est considéré comme la plus importante célébration de l’été, des milliers de croyants se rassemblent pour adorer l’icône de la Vierge Marie (ou sinon pour se montrer...) lors de multiples processions.

Navire chinois. Près du Pirée, juillet 2016

Habituellement, la semaine du 15 Août marque pour les Grecs (et pas uniquement) l’apothéose comme on aime dire de l’été, et il est comme impossible de manquer un “Dekapentavgoustos” au bord de la mer, les (très nombreux) plus pauvres que les autres, trouveront d’ailleurs refuge chez leurs amis ou parents près des côtes, ou sur les îles. Des amis des amis... leur offrent même les billets A/R entre le Pirée et Salamine, peut-être aussi... parce que le plus grand port du pays, est depuis peu (mercredi 10 Août) contrôlé par la firme COSCO.

Le géant chinois du transport maritime Cosco a annoncé mercredi avoir conclu l'achat de la majorité du capital de la société du Pirée (OLP), l'autorité gérant le plus grand port de Grèce. D'après l'accord, approuvé par le Parlement en juillet, Cosco a acquis 67% de l'autorité portuaire pour un montant de 368,5 millions d'euros (409 millions de dollars), rapporte alors la presse économique”. La crise pourra sans doute tout changer au pays... hormis le 15 Août. Encore heureux !

Athènes, maison fermée. Août 2016

Le marché central peu fréquenté. Athènes, Août 2016


Chat perdu... en mai 2016. Athènes, Août 2016

Taverne fermée depuis longtemps. Athènes, août 2016

Dans Athènes, le marché des halles est déserté, les cambrioleurs envoient leurs guetteurs... sur le terrain des quartiers, parfois ces guetteurs osent même sonner chez les gens prétextant une supposée quête d’argent “pour faire opérer un enfant malade en Suède”, ou sinon, ils se contentent parfois d’arracher les... mécanismes d’arrosage automatique dans les jardins, provoquant ainsi ces grandes fuites d’eau... inexpliquées. “Dekapentavgoustos” à Athènes, c’est aussi cela.

Dans la nuit, et parfois même en pleine journée, on entend les alarmes sonner dans les quartiers, tentatives ou alors cambriolages... aboutis. Qui sait ? Les quartiers centraux deviennent enfin mieux accessibles aux piétons (pour ceux qui supportent nos températures en tout cas) ; on prendra en conséquence le temps d’observer les... ruines des tavernes fermées depuis longtemps, la façade des locaux SYRIZA dans le quartier d’Exárchia dégradée, de même qu’une certaine présence policière... sélective, le but étant de protéger les églises du quartier des attaques et dégradations commises récemment par des individus se réclamant d’un certain “mouvement autonome et solidaire”.

Chefs politiques caricaturés. Athènes, août 2016

La Villa Éole en décrépitude. Athènes, août 2016

Terrasse d'un bistrot. Athènes, août 2016

Cette dernière affaire ayant d’ailleurs choqué plus d’un en Grèce, aurait été “motivée” par l’expulsion quelques jours auparavant des “autonomes” comme des refugiés-migrants du bâtiment d’un ancien orphelinat à Thessalonique appartenant à l’Église, le bâtiment a été d’ailleurs aussitôt démoli. Le fond du problème ce qu’en Grèce, l’immense majorité des citoyens voit de très mauvais œil l’arrivée et l’installation des migrants et des refugiés.

Cette affaire devient ainsi forcément (comme toutes les autres) ingérable par les arrivistes du dernier Syrizisme, tandis que le climat social vire à la jacquerie de la... grève de l’impôt et des cotisations. Alexis Tsipras a même brièvement interrompu ses vacances près du Cap Sounion... et du Temple de Poséidon, pour présider à une réunion ministérielle au sujet des flux de nouveau grandissants des migrants depuis la Turquie, maintenant que le supposé accord entre ce pays et l’UE est de fait enterré. L’été se... terminera paraît-il très bientôt.

Ailleurs dans le pays des îles et du soleil c’est le calme supposé plat en dépit du vent fréquent du moment, l’étésien ou meltémi, et qui soufflent pendant l'été depuis qu’ils auraient été envoyés par Zeus pour rafraichir l'atmosphère, flux de nord, souvent soutenu, s'établissant essentiellement entre les mois de juillet à septembre, par période de deux à quatre jours, voire plusieurs semaines d'affilée. Pays du moins... à l’atmosphère parfois rafraichie.

Emplacement du Temple de Poséidon sur l'île de Póros. Août 2016

Vue de l'île de Spetses. Août 2016

Vue de l'île de Spetses. Août 2016

Sous ce grand soleil et sous ce calme supposé plat, l’époque brûle... d’envie de brûler si possible tout derrière son passage. Il n’y a guère longtemps, une femme bien placée au Ministère de l’Environnement (?) était venue avec ses amis boire une bière à la guinguette connue des habitués de la plage... intouchable de Fokianos, sur la côte Est du Péloponnèse. Cette belle baie, jusqu’à présent préservée du tourisme de masse, est accessible par une route sinueuse ou sinon par la mer.

C’était aussi le... haut lieu où ma cousine V. passait ses vacances en camping libre, en compagnie des siens, et cela depuis bien tant d’années. Maria (pseudonyme), la tenante de la guinguette m’a demandé des nouvelles de ma cousine, hélas, V. lutte désormais contre la maladie comme elle a lutté... sans trop de succès, contre la dite crise. Cette dernière a déjà emporté sa pharmacie, parfois évoquée ici à travers ce blog... Soleil et tristesse.

Tout le monde observe qu’en ce moment, une nouvelle route, une nationale est en construction pour ainsi... faciliter l’accès à Fokianos. Cette femme, si bien placée au Ministère de l’Environnement s’adressant à la tenante de la guinguette, elle lui aurait lancé cette phrase en pleine figure: “Dans trois ou quatre ans vous ne serez plus là. Des investisseurs Allemands ou Chypriotes achèteront vos baraquements et vous partirez car ils vous paieront très bien. D’où l’utilité de la nouvelle route. Tout changera ici... il y aura une bien autre manière d’accueillir les visiteurs”.

La nouvelle route vers la baie de Fokianos. Août 2016

La nouvelle route vers la baie de Fokianos. Août 2016

Devant la guinguette, la baie de Fokianos. Août 2016

Maria, tenante... historique de la guinguette à Fokianos se montre pourtant philosophe. “Notre destin reste inconnu, par les temps qui courent comme par d'autres temps des pays entiers peuvent même disparaître, voire sombrer dans la guerre. Admettons que c'est alors l'été et que c'est pour autant, le temps des figues, non ?

Ailleurs dans le Péloponnèse, adultes, enfants, de même... que certains félins, animaux adespotes (sans maître), s’adonnent à la pêche près des petits ports comme devant les restaurants. Temps suffisamment à l’arrêt avant les tempêtes géopolitiques en cours de formation, certains prétendent alors que cet été 2016 serait à sa manière un lointain doublon de l’été 1914, exagération alors ou pas ? Temps historique alors... en fluide. “Le tourisme est bien en baisse cet été, quoi qu'ils nous racontent ceux de la télévision, et en plus, les visiteurs de la Grèce n’ont plus les moyens comme avant, et quant aux Grecs... n’en parlons plus”, estime Yórgos, conducteur de taxi à Leonidio dans le Péloponnèse.

Vente de cigarettes et couture. Leonidio, août 2016

La... pêche. Pláka, port de Leonidio. Août 2016

La... pêche. Pláka, port de Leonidio. Août 2016

La... pêche. Pláka, port de Leonidio. Août 2016

Nous savourons nos figues, leur été, et ainsi ce temps historique prétendument étincelé sous un tel soleil. Au même moment, les recettes fiscales de l’État vont de mal en pire, le gouvernement se lance comme il peut dans une... croisade contre l’évitement de l’impôt. Ce que je constate partout, tient du fait que les Grecs ne peuvent plus et ne veulent plus verser un seul sou à l’État, étant donné qu’en retour, ils obtiennent la réduction, voire l’anéantissement de leurs retraites, de leur système de santé, de leur possibilité de vivre, d’entreprendre... d’exister.

Il faut rappeler que le cynisme des arrivistes... “apatrides” de SYRIZA (comme le peuple préfère les désigner de plus en plus souvent en ce moment), a eu d’abord comme conséquence de disqualifier toutes, mais vraiment toutes les formations de la gauche grecque. “Rien ne prend, et rien ne prendra plus jamais à gauche, ou sinon... il va falloir attendre trente ans. Le ballon a changé de terrain et nous n’avons d’ailleurs plus d’équipe pour disputer un quelconque terrain politique. L’Unité Populaire - la Gauche tout court - n’est autre chose qu’un ramassis de sectes où les monologues se croisent... comme ils s’éloignent de la réalité concrète. Notre temps politique a été perdu, c’est-à-dire gaspillée et trahi entre 2012 et 2015 voilà tout. Les Grecs attendent d’autres... solutions, ils guettent le moment où ceux de la droite extrême, autres que les nazillons de l’Aube Dorée proposeront une issue à la crise. Je le vois venir”. Témoignage direct et très récent d’un cadre de l’Unité Populaire (et qui n’y restera pas très longtemps) ayant tout de même le sens des réalités.

Temps des figues. Póros, août 2016

Accessoirement (manière aussi de parler), comme SYRIZA (à l’exact suite des attitudes des gouvernements précédents), tente (en vain) de préserver “sa” fonction publique des pires conséquences des mémoranda, faisant peser sur tous les autres l’essentiel du fardeau ; il vient de ce fait d’entériner dans les mentalités et déjà... à travers les usages, la plus grande fracture sociologique que la Grèce contemporaine après la Guerre Civile (1944-1949) ait connue, à savoir, l’hostilité grandissante et d’ailleurs partagée, entre nos concitoyens fonctionnaires et toutes les autres catégories socioprofessionnelles que compte alors encore (un peu) ce pays.

Tandis que durant les grands mouvements sociaux et politiques contre les mémoranda en 2011 et 2012 par exemple, on observait bien cette osmose d’en bas, dépassant tout clivage socioprofessionnel, en 2016, le dialogue même entre ces “bandes rivales” est déjà impossible. Lorsque ceux de la fonction publique en ragent contre les commerçants qui n’éditent pas leurs factures, ces derniers rétorquent ouvertement qu’ils n’ont pas envie de payer pour engraisser une fonction publique à leurs yeux inutile, voire nuisible.

Nous ne voulons pas et nous ne pouvons pas payer pour que vous, vous existiez, tandis que nous, nous mourons. Nous ferons tout pour faire couler votre navire, ainsi Tsipras sera obligé d’accepter les coupes sobres sur la fonction publique, rendues comme on sait automatiques après son... troisième mémorandum. Il a signé la mise à mort du secteur privé, nous lui rendrons ainsi... son dû”.

Retour à Athènes. Août 2016

Ainsi, le retour... à Athènes sera incontestablement dur pour certains, déjà pour ceux du gouvernement, et d’ailleurs ils le savent. Alexis Tsipras multiplie les... inaugurations, les déclarations plus grossières que jamais, il multiplie aussi, l’hybris de ses mensonges provoquant le rejet, voire le dégoût, de ceux qui l’écoutent encore.

Au soir du 11 août, les responsables du Centre Médical Solidaire Métropolitain d’Ellinikón (dans les quartiers Sud d’Athènes), publient un texte, dénonçant justement cette attitude si profondément antisociale et immorale des dirigeants Tsipriotes:

Nous avons assisté cet été, à une campagne de désinformation organisée, émanant du ministère de la Santé, au sujet déjà de l'accès ou pas, des citoyens non assurés (30% de la population) aux services relevant du Système national de Santé (NHS), s’agissant entre autre d’avoir accès aux médicaments dits ‘libres’ et ainsi à certains examens diagnostiques. Beaucoup a été dit et, malheureusement, ce qui s’applique et qui s’appliquera sera bien moindre. Nous avons promis d’en parler lorsque nous aurons une idée complète suite aux nouveaux décrets relatifs à cette question”.

Nous ne pouvons pas toutefois ne pas commenter, même rapidement, ce qui se passe en ce moment, comme cette inauguration de l'hôpital de l'île de Santorin, (par Alexis Tsipras en personne), organisée... comme une fiesta. Cet hôpital est présenté comme étant public lorsque, en réalité, sa gestion sera assurée par une société anonyme privée. De même, que lorsque le Ministère de la Santé le fait fonctionner sans embaucher, tout simplement, ils fait transférer du personnel depuis les autres hôpitaux publics, déjà... dégarnis en personnel”.

Été... pour l'instant profond. Golfe Saronique, août 2016

Été... pour l'instant profond. Golfe Saronique, août 2016

Été 2016, pour l’instant profond sous les vents de la géopolitique et sous ses propres vents égéens tout court. Seul le soleil saurait nous dire enfin quelque chose peut-être... et d’abord ses poètes.

Nous avons accoutumé de penser que le vent est en faute, qui de son souffle a défloré les jardins printaniers, en oubliant purement et simplement que la puissance mise en jeu pour parfaire une rose dépasse de beaucoup la vigueur du vent le plus déchaîné.” (Odysséas Elýtis, ‘Anichta Kartia’ - ‘Pages volantes’ - en 1974, “Pierre Reverdy entre la Grèce et Solesmes”.)

Été... pour l'instant profond. Golfe Saronique, août 2016




* Photo de couverture: Grèce des années 1950. Photographie de Robert McCabe

5 commentaires

marie.lina M a dit…

merci pour ses pages , mon coeur saigne pour la Grèce , d'autant que votre doux pays je l'ai connu en pleine joie, en juillet 1974 ( j'avais 17 ans),les colonels étaient à Théssalonique et les gens souriaient aux gamines (seules et fofolles ) sans jamais nous opposer une violence ni un refus!

marie.lina M a dit…

mon coeur saigne pour la Grèce ,d'autant que votre pays fut si radieux lors de mon voyage d'ado (17 ans !)LS colonels chassés à THESSALONIQUE vous dansiez et souriez a la vie ! 1974 c'est si proche et si loin , honte à la finance

Omphalos a dit…

C'est l'incertitude sur la forme à venir du chaos qui pèse…

zozefine a dit…

"“Nous ne voulons pas et nous ne pouvons pas payer pour que vous, vous existiez, tandis que nous, nous mourons. Nous ferons tout pour faire couler votre navire". comment ne pas être d'accord ? ton constat (le constat de ton interlocuteur) sur la LE est terrible. et sur la gauche, discréditée jusqu'au trognon, et pour longtemps. et j'avoue que je serais commerçante, paysanne, ou n'importe quoi d'autre en fait, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas donner un sou à ce gouvernement. je tricherais, je cacherais, je mentirais, je frauderais. absolument sans aucun scrupule. en attendant une réaction puissante de rejet de cette UE qui nous tue. ce qui est terrible, c'est que dans ce contexte de merde, tout discours de sursaut national, de refus de la colonisation et de l'asservissement par l'UE ne peut actuellement être proféré et entendu (surtout entendu) que par la droite nationaliste (mais pas l'ANEL). mais s'il faut ça pour sortir ce pays de l'enfer dans lequel l'ont plongé les technocrates, lobbyistes, banquiers, investisseurs et autres requins, alors soit. et c'est un discours que moi, sylvie, j'aurais été incapable de tenir il y a un an. mais maintenant, oui. cette crise nous/me plonge mentalement, éthiquement, politiquement dans l'horreur de la rage et du désespoir.

Filougrec a dit…

Bonjour à tous les philhélènes et encore merci à Panagiotis pour son oeuvre ! Je ne suis pas persuadé que, en cas de sortie de l'Europe par la Grèce, ses habitants se mettent à tout déclarer (tout, c'et-à-dire en 1er lieu la VAT...). Je viens d'acquérir une petite maison ancienne sur le continent, et le seul intervenant à avoir déclaré le revenu lié à cet achat a été... le notaire ! Depuis que je viens dans ce pays que je chéris (bientôt 40 ans), lui et ses habitants, le fait est que j'ai toujours vu cette pratique ; et je ne crois pas que celle du "fakelo" s'arrête non plus.

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