jeudi 14 avril 2016

Temps de survol



L’été grec approche. Athènes grouille de touristes souvent sous sa grande lumière, et parfois même, sous une poussière transportée comme on sait depuis l’Afrique. On y découvre ces derniers jours comme un avant-goût estival. Sauf que depuis 2015, l’été des Grecs a laissé dans les mémoires un goût bien amer. Alors, les supposées récentes péripéties du gouvernement, entre le “blocage” des négociations avec la Troïka élargie, et le voyage éclair d’Alexis Tsipras à Paris du 13 avril, alimentent de nouveau toute sorte de rumeurs.

Sous le soleil d'avril. Athènes, Place de la Constitution

Car les Grecs redoutent tout simplement la répétition du... psychodrame organisé de l’été 2015, sauf qu’ils ne sont pas dupes. SYRIZA ne les trompera pas deux fois, tout le monde se le répète en boucle. Soleil et... ainsi brouillard !

Les touristes visitent déjà le pays prévu, les migrants abordent le vide une fois de plus, et quand aux Grecs, ils n’ont plus le sentiment d’habiter tout à fait leur pays. Après la fuite des cerveaux et après celle de l’espoir, voilà que les entreprises quittent ainsi le pays du soleil trompant et cela par milliers. Le Tsipriotisme troïkan invente certes chaque semaine presque, un nouvel impôt et la TVA vient tout juste d’être augmentée d’un point (24%) ; cependant, les impayés en taxes, impôts et autres dettes envers l’État ont fait un joli bond de 14,7% en un an, dépassant un total de 87 milliards d’euros pour d’après les données récemment publiées.

En parallèle, et en un mois seulement depuis janvier, les impayés cette fois de l’État envers les citoyens, les entreprises, ou les fournisseurs ont fait de leur côté un bond de 600 millions d’euros, cette... autre dette de l’État dépasse désormais les 5,4 milliards d’euros. Perspectives en vue...

Sur la scène de la rupture. Presse du 13 avril à Athènes

Alexis Tsipras... attendu par François Hollande. “Kathimeriní” du 14 avril

Vendeur solitaire. Athènes, avril 2016

Les touristes visitent déjà le pays prévu et l'île de Póros. Avril 2016

L’ardoise ne passerait plus, ce qui n’est certes pas nouveau depuis l’avènement de la dette, arme comme on sait de destruction massive de la souveraineté comme de la Démocratie. La presse évoque de nouveau ces derniers jours la probabilité d’un clash, tant les négociations entre la Grèce et le Troïka élargie se trouverait “sur la scène de la rupture”, bonne blague ?

Le pays s’adapte-t-il comme il a toujours pu à l’économie de l’euro restreint et du contrôle des capitaux, et le gouvernement se félicite de la généralisation de l’utilisation des cartes de paiement, sauf qu’au même moment, la... globalisation sourde du règlement en liquide et sans facture se renforce, “histoire de ne pas alourdir le prix de 24% car c’en est trop”, comme on aime alors l’exprimer dans le commerce grec.

“La Liberté ou l'Euro”. Athènes, avril 2016

Les nouvelles pratiques d’une économie forcement informelle se généraliseraient d’après la presse spécialisée. Par exemple, prenons le cas de quelqu’un qui doit régler un service à un prestataire existant ou alors... fantomatique (dans une presque majorité, les artisans ayant déposé leur bilan proposent leurs services occasionnellement et en... informel). Supposons alors que ce service serait facturé 5.000 € hors TVA.

Étant donné que les contrôles des capitaux ne permettent plus de retirer une telle somme (les retraits en Grèce se limitent à environ 500€ par semaine et par compte), l’astuce consiste à... acheter sur le marché... libre des capitaux ces 5.000€ auprès d’un... banquier informel, après avoir effectué sur le compte de celui-ci un virement de 5.500 euros (les virements entre comptes sont possibles). Le taux pratiqué est évidement usuraire, sauf que l’opération reste... rentable lorsque la TVA a plus que doublé pour certains services ou biens. Voilà pour le... seul miracle économique grec du moment.

Explications d'ordre gastronomique. Athènes, avril 2016

Circulation interdite en vue de la manifestation du 10 avril à Athènes

Manifestation du 10 avril Place de la Constitution

Nouveau siècle ainsi des usuriers triomphants (Troïkans compris), climat social grec délétère, violences entre migrants, affrontements dans les rues du Pirée entre Grecs politiquement opposés, et seulement la marche depuis Patras, celle des chômeurs lesquels ont rejoint Athènes en sept jours aurait pu... embellir un peu l’atmosphère. À l’initiative (visible) du maire de Patras, un cortège de chômeurs depuis sa ville, a rejoint (dimanche 10 avril) la capitale et plus précisément la Place de la Constitution (Sýntagma), après une semaine de marche depuis le Péloponnèse.

Ces chômeurs, représentatifs à vrai dire de plus de la moitié des forces supposées encore vives de la Grèce, ils ont été déjà accueillis avec tant d’émotion dans chaque bourgade traversée, leur courage et surtout leur dignité ont été ainsi salués. Cependant, comme cette initiative revenait en réalité au PC grec (le KKE et à son syndicat PAME), les autres composantes de la gauche ont de la sorte totalement ignoré l’événement. J’y étais Place Sýntagma et je peux en témoigner... il n’y avait pas grande foule. Seulement, le geste était bien beau et les chômeurs récompensés pour certains d’entre eux d’une couronne de laurier, au centre du rassemblement Place de la Constitution étaient visiblement émus.

Le chef du PC a salué l’événement, puis... survint le moment de la dissolution, pendant que... du restant de la vie quotidienne de la journée, les badauds du coin sur la partie basse de la Place ont ostensiblement ignoré nos chômeurs de Patras. D’en haut, les politiques de gauche (hors SYRIZA bien entendu) agissent en réalité très mollement, c’est-à-dire comme du temps de l’avant-Troïka, et ceux de droite ne sont guère très différents dans leur attitude (pour le moment ?). Drôle de guerre ou plutôt... Weimar de l’Égée, les migrants en plus. Les gens humbles comprennent alors ce que tous les politiciens font semblant de ne pas réaliser. Cela se nomme décidément... une dictature et autant une guerre... hybride à géométrie variable sournoisement déguisée en temps de paix.

L'arrivée des chômeurs de Patras. Place Sýntagma, le 10 avril

Les chômeurs de Patras, Sýntagma le 10 avril

Les badauds sur la partie basse de la Place Sýntagma le 10 avril

“Mieux vaut être digne et affamé, plutôt que soumis”. Place Sýntagma le 10 avril

Hasard de mes déambulations dans la ville, ce même 10 avril, j’ai découvert cet autre événement - un peu inattendu par les temps qui courent - un concert de musique Rock produit par un groupe connu et d’un âge bien mûr à l’intérieur du Musée de l’automobile (non loin du Musée national archéologique d’Athènes), accompagné d’un bazar de disques en vinyle.

Sociologie (pratiquement) bien distincte de celle des chômeurs de Patras comme de... chaque Patras, univers grecs disloqués autant que la classe moyenne finissante. Signe des temps, un des musiciens, d’ailleurs relativement connu en Grèce, m’a raconté ensuite au café du musée, qu’il est en train de vendre certains de ses biens (instruments de musique, vielles motos, meubles) afin de régler frais de scolarité pour sa fille, “maintenant qu'elle est en classe terminale, je ne peux pas la mettre dans une école publique, elle avait débuté ainsi il y a longtemps... avant la crise”.

Signe des temps, certains des rescapés (probablement) provisoires de la classe moyenne présents au concert, ont préféré s’attarder devant un modèle BMW Isetta 300, plutôt qu’en face des berlines de luxe, forcement héritées des temps anciens. Il s’agissait d'une des microcitadines les plus populaires produites après la Seconde Guerre mondiale, à un moment où les trajets à courte distance sont privilégiés, un original microscopique monocylindre “bubble car” de 1960, aux caractéristiques techniques assez inhabituelles. Par exemple, en raison de son ouverture par l'avant, le volant et le tableau de bord sont solidaires de la porte. Autres temps ?

Le concert Rock. Musée de l'automobile, Athènes le 10 avril

Le concert Rock. Musée de l'automobile, Athènes le 10 avril

Disques proposés à la vente. Musée de l'automobile, Athènes le 10 avril

Le modèle BMW Isetta 300. Musée de l'automobile, Athènes le 10 avril

La vie grecque se mélange ainsi... à la multitude de ses disparus, alors visibles ou sinon dissimulées. Place Sýntagma, à la marge du rassemblement de ceux de Patras, les membres d’une association ont cru bon proposer un peu de leur soupe populaire, sans grand succès il faut dire, en dehors d’une certaine curiosité ayant attiré les badauds et principalement les touristes.

Cee pays fait toujours du surplace (du moins en surface), et pour preuve, ce graffiti découvert de nuit sur un mur d’Athènes: “J'ajouterai des ailes à notre lit et nous voyagerons alors partout”, joli rêve !

Au même moment car toujours cette semaine, une autre partie du port du Pirée vient d’être cédée à la société chinoise COSCO, elle contrôle désormais 67% du plus grand port de Grèce, contrairement à ce que tout SYRIZA avait prétendu interdire il y a à peine quelques mois. Le ministre Drítsas, élu d’ailleurs SYRIZA au Pirée, très... “exposé” lors des luttes passées contre la privatisation du grand port, s’est même publiquement ridiculisé lorsqu’il a déclaré que “cette vente ne serait-elle pas tout à fait accomplie”.

Soupe populaire. Place Sýntagma, le 10 avril

“J'ajouterai des ailes à notre lit”. Athènes, avril 2016

Ceux de SYRIZA sont carrément tombés... du lit, tombés surtout dans le ridicule le plus méprisable, à chaque fois qu’ils tentent de justifier leur manière... de trahir sciemment l’ensemble des leurs engagements supposés historiques (et de gauche), Alexis Tsipras en personne compris.

D’après les reportages de la semaine, le gouvernement vient d’introduire un article dans une récente loi d’ailleurs truffée de dispositions que l’on nomme en Grèce “photographiques” à très juste titre, histoire paraît-il... d’entériner la mutation définitive et cela par étapes, de la compagne d’Alexis Tsipras, Betty Baziana, d’un poste d’abord d’enseignement dans le primaire public, à celui occupé (depuis la toute première période SYRIZA) au sein d’une Université du nord de la Grèce, ce que Ministère de l’Éducation nie évidemment. Joli rêve peut-être !

La presse grecque sur la vente du port du Pirée. Avril 2016

La presse grecque sur la vente du port du Pirée. Avril 2016

Alexis Tsipras... du moment. Presse grecque, avril 2016

“Non à la suppression de la Caisse des Marins” (Sécurité Sociale). Le Pirée, avril 2016

Printemps alors sans (trop de) peuple ? Nos touristes en tout cas sont de retour, mais pas vraiment encore tout à fait. On s’y prépare pourtant, par exemple dans l’île de Póros car on les attend le pied bien ferme... sans omettre de nourrir cependant les nombreux animaux adespotes vivant sur l’île.

L’été grec approche. Athènes abonde déjà de touristes sous sa plus grande lumière, et parfois même, sous une poussière transportée depuis l’Afrique d’après tout le sérieux de notre météorologie nationale. Étrange ciel parfois chargée ; l’autre jour, le survol de l’Acropole par des avions de chasse (F-16 Block 52+ et F-15E Strike Eagle) à relativement basse altitude a provoqué une mini-panique, “même les animaux domestiques avaient été brusquement choqués par ce vacarme” a noté la presse du 13 avril.

L’explication, un peu tardive via Twitter comme il se le doit, a été formulée après coup par... l’Ambassade des États-Unis, puis, par le Ministère (grec) de la Défense. Marquant la fin d'un exercice auquel les représentants de l’aviation nationale française avaient été conviés en observateurs, des pilotes US et grecs, auraient tout simplement souhaité survoler et photographier l'Acropole, et ils l'ont fait conformément aux plans de l’exercice, escortés d'un certain nombre de F16 grecs. Joli rêve... encore accompli !

Touristes attendus sur l'île de Póros. Avril 2016

Touristes attendus à l'île de Póros. Avril 2016

Le survol d'Athènes. Presse grecque du 13 avril

L’été grec alors approche. Athènes du... nouveau siècle comme des usuriers triomphants, accueille déjà ses touristes sous sa relative lumière, et souvent, sous une poussière transportée depuis l’Afrique. Temps de survol ?

Animaux adespotes de l'île de Póros. Avril 2016




* Photo de couverture: Chômeurs de Patras couronnés. Athènes, le 10 avril

1 commentaire

katzi a dit…

Merci encore pour ce temps de survol si lucide...
Personnellement, tu m'as appris la visite nébuleuse de Tsipras à notre marionnette symétrique (lui transmettant quelle consigne?), les rapports entre les prétendus impayés à l'Etat, et ce qu'il vous doit (infini..), la sinisation avancée du Pirée, et tes récents commentaires concernant les spéculations éhontées sur les flux migratoires sans hasard...Difficile de faire plus envers un tel pays et le courage grec. En dehors de l'hybris profond comme tu dis, ou de la marche des chômeurs de Patras, y a t'il en dehors de toi, des tentatives ou prises de parole pour des actions regroupées, face à la dernière absurdité prévue pour l'été (FMI), et alors qu'heureusement la venue des touristes, pas tous aveugles, ne se tarit pas?
Pensées bien impuissantes, mais solidaires,
katzi

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