dimanche 8 mai 2016

Le temps de demain



L’hybris galope, la métadémocratie triomphe. Déjà en son temps, et ainsi inlassablement le nôtre mais aggravé, Cornelius Castoriadis notait peu avant de disparaître que “Ce qui caractérise le monde contemporain ce sont, bien sûr, les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, mais ce qui me frappe surtout, c'est l'insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens”. Outrée par sa... gauche comme par sa droite, la rue grecque manifeste tout de même comme elle peut ce week-end.

Devant les locaux SYRIZA à Thessalonique. Le 7 mai (presse grecque)

Les ministrions SYRIZA/ANEL ainsi que leurs élus, s’apprêtent à faire adopter... l’insignifiant dominant, dans la pire parodie “parlementaire” de ce premier quart du nouveau siècle grec, décidément troïkanisé. Le mémorandum-4 s’installe comme alors une formalité... ou presque.

Dans la journée, des manifestants... de l’autre gauche, une fois surgis devant les locaux SYRIZA à Thessalonique, ils ont été repoussés par les forces de l’ordre, lesquelles n’ont pas du tout lésiné sur les moyens... chimiques. L’insignifiant est autant un redoutable asphyxiant, mais nous le savions déjà et cela même par expérience. Pauvre... modernité !

Au même moment à Athènes, d’autres policiers, cette fois-ci représentant leurs syndicats, ont brièvement et “symboliquement occupé en signe de protestation” le siège de SYRIZA et depuis, ils campent devant cet immeuble de la place Koumoundoúrou, provoquant en conséquence la (pseudo) réaction Syriziste, exprimée par un bref communiqué: “La présence des forces de police à l’intérieur du siège d’un parti de gauche fait référence à d'autres moments de notre histoire, lesquels ont bien été dépassés par notre démocratie”. Bonne, ou plutôt très mauvaise blague.

Policiers-manifestants devant les locaux SYRIZA à Athènes. Le 7 mai (presse grecque)

Manifestants, Place de la Constitution. Athènes, le 7 mai (presse grecque)

Slogan du moment: “Tsipras Traître... Judas Iscariote”. Athènes, mai 2016

Comme durant la Guerre du Péloponnèse, “Thucydide dit que même la langue a été complètement corrompue. Parce que les mêmes mots étaient utilisés par les deux parties contraires pour dire en apparence la même chose et en vérité des choses tout à fait contraires. Ça vous rappelle rien ça ? Est-ce que M. Menghistou n’est pas un grand démocrate ? Tout le monde est pour la démocratie, tout le monde est pour le socialisme, tout le monde est pour le bien commun. Les mots ne veulent plus rien dire, nous vivons une guerre civile en Occident qui a commencé je ne sais pas quand et qui a fait qu’il y a cette énorme usure du langage”, remarquait ainsi Cornelius Castoriadis.

Le grotesque de cette déclaration du parti de l’ex-gauche grecque prétendument radicale est si grotesque, que plus personne même ne se donne la peine d’expliquer aux intéressés que SYRIZA n’est pas un parti de gauche, et n’est pratiquement plus un parti dans un sens, et que la démocratie enfin évoqué est si piétinée en ce moment alors par la clique au pouvoir. Les Grecs pensaient que cette autre figure de la marionnette Samaras aux affaires, avait été politiquement la plus cynique depuis des lustres, eh bien... ils ont eu tort, il y a désormais l’indescriptible cas d’Alexis Tsipras...

Dans Athènes, comme dans toute la Grèce, organisations politiques, collectifs et syndicats appellent à manifester, les ferrys restent amarrés, et Athènes, la supposée “Belle endormie” attend son heure... et elle risque de bien attendre encore un moment. Les graffitis grossièrement antiallemands refont autant surface sur nos murs, ce n’est qu’en analogie... avec la grossièreté évidente de la politique menée en Europe par les élites de l’Allemagne, cela n’échappe plus à personne, le chaos (pour l’instant contrôlé ?) en plus.

Ferry, Golfe Saronique, mai 2016

Athènes et... les Allemands. Mai 2016

Les... Allemands et le Chaos. Athènes, mai 2016

Sauf que le grand jeu géopolitique autour de la crise grecque (autrement-dit, la guerre faite contre la Grèce), a toujours été largement plus complexe que les épigraphes des murs ou même que les débats supposés idéologiques ne le laissent penser. Signe des temps, le nouvel Ambassadeur des États-Unis à Athènes (nommé cette semaine) n’est autre que Geoffrey R. Pyatt, jusque là, chef de la mission diplomatique de son pays à Kiev.

Geoffrey R. Pyatt n’est pas n’importe qui dans le corps diplomatique de son pays, c’est un homme proche de Victoria Nuland , et en février 2014 les conversations téléphoniques de la sous-secrétaire d'État ont fait l'objet d'écoutes par les services secrets russes durant l'Euromaïdan fabriqué justement par la caste atlantiste avec l’aimable collaboration de la diplomatie allemande, et... à la clé, l’installation à Kiev d’un pouvoir suffisamment néonazi... pour ne rien oublier lorsqu’il s’agit de certains faits... historique forcément divers. La diffusion en tout cas des conversations téléphoniques, par un collaborateur du vice-premier ministre russe a fait un scandale. Le langage employé: “And, You know... Fuck the EU (UE)” avait d’ailleurs particulièrement choqué à l’époque.

Ainsi, nous considérons à Athènes que cette nomination disons “surprise” de Geoffrey R. Pyatt en Grèce, et cela, à trois semaines de la visite programmée de Vladimir Poutine, n'est sans doute pas anodine... La dite crise grecque participe alors visiblement du... triangle géopolitique des guerres en cours (guerres... à voltage fort différent certes).

Le nouvel Ambassadeur des États-Unis en poste à Athènes

Ukraine - Grèce - Syrie, et dans les trois “cas”, la Turquie néo-Ottomane d’Erdogan s'en mêle bien dangereusement, par exemple, on frôle tous les jours des “épisodes chauds” en mer Égée, tant les navires et les avions de la Turquie violent les espaces... aérien et maritime grecs, en présence... des forces de l'OTAN. D'ailleurs, d’après la presse grecque du jour, “Ces agissements de la Turquie en mer Égée, inquiètent désormais Washington” (quotidien “Kathimeriní” du 8 mai). Très dangereuse... donc modernité !

Modernité de toujours. “L'apologie de Socrate” au théâtre. Le Pirée, mai 2016

En mer au large d'Athènes. Mai 2016

Manifestants et étudiants. Athènes, le 7 mai (presse grecque)

La tension monte à Athènes même, et cela jusqu’à la buvette du “Parlement”, où les membres d’une délégation d’avocats venue du département de Karditsa (Thessalie), ont eu une altercation très remarquée avec le député SYRIZA (et avocat), Spýros Láppas, élu du département. D’après le reportage de la presse le... bref dialogue entre les deux parties fut le suivant:

'Vous n'avez pas honte ? Comment pouvez-vous être un avocat et en même temps en tant que député, voter en faveur des mesures, au lieu de présenter une motion de censure frappant le ministre M. Katroúgalos ?', aurait dit l'un des avocats venus de Karditsa”.

‘C’est quoi ce ton? Comment donc osez-vous me parlez ainsi ? Comment avez-vous fait pour venir ici ?’ Répondit sèchement le député de SYRIZA lequel au même moment s’est mis à rechercher les hommes de la police assurant la sécurité au Parlement, un agissement qui a mis plus en colère, les avocats de Karditsa”.

'Honte! Nous avons voté pour vous et vous nous avez trahis', a-t-on entendu crier”.

’Le sort des avocats ne nous intéresse pas, ce qui nous intéresse, c'est le gouvernement SYRIZA et le pays', leur répondit le député, d'après les témoins directs de l'épisode’”, hebdomadaire “Pontíki”, du 7 mai sur son site.

Les Grecs ont ainsi pu comprendre que la plus grande préoccupation des élus SYRIZA... c’est de se maintenir au pseudopouvoir le plus longtemps possible, histoire de... faire fructifier l’aubaine (toute relative certes) financière que cela représente, et d’ailleurs, de bénéficier et de faire bénéficier si possible leurs proches, tout simplement, en opposition avec ce que les Grecs... expérimentent dans leurs majorité.

Manifestants PAME (syndicat KKE). Athènes, le 7 mai (presse grecque)

L'altercation entre avocats et député SYRIZA. Source “To Pontíki”, le 7 mai

Route barrée devant le Palais du Premier ministre. Athènes, le 7 mai (presse grecque)

D’où l’ampleur de cette bien ultime dangerosité du gouvernement SYRIZA/ANEL, déjà il a pactisé avec ceux de l’élite mondialisatrice occidentale qui tirent alors les ficelles derrière les marionnettes des politiciens (pour ne pas dire qu’il a été “acheté” comme de nombreux Grecs le pensent à présent ouvertement) ; ensuite, ce gouvernement, hélas davantage que celui du lugubre Samaras, est capable de signer tout mais vraiment tout... allant jusqu’à la destruction complète du pays avant de disparaître peut-être avec.

Funeste aporie de la gauche en Grèce et ainsi énorme montée de l’insignifiance. Événement dans l’événement et cependant fort significatif devant les derniers agissements du clan des opportunistes Tsiproformes, l’ensemble de l’équipe, journalistes, hommes et femmes de lettres rédigeant chaque semaine en intégralité le supplément culturel “Enthèmata” du journal “Avgí” de SYRIZA, a démissionné en bloc cette semaine.

Pour son ex-rédacteur en chef Stratis Bournazos, la situation était devenue intenable: “Je me sens désormais loin de SYRIZA et loin du gouvernement, je pense que l'essentiel de sa politique est dans l'erreur, puis, je ressens quelque chose de plus lourd, je n'ai plus de confiance politique à leur égard”, et une bonne partie de la presse grecque a diffusé le long texte de l’équipe d’Enthèmata... sauf bien entendu le quotidien “Avgí” !

Jardin national fermé. Athènes, le 7 mai (presse grecque)

Sans abri à Athènes et...lecteur. Mai 2016

Sans-abri à Athènes... et lecteur. Mai 2016

Par les temps qui courent, la littérature historique a de nouveau la côte, même parmi nos sans-abri ; ils ont sans doute le temps de lire en anglais, “La Mandoline du capitaine Corelli”, un roman écrit par le Britannique Louis de Bernières en 1993 et dont l'histoire se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, sur l'île grecque de Céphalonie. Le roman a été adapté au cinéma par John Madden en 2001, sous le titre “Capitaine Corelli” et le rôle du capitaine est tenu par Nicolas Cage et celui de son amoureuse Pelagia par Penélope Cruz.

Plus pressés par les urgences du temps actuel que par celles du passé, de nombreux journalistes du pays (250 signataires), annoncent dans une pétition qu’ils dénoncent une fois de plus, le “rôle suspect” l’Union Syndicale des Rédacteurs de la Presse (ESHEA), puisque cette dernière a décrété la grève des journalistes depuis vendredi, rendant en réalité service au gouvernement, en imposant ainsi le... manque d’informations sur les faits gravissimes du moment. Ce n’est pas la première fois dans la profession (pratique observée également durant le passage... en force des mémoranda précédents), sauf que cette fois, la grève n’a pas été suivie et en plus, de nombreux journalistes annoncent ainsi leur intention de former leur propre syndicat indépendant.

Le temps presse, les lignes bougent et... le pays se meurt. Soudainement... le Ministre de l’Énergie Skourlétis vient de céder et de ce fait d’accorder ce que la société Eldorado Gold avait souhaité obtenir pour poursuivre dans son exploitation très controversée des mines d’or à Skouriés, au Nord de la Grèce. Ces derniers jours encore, de nombreux alinéas et amendements... parasites sont incérés par les ministres et les élus SYRIZA à de textes législatifs qui n’ont initialement pas de rapport avec. Ainsi, un tel paragraphe... libère “de toute responsabilité pénale les cadres de l'Université de Crète pour la mauvaise gestion des fonds”, une affaire qui implique comme tout le monde sait, la responsabilité civile et pénale du ministre de l'Économie Giórgos Stathákis, armateur et ancien de l’Université justement en Crète.

Produits locaux. Grèce, mai 2016

Spécialités grecques. Athènes, mai 2016

Touristes à Athènes, mai 2016

Un autre amendement de ce genre, donne la possibilité “d'exploiter les biens immobiliers appartenant au Ministère de la Santé par de nouvelles méthodes de 'Real Estate'”, ne nécessitant pour ce faire que la simple et unique signature du Secrétaire Général du Ministère, en dehors de tout débat futur, heureusement alors que les journalistes ne sont pas en grève en ce moment, (source “I Efimerida” du 6 mai).

Produits locaux... et spécialités grecques ! L’hybris galope, la métadémocratie triomphe et les touristes à Athènes parlent bien d’autres choses entre eux, leur univers est parfois (pas toujours) comme une sorte d’exoplanète aux yeux des Grecs.

Je ne sais pas (pourquoi il n'y a-t-il pas d'opposition à ce libéralisme-là actuel), c'est extraordinaire. On a parlé d'une sorte de terrorisme de la pensée unique, c'est-à-dire une non-pensée. Elle est unique en ce sens que c'est la première pensée qui est une non-pensée intégrale. Pensée unique libérale à laquelle personne n'ose s'opposer. Qu'était l'idéologie libérale à sa grande époque ? Vers 1850, c'était une grande idéologie parce qu'on croyait au progrès. Ces libéraux-là pensaient qu'avec le progrès il y aurait l'élévation du bien-être économique. Mais, même quand on ne s'enrichissait pas, dans les classes exploitées, on allait vers moins de travail, vers des travaux moins pénibles, on serait moins abruti par l'industrie: c'était le grand thème de l'époque. Benjamin Constant le dit: Les ouvriers ne peuvent pas voter parce qu'ils sont abrutis par l'industrie (il le dit carrément, les gens étaient honnêtes à l'époque !), donc il faut un suffrage censitaire”, expliquait enfin Cornelius Castoriadis.

C’est bien pire on dirait en ce moment... et le temps de la liberté ce n’est pas pour demain ; néanmoins, la rue grecque manifeste tout de même comme elle peut ce week-end.

Le temps de la liberté... ce n’est pas pour demain. Athènes, mai 2016




* Photo de couverture: Manifestants à Athènes, le 7 mai (presse grecque)

2 commentaires

Luce Prévost a dit…

J'aimerais tellement pouvoir vous aider! La Grèce est la patrie de mon coeur!....

korruptio a dit…

Castoriadis parle d'usure du langage. Il me semble qu'il se trompe sur le langage. Il s'agit, en particulier dans le domaine politique, d'un "simple" instrument, d'un outil. Le plombier a le fer à souder, le politicien a les mots.
Utiliser les mots, les "retourner", leur associer des référents différents de ce à quoi la plupart des gens les associaient... Et évidemment, dans le combat politique, surtout et principalement retourner les significations de l'adversaire. Les mots sont le marteau et les clous du politicien. Et il n'y a pas de règle. Le plus "drôle" est que que tous sont contraints à utiliser les mêmes mots. Seul le contexte diffère. On ne peut véritablement comprendre les mots en dehors du contexte dans lequel ils sont utilisés.
Ils ne peuvent pas s'user. Malgré les dictionnaires, ils n'ont pas de signification fixe et absolue. Ils sont utilisés par des Humains pour atteindre un but.
Il n'y a pas de signification sans contexte.

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