lundi 21 mars 2016

Poisson de mars



Les symboles tombent, le néant demeure. La semaine dernière, la Grèce a fait en quelque sorte son entrée dans la période dite de carême. Temps frais, bien pluvieux, celui autant de la boue. Certains migrants à Idomeni, ont tenté le passage en... force, c’est-à-dire celui du dernier désespoir vers le pays de l’Ex-République yougoslave de Macédoine (Slave), peine alors perdue, ou plutôt noyée dans les ruisseaux et torrents balkaniques, plus exactement européens. Les médias quant à eux, ils ont d’abord et surtout dévoré le spectacle. Temps agité.

Cuisine traditionnelle de carême. Grèce, années de la crise

Les rumeurs forcement instrumentalisés ont conduit certains migrants à forcer le passage de la frontière... par les ruisseaux balkaniques, réputés si inhumains en cette saison de l’année, qui plus est, si dangereux. D’autres rumeurs, ont conduit d’autres, à manifester leur joie trop rapidement, suite aux échos embrouillés qu’ont suivi l’accord entre l’UE et la Turquie à leur sujet, et en réalité, sur tant d’autres sujets.

Progressivement, les migrants réalisent qu’ils seront alors bloqués en Grèce, leur déception est donc immense. Lundi 21 mars, et la presse évoque... “les razzias (sic) déjà pratiquées par ces migrants affamés et désespérés sur les foyers autour d'Idomeni, vivres, bétail et meubles ont été ainsi pillés, la police et l'armée étant alors absentes” (Radio REAL-FM). Cependant, la presse s’amuse aussi à relater l’arrivée d’une... petite cargaison de croquettes pour les trois chats d’une famille de refugiés Syriens, sauf que nous ne savons pas ce que la famille est devenue par la suite.

Tout comme au sujet d’une affaire très médiatisée, présentée comme une tentative de viol sur une fillette de 7 ans originaire de Syrie, dont l’agresseur présumé serait un migrant Afghan, toujours dans le vague campement d’Idomeni. Tout laisse croire qu’il s’agirait d’un hoax, contrairement aux vraies heurts très violents entre migrants qui se multiplient dans camps... ouverts, au fur et à mesure que la supposés surprise... européenne se précise. Temps autant... de carnaval.

Les trois chats de Syrie. Idomeni, le 13 mars

Migrants au Pirée. Quotidien “Kathimeriní”, le 19 mars

Carnaval... Angela Merkel et Alexis Tsipras. Presse grecque, mars 2016

Au même moment dans les rues d’Athènes, on pouvait encore découvrir ce dérivé de carnaval que l’on qualifierait de sensiblement primitif... tributaire de la périodisation implacable de la troisième vague technologique, quant déjà aux symboles et aux mentalités y afférentes. Un supposé appel, forcement européen propagé par internet, a ainsi conduit quelques centaines de jeunes à se déguiser en... zombies. Travestis de la sorte, ils ont alors cru bien faire, paradant Place de la Constitution, pour “faire peur aux passants” ; ces derniers étant considérés comme forcement innocents.

Encore une fois, les médias ont aussitôt... macéré le spectacle pour en faire, comme attendu, un bien piètre plat, s’agissant de “l’event” d’un seul jour et décidément de toute une époque. Temps néant... et remuant. Et fondamentalement, pauvres jeunes, car ils ne réalisent même pas que leur déguisement n’est en réalité que le reflet précis de leur condition sociale alors dramatiquement très exacte. Le pays de l’ancienne Hellade étant sur le point de... mourir le premier dans la fosse commune européiste (en vérité, à travers cette matérialité du monde sans travail), n’a que faire de tant de cadavres et zombies dans les rues comme dans les arènes stériles de la politique.

Ayant également participé (16 mars), à une émission de géopolitique, invité au studio de la radio 90,1FM pour évoquer essentiellement le contexte actuel, j’ai entendu un autre analyste, exprimer son dessin quant à la conception du monde, et autant prémonition, faisant état de la “préparation en ce moment même des opinions en Europe Occidentale... à l’idée d’un chômage prochain alors très massif. Plus de quatre-vingt-dix millions de nouveaux chômeurs arriveront sur le marché du... néant entre la France et l’Allemagne (en passant par la Belgique et l’Italie), et ce n’est qu’une variante du monde en gestation enfin à l’Occident”. Un vrai prétexte sans doute... pour se déguiser d’ores et déjà en... zombies.

Jeunes et... zombies. Athènes, mars 2016 (presse grecque)

Double... réclame oubliée. Athènes, mars 2016

Mur d’Athènes. Mars 2016

Temps ainsi aigue. Pour ce qui tient (encore) d’une certaine sensibilité politique, mon ami Dimítris Belandís, ancien du Comité central SYRIZA et (presque) déjà ancien de l’Unité Populaire, souligne dans une récente tribune publiée sur internet, “toute la nécessité de la 'désyrization' urgente de la gauche. Car dans notre pays, tout comme ailleurs, la gauche connaît alors une crise stratégique, une crise d'identité alors aiguë, car elle a à présent perdu toute son affluence sociale et politique.

C'est en réalité une crise largement existentielle, cela relève même de sa propre survie. Évoquer à présent” (je précise, à l’instar... de l’équipe en tête de l’Unité populaire, ou encore Zoé Konstantopoúlou, et même Yanis Varoufákis à l’échelle européenne mais en réalité européiste), “une possibilité perceptible d'un nouveau gouvernement futur de la gauche en Grèce, autre que SYRIZA ; en dehors de l’erreur politique flagrante, une telle affirmation relève alors de l’élocution esthétiquement folklorique... mais c’est tout. La gauche ne peut-être désormais qu'une pratique politique marginale”.

J’y ajouterais à cette analyse, ce dernier divorce... dans les mentalités (et vis-à-vis de la gauche) que provoque dans les esprits, la crise des migrants. En dépit de ce que les médias suggèrent, et d’après ce que je constante où que je me trouve à Athènes par exemple, plus de 80% des opinions ouvertement exprimées se positionnent contre l’installation durable des migrants en Grèce, un ami (chômeur... radical et alors récent ancien électeur de l’extrême gauche) me disait dernièrement que “cette arrivée massive et largement incontrôlée de tant de gens certes déracinés n'est autre chose qu'une invasion”. Sans (autre) commentaire, et sans que cela annule toute la vérité, comme d’ailleurs l’efficacité émouvante (mais insuffisante) de la solidarité dont bénéficient heureusement (encore) les migrants. D’ailleurs, tout le monde aura remarqué que la manifestation de soutien aux migrants, organisée à Athènes (et pas uniquement) samedi dernier (un appel lancé par certains partis de gauche) n’a réuni en réalité que quelques centaines de personnes.

Le pouvoir fort ambiant n’ignore guère tout cela, d’où aussi ces opérations médiatiques, l’apparition d’Angelina Jolie, ambassadeur de bonne volonté du Haut-Commissariat de l'ONU pour l'Agence des réfugiés (HCR) en Grèce en est une. L’actrice a rencontré jeudi 17 mars des réfugiés syriens à Lesbos, et ensuite d’autres sur le port du Pirée, avant d’être reçue par Alexis Tsipras très officiellement. Une opération de communication bien d’envergure a été si précisément montée par les services du Premier ministre, cinéma et pouvoir alors... rapprochés.

Manifestation en faveur des migrants. Athènes, le 19 mars (Internet grec)

Angelina Jolie reçue par Alexis Tsipras. Mars 2016, (presse grecque)

“Le vent souffle de l'indifférence”. Graffiti, Athènes, mars 2016

“Rêves et voyages”. Exposition photographique. Athènes, mars 2016

Ambiance bien lourde. Pourtant, même en ville, le Printemps arrive enfin. Maigre consolation... D’après Reuters citée par les journalistes des radios d’Athènes (21 mars), “le récent accord entre l'UE et la Turquie sur la crise des migrants a déjà échoué”. Maigre consolation aussi... d’après les déclarations de Michel Sapin et de Wolfgang Schäuble, largement citées par les journalistes des radios d’Athènes (le 21 mars), “nous faisons vraiment confiance à Alexis Tsipras”. Donc tout irait bien.

Le pire est à venir”, déclare de son côté le secrétaire d’État aux Finances Tryphon Alexiadis, et tout le monde croit comprendre que la saisie (partielle) des dépôts subsistants auprès des banques “grecques” ce serait alors pour bientôt. Une pratique déjà appliquée à Chypre en 2013, et une pratique ainsi expérimentée nous semble-t-il, avant sa mise en œuvre ailleurs dans la zone euro.

Au même moment, plusieurs milliers d’entreprises grecques quittent le pays, plus de deux-cent mille nouveaux passeports ont été délivrés en 2015 (quotidien “Kathimeriní” du 20 mars), la surimposition, la... déréalisation du régime des retraites, le chômage gigantesque, ainsi que le dernier népotisme carnavalesque de SYRIZA feront le reste.

“Situation extrême”. Presse grecque, mars 2016

Poissons... de mars. Athènes, mars 2016

Réalités quotidiennes. Athènes, mars 2016

Il n'est pas facile que de ne pas admettre” - écrit l’éditorialiste de “Kathimeriní” et universitaire Chrístos Yannaras (20 mars) - “cette constatation, que la société grecque est à présent désespérément plongée dans un état comateux, décadent, proche de la mort”.

L'État ne fonctionne... que seulement de manière à maintenir sa fonction clientéliste. Le népotisme, la grossièreté, l’abattement et la paresse annulent toute possibilité d’un ‘service d'intérêt public’. Le système politique, est toujours ancré dans ses pratiques incurables de marchandisation, dont son procédé... universel, écœurant et même psychotique, celui du seul intérêt partisan et de l’unique morale du maintient au pouvoir. Les médias... de divertissement sont aussi parfaitement inféodés au populisme, tout comme à la vulgarité de la marchandisation. Le syndicalisme quant à lui, est devenu à son tour le tortionnaire brutal du corps social. Les explosions sociales d’hystérie suicidaire deviennent de plus en plus fréquentes, avec leur cortège de vandalisme désinhibé, dont cet arbitraire ainsi activement légalisé. Aglossie (absence de langue) et obsession cauchemardesque de la consommation (publicité), concluent-elles de la sorte... de cette hébétude collective”.

Et soudainement, cette société lessivée et terminée historiquement, se réveille devant la tragédie des réfugiés, et elle se redresse. Dans les îles de la première arrivée, puis, au port du Pirée, dans les premiers camps de fortune, sur la Place Victoria, sur les routes menant vers le nord de la Grèce, dans ces haltes improvisées de tant de migrants, et enfin en Idomeni, ces citoyens ordinaires et ces associations ont tenté de prendre en main la gestion de cette situation d'urgence”.

Offrandes... à destination des animaux adespotes. Athènes, mars 2016

Athènes des épices. Mars 2016

Falafel, et autres spécialités culinaires levantines. Athènes, mars 2016

L’éditorialiste de “Kathimeriní” aussi sensé qu’il soit, (il) n’a certainement pas rencontré Yórgos, mon ami de l’île de Chios. De passage à Athènes, ce dernier, expose alors toute cette évidence alors palpable et vécue depuis l’Égée des migrants et des migraines.

Cette histoire des migrants a été autant dès le départ, une affaire des mafias, du profit, et des espions étrangers de toute sorte. Nous observons ces gens alors tous les jours. Des entrepreneurs locaux... obtiennent ainsi une certaine part du marché juteux des migrants, ils se réservent (c’est-à-dire, ils achètent), l’exclusivité de certains points de vente, voire, l’exclusivité des livraisons à l’intérieur même du hot spot. Leur commerce est bien large: nourriture, articles d’hygiène, vêtements, téléphonie, services financiers... faux papiers entre autres !

Le système est si bien... uni, que les maîtres d’œuvre ayant travaillé pour la mise en place des hot spots, auraient été... gentiment invités par les responsables des ONG, voire, par les... autorités, à être rémunérés directement par certaines entreprises locales ayant l’exclusivité... de la clientèle des migrants. On peut comprendre un peu, comme réaliser suffisamment le degrés de désintégration volontaire de l’État en Grèce”.

L’autre jour, les plongeurs des garde-côtes, ont retrouvé un petit paquet contenant dix mille euros... provenant des affaires d’un pauvre migrant ayant péri en mer la semaine dernière. Depuis, l’état d’alerte avait été donné... nos plongeurs et autres pêcheurs du dimanche se sont mobilisés pour ainsi pratiquer cette nouvelle chasse au trésor... des trépassés. Tout le monde veut s’en sortir... migrants comme Grecs, sauf les... déjà cadavres”.

En mer Égée. Printemps 2013

Ploutos, dieu (aveugle) de la richesse. Pièce d'Aristophane. Athènes 2015

“Fiasco volontaire”. Athènes, temps dit de crise, 2010-2016

Enfin, nous avons également observé ces... diplomates (?) je crois des Ukrainiens parmi eux, nouveaux venus... avec les migrants. Couverts par la dite Mission Internationale, ils logent au meilleur hôtel, ils ne travaillent dans le hotspot ou ailleurs que durant la matinée, et chaque soir, aux dires des serveurs... ils vident les caves du bar voisin. Nous ignorons en réalité pour qui travaillent-ils ces gens, à l’attitude bien suffisante par ailleurs ; si fiers et si condescendants”.

Et pour compléter ce tableau, voilà que certains entrepreneurs venus de Turquie achètent en ce moment bars, restaurants et hôtels dans l’île, en passant par l’intermédiaire de certains représentants et avocats locaux, car paraît-il, ils n’ont pas le droit d’acheter directement. Je crois bien qu’ils sont aussi très intéressés par ces bars à filles, lieux entre autres de prostitution, très fréquentés déjà par une clientèle de tourisme aisé venu depuis la Turquie d’en face. C’est alors cela... le progrès, non ?

Pávlos, un ami de Yorgos nous a ainsi offert une petite soirée dans un restaurant athénien, histoire d’échanger sur l’île comme sur la situation. Pávlos, est capitaine en chef, travaillant pour un armateur originaire de l’île de Chios. Digne représentant d’une classe moyenne qui n’existe plus tellement ailleurs, car il le sait... même dans sa pratique: “Souvent, j’offre le repas à mes amis. Je sais qu’ils ne sortent plus jamais au restaurant. La situation autour de moi devient alors un mouroir social ; à la maison, nous recevons souvent les enfants amis des nôtres ceux de la même classe. Lorsque leurs parents viennent les récupérer, nous faisons exprès de commander pizzas, souvlakis et autres plats livrés à domicile... comme par hasard. Les enfants mangent à leur faim... et les parents aussi.

Il ne faut jamais leur monter que nous avons en réalité commandé pour eux, ils ont honte... et ils ont faim. Je nourrie chaque semaine chez moi plus de trois familles de la sorte. Je bénéficie il faut dire d’une prime de 500€ par semaine de mon armateur, une somme supposant servir pour certains frais de bouche, liés à mon activité. Il sait pertinemment que je suis en train d’aider mes compatriotes, tout le monde fait d’ailleurs autant dans la marine marchande. C’est alors une autre forme... d’imposition indirecte pour éviter l’explosion sociale et pour accomplir ce que l’État ne fera plus jamais depuis la Troïka... sauf que cette explosion arrivera tôt ou tard et dans pas longtemps je crois”.

Bistrot à Athènes. Mars 2016

Une certaine solitude. Athènes, mars 2016

Ce qui semble encore immuable. Place de la Constitution, mars 2016

Les symboles tombent, le néant demeure. La semaine dernière, la Grèce a fait en quelque sorte son entrée dans la période dite de carême mais autant... dans un certain Printemps.

Les températures relativement basses pour la saison ont certes amené notre Joachim, animal comme on sait non-adespote, à... embrasser la dernière chaleur de notre système d’ultime recours. Comme un peu pour faire face au problème des migrants, ou comme pour cette “nécessité de la 'désyrization' urgente de la gauche” d’après le cri de désespoir, celui par exemple de l’ami Dimítris Belandís, que nous venons de citer plus haut.

Petites sucreries grecques. Athènes, mars 2016

Malgré la piètre image de la Grèce que certains medias internationaux cultivent-ils en lien avec l’imbroglio de la crise des migrants, mais qui ne correspond pas à la réalité des sites et lieux touristiques (hors certes les îles de l’Égée Orientale et encore), les premiers touristes de la saison sont bien là... et à part ‘greek crisis’, nous préparons cependant ici... notre ‘greece terra incognita’ après un passage... obligé par notre ‘neotope’ .

Nous vous attendons, (aussi) pour faire partager nos humanités comme notre humanité, ‘neotope’, c’est-à-dire, lieu nouveau. Espérons-le !

Joachim, animal non-adespote. Athènes, mars 2016




* Photo de couverture: Poissonnerie. Athènes, mars 2016

1 commentaire

zozefine a dit…

partagé et touitté mon cher panaghiotis.

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