dimanche 31 janvier 2016

Disaster Studies



Hiver pour l’instant radouci. Sur le port de Naxos, un pope alors bénit les paysans de l’île réunis, venus manifester leur colère en engins agricoles. Blocage symbolique sous les douceurs cycladiques, sauf qu’ailleurs, à Thessalonique notamment, toute la colère du monde agricole comme du monde helladique tout court, a débordé les forces de l’ordre, comme on sait bien dire persistant dans l’euphémisme lorsque le lien social n’est plus.

Paysans de Naxos. Janvier 2016, photo de notre correspondant

Pour notre ami... “Papoutsi” et correspondant attitré de Greek Crisis à Naxos (qui est à l’origine du reportage réalisé sur place la semaine dernière)... l’affaire locale tournerait un peu court:

Nous rencontrons un retraité agri et lui disons, ‘il faudrait que nous soyons beaucoup plus nombreux’, et il nous répond: ‘et ils retourneraient voter par la suite, vaut mieux pas’. Je suis resté un peu sur ma faim, j'avais l'impression de participer à un film, une mise en scène, de la communication. J'ai trouvé les agriculteurs bien sages, j'avais de la peine à voir leur colère, leur ras-le-bol.

J'avais l'impression qu'ils exécutaient un plan, une mise en scène orchestrée par le président de l'union des coopératives. Par contre tout a été filmé. Tant que ces manifs sont orchestrées par un syndicat, que faire de plus ? On espérait plus de radicalité et de déterminisme, ils n'ont bloqué l’accès au bateau que durant 30 minutes, les images en boite. Je voyais des figurants obéissant aux ordres d'un metteur en scène. Le combat doit continuer et devenir populaire et massif si possible sans eux”. “Papoutsi” a vraisemblablement raison.

“Nous ne voulons pas devenir... touristes chez nous”. Naxos, janvier 2016

La colère... filmée. Naxos, janvier 2016

Paysans en colère. Thessalonique, janvier 2016 (presse grecque)

Ailleurs cependant, à Thessalonique notamment, la Foire agricole n’a pas été inaugurée car les lieux avaient été investis par les paysans en colère, lesquels ont même passé à l’attaque devant des policiers... pas toujours très convaincus par les temps qui ne courent vraiment plus, aux dires de tous.

Toute la Grèce... exprime son désarroi devant le dernier réformisme du gouvernement SYRIZA/ANEL quand au système des retraites qui n’en est plus un, devant aussi la dite énième reforme endurcie de la... doctrine fiscale au sujet des indépendants, euphémismes toujours. Puis, dans l’événementialité si fluctuante des moments actuels, la demeure du ministre pour la Coordination du projet gouvernemental Alékos Flambouraris (très proche d’Alexis Tsipras), avait été attaquée par une dizaine... de cocktails Molotov, durant la nuit du 30 janvier.

Le ministre Yórgos Katroúgalos de son côté, il entend convaincre du bien fondé de sa réforme car “ainsi, le système des retraites sera enfin sauvé en faveur des plus pauvres”, peine perdue, car d’ailleurs les données... structurelles et structurantes d’un pays si profondément “détravaillé” (-30% du PIB, 30% presque de chômage officiel, cotisations non versées pour plus de la moitié des indépendants et des entreprises...) ne laissent guère de place aux illusions.

Les retraites des Grecs, et en premier lieu celles des employés du secteur privé comme celles des indépendants, ont été... immolées au bénéfice des banques (étrangères et grecques), cela lorsque les avoirs en titres des Caisses de retraite avaient pâti d’une... décote obligatoire allant jusqu’à leur désintégration partielle ! Depuis, les Grecs savent que le fruit (amer) de leur travail, cotisations des patrons comprises, avait été sciemment spolié, autant que l’espoir de connaître si possible depuis, la... décrépitude humaine dans une certaine dignité, c’est aussi cela la vie... après la fin du monde.

Paysans manifestants à Thessalonique. Janvier 2016, presse grecque

Paysans manifestants. Thessalonique, janvier 2016 - presse grecque

L'espoir et les autres squelettes de SYRIZA. “Quotidien des Rédacteurs”, janvier 2016

La presse, même celle qui se veut toujours quelque part bienveillante vis-à-vis du gouvernement, à l’instar du “Quotidien des Rédacteurs”, n’a cependant pas raté l’occasion de faire de son humour bien sombre sur l'espoir et sur ces autres squelettes de SYRIZA, dans la... démesure, où les tenants du pouvoir ont récemment organisé un certain nombre d’événements pour fêter leur première année de la gouvernance de gauche en Grèce. Certains y croient peut-être encore, d’autres penseraient que rien n’est jamais perdu, puis... il y a aussi un certain cynisme régnant et trop visible devant le... pouvoir accompli.

C’est alors si accablant que de voir et surtout d’entendre par exemple Manólis Glézos, entouré de paysans manifestants près de Corinthe, dire: “Je m'excuse une fois de plus publiquement d'avoir soutenu SYRIZA, d’avoir fait confiance à Alexis Tsipras et d'avoir été un député SYRIZA... ainsi trompé par de gens qui ne pensaient qu'à prendre tout simplement le pouvoir”. Tristesse. Ces derniers douze mois ont consisté à nous faire entrer dans un incroyable accélérateur de particules historiques, et autant... une centrifugeuse de l’espoir.

Difficile d’en sortir peut-être. L’espoir n’est plus à la portée du rêve sauf que tout le monde ressent le crash final s’approcher. Certains évidemment s’en moquent, la catastrophe finale avait été maintes fois annoncée, mais tout le monde tombera d’accord pour dire que le... Khaos règne alors en maître comme jamais. En réalité, les données géopolitiques qui enclosent la crise grecque, lorsqu’elles ne l’aigrissent pas, ne sont plus tout à fait les mêmes qu’en 2012 par exemple.

Distribution de nourriture. Athènes, 27 janvier 2016, (sepolia.net)

Distribution de nourriture. Athènes, 27 janvier 2016, (sepolia.net)

Distribution de nourriture. Athènes, 27 janvier 2016, (sepolia.net)

Certaines routes et autoroutes restent (ou s’annoncent) bloquées par les agriculteurs, les professions libérales (entre autres, avocats, notaires, architectes et médecins) sont le plus souvent en grève, l’administration n’est que de nom, le cloaque grec se dilate car tout se délite, et c’est ainsi que les bateaux... pour Égine ne partent parfois plus.

Pour de nombreux “dissemblables” définitifs, la distribution de la nourriture effectuée par les structures du dernier essor social... avant la disparition, est leur seul espoir, et la presse rediffuse alors ces images apocalyptiques de notre chute, aux effets psychologiques garantis.

Apories de la sorte du temps finalement si étroit qui est le nôtre. Cependant, depuis le... mouroir ensoleillé d’Athènes et des îles, on perçoit on dirait mieux qu’à Paris, cette nouvelle ère des catastrophes, le thème “catastrophiste” se situe comme on sait déjà, au carrefour du social, du politique et de l’économique.

C’est ainsi que la modeste contribution anthropologique de ce blog, plus que jamais menacé de disparition malgré le formidable mais hélas insuffisant soutien dont il bénéficie (pour si possible l’inscrire dans un cadre disons plus durable), cette modeste contribution prend alors souvent pour objet, les réactions collectives à la disparition après... l’avènement de la Troïka, des repères offerts par le monde ambiant... devenu ainsi si soudainement... acosmique. Les Grecs le savent, d’autres peuples l’ont su avant eux, et alors les apories occidentales allant jusqu’à l’hybris (celles des autres s’y ajoutent), finiront on dirait par... cracher tout un nouveau (court XXIème) siècle, voire, l’humanité entière.

Une année SYRIZA. Chronos (et Cronos “Tsipras”) dévore ses enfants. “Kathimeriní”, 24 janvier 2016

Migrants et refugiés arrivés en Grèce. Presse grecque, janvier 2016

Spectacle inspiré de l’œuvre de Karl Kraus. Paris, janvier 2016

A Paris, les consciences n’auraient pas encore négocié le tournant de notre méta-monde de manière aussi serrée qu’à Athènes, seulement, les auditoires sont moins dupes qu’il y a deux ou trois ans. Signe des temps nouveaux même à Paris, ce spectacle inspiré de l’œuvre de Karl Kraus, satiriste et pamphlétaire redouté sur... “Les derniers jours de l'humanité” 1933-1936, (Kraus assistant médusé à ce qu'il avait cru impensable: “l'antisémitisme devenu un des éléments de base d'un programme politique qui a commencé à être appliqué dans les faits, sans susciter une réaction sérieuse de la part de la population concernée”, en tant (déjà) que parallèle historique avec nos réalités c’est alors dans... la très bonne voie !

Les autocollants parisiens en soutien à la Grèce Tsipriote ont alors vécu. Depuis la volte-face (euphémismes toujours) du terrible été 2015, les audiences de gauche comme on dit ne savent plus sur quel pied danser, surtout en ce moment car la fête est bien finie. Les rencontrer, m’a été ainsi devant eux, un exercice apologétique et autant, une certaine mise à distance douloureuse de ce nous avions incarné... encore hier.

La nouveauté française serait à notre avis à reconnaître, du côté d’un certain changement dans les attitudes politiques exprimées d’en bas ; ces dernières sont devenues parfois (et enfin) plus transversales et cela commence par prendre corps ici ou là. À Paris, j’ai participé au débat organisé à la Sorbonne (27 janvier) par l’Association critique de la raison européenne (étudiants à Sciences Politiques et ailleurs), en compagnie de Coralie Delaume, de Frédéric Farah, ainsi que de mon ami Olivier Delorme.

Nos interventions respectives, ainsi que le débat qui a suivi avec la salle, ont essentiellement porté sur la démesure métadémocratique européiste, et à travers elle, sur la suprématie de la diplomatie allemande, le tout, au moyen de... l’axe paradigmatique grec des sept dernières années. En somme, rien de très inconnu pour les lecteurs de ce blog, seulement pour un public d’étudiants à Paris, certes avertis, l’engouement pour la vérité est alors fort grand.

Avec les... Grecs. Paris, janvier 2016

Autres solidarités. Paris, janvier 2016

Vitrine. Paris, janvier 2016

Futur alors révolu ! Le (presque nouveau) philosophe Mickael Fœssel rappelle dans son livre (“Après la fin du monde - Critique de la raison apocalyptique”), que “les premières études sur le thème de la catastrophe datent du début de la guerre froide, lorsque le Département d’État américain décide de financer des travaux sur les réactions individuelles ou collectives face à des événements traumatiques de grande ampleur”.

Les catastrophes locales servent alors de laboratoire pour évaluer ce que pourrait être l’effet d’une explosion nucléaire sur les comportements. Depuis lors, le courant dominant des ‘disaster studies’ s’appuie sur des événements réels pour forger des hypothèses sur la rationalité des agents et construire des modèles susceptibles de réorienter la conduite des individus dans le sens voulu par les pouvoirs publics. Il y va donc bien, avec ces recherches, d’une manière de définir la raison et, au besoin, de la formater à partir de la postulation du pire”.

En ce si nouveau siècle, le formatage est presque accompli... tout comme le sens réorienté et voulu. Les pages de l’histoire tournent alors rapidement et nous serions à peine entre ses lignes. Il y a urgence. À Paris, on propose encore gentiment aux badauds les clafoutis d’une quelconque cause planétaire, tandis que les distributions de nourriture à Athènes deviennent alors des événements pathétiques, au même titre (mais sur un autre registre) que l’arrivée massive des migrants sur les îles grecques de la mer Égée orientale.

Les gâteaux d’une quelconque cause planétaire. Paris, janvier 2016

Roissy, à l'arrivée d'un vol en provenance d'Athènes. Janvier 2016

C’est alors ainsi que les accords de Schengen sont enfin morts ; à Roissy, d’après ce que j’ai pu observer, les documents des passagers des vols en provenance d’Athènes sont systématiquement contrôlés par les agents de la Police, documents de voyage examinés au besoin à la loupe, dans le but évident de détecter les éventuels faux papiers.

Mon ami Lákis qui avait bien connu Cornelius Castoriadis, estime que depuis par exemple Günter Anders et Cornelius, un certain fil conducteur philosophique sur la méta-modernité aurait été perdu. En attendant, on observera d’en haut parfois le mont Parnasse pour peut-être s’en inspirer, résidence comme on sait traditionnelle des Muses, mais seulement dans la mythologie.

On observera d’en haut parfois le mont Parnasse. Janvier 2016

La nouveauté tient aussi du fait que bien souvent, l’expérience vécue distinctement entre Paris et Athènes, tient désormais de l’incommunicable, et cela dans les deux sens, en dépit des efforts extraordinaires et fort émouvants de la part certains économistes, étudiants, voire (avec cependant moins de succès), de certains mouvements politiques. Par exemple, lors du “sommet pour un Plan B en Europe”, organisé par le Parti de gauche le week-end du 23 et 24 janvier à Paris.

L’idée de ce “sommet” qui a réuni des économistes et des politiques de plusieurs pays, avait germé au plus fort de la crise grecque, et il a fallu passer par là (mais c’est trop tard et trop peu à mon humble avis), pour que Jean-Luc Mélenchon puisse (enfin) exprimer que: “l’Union européenne est toujours aussi nuisible, hostile à la démocratie et à la justice sociale” et que “dans le cadre des traités budgétaires européens, aucune politique progressiste n’est possible”.

Il y a donc urgence, car comme me le racontait encore mon ami Lákis, même Cornelius Castoriadis ne voyait pas comment l’invisible, le... tout numérique et numéraire (ce que plus tard a donné lieu à la tératogenèse entre autres, des algorithmes dits boursiers), aurait pu déterminer si violement la destiné des réalités palpables, les nôtres. Sauf que Cornelius nous a quittés en 1997 et c’est déjà bien loin.

Les migrants actuels et la Grèce. Quotidien “Kathimeriní” du 31 janvier

Appartements athéniens, laborieusement chauffés. Le 31 janvier 2016

Cependant, le résultat de la guerre terrible que nous vivons est loin d'aboutir pour l’instant à un fait totalement accompli, tout dépend de la résistance si possible habile, devant les frappes massives (et devant les très nombreux leurres) de l'élite financieriste.

Hiver adouci, et je retrouve toute la... transition climatique de nos... appartements athéniens, toujours humides et froids car laborieusement chauffés, et pourtant, on dirait que l’espoir serait de nouveau monté à bord.

Je tiens à vous remercier de votre soutien pendant mes quatre années de blog greek crisis. J’espère pouvoir ainsi poursuivre...

L’espoir serait de nouveau monté à bord. Grèce, janvier 2016




* Photo de couverture: Sur le port de Naxos, un pope bénit les paysans. Janvier 2016

6 commentaires

katzi a dit…

Merci Panagiotis,
et je reste toujours aussi confondue par l'incommunicabilité comme tu dis entre... Paris et Athènes. Le déni de la réalité ici, est affolant même parmi tous les signes progressant d'un lavage de cerveau totalitaire, pas seulement financier. Ne serait-ce que l'écrasement culturel et médiatique, suppression Tv de toute ouverture d'esprit ou critique, au profit d'un nivellement, prélude sans doute au TTIP dont presque personne ne parle ici.
Pour perdre toute illusion, grecque, française, européiste, je ne saurais trop te conseiller certain Guide (par ex. Ch 20). Certains n'ont pas toutes les solutions, mais comme tu sais, parfois ayant fait table rase et conscients de l'urgence, mais en restant anthropique, tout est enfin plus clair.
A très bientôt, cordialement,
katzi

katzi a dit…

PS: L'infiltration d'abord étatsusienne des milieux universitaires ( philo, psycho, historique, scientifique...) dont tu parles ne date pas d'hier, avec pour constante non les réflexions ontologiques, mais la manipulation de masses comme un quelconque objet, ce qui en dit long sur cette orientation des programmeurs, où subsistent quand même, quelques penseurs et chercheurs indépendants...

JFA a dit…

Les Grecs ont leur Tsipras et leur Troïka, les Français ont leurs terroristes, les Allemands ont leurs migrants violeurs, les Espagnols ont leurs Catalans sécessionnistes, les Catalans leurs fascistes espagnols … Mais nous sommes tous en territoire néolibéral, donc tous d’accord pour dire “chacun sa merde”. Et nos gouvernants, aidés par leurs chiens de garde médiatiques, ont beau jeu de nous enfumer. Ici en France, les 130 victimes du Bataclan justifient l’état d’urgence et son cortège de dénis démocratiques, sans doute pour faire oublier que parmi les 541 morts par accidents du travail de 2013 (dernier chiffre connu), très peu ont fait la une. Que nous reste-t-il sinon la rage de vivre en se gardant de retourner cette violence contre nous-mêmes ? Quel outil, sinon la plume, pour que des traces persistent et pour que nos descendants sachent que nous n’étions pas d’accord ? Tiens bon Panagiotis !

erne.1947 a dit…

Surtout ne cessez pas d'ecrire!

TEBOUL René a dit…

Oui, nous sommes à la fin d'un monde, et sans doute au début d'un autre. En France les idées de sortir de l'Europe sont en train d'avancer, comme en Angleterre. Sapir dans son dernier ouvrage parle de sortir de la tyrannie. C'est la ma question. Si o, veut faire de la politique au sens plein, on n'a plus le choix. En outre la crise financière est en train de recommencer et les banques sont au bord de la faillite. Ce système ne peut pas durer

katzi a dit…

Bien sûr, du moins sommes-nous la minorité à en être conscients. Et hier, ils ont poussé un pion de plus avec le Traité TransPacifique, malgré de trés nombreuses manifestations à Aukland,... et la (3e post-Tsipras) grève générale en Grèce.
La seule question, tant que nous pouvons encore, est notre marge de manoeuvre pour réagir et pas seulement survivre.
Merci Panagiotis,

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