samedi 9 janvier 2016

Académie de Platon



Vue sur l’Acropole. Quartiers recherchés par les... investisseurs, aux dires des agents immobiliers. Rencontre fortuite avec un d’entre eux dans le parc historique de l’Académie de Platon. Le cadre s’y prête et même la météo, redevenue clémente. Le quartier alors se démène pour rester vivant, socialement et culturellement. Son foyer culturel solidaire nommé justement Politeía, côtoie ainsi le café coopératif. Le slogan des convaincus: Ne pas se laisser sombrer et cela coûte que coûte, désormais loin, très loin même des affaires politiques pratiquées comme on dit d’en haut.


Fête de la Théophanie, Athènes, le 6 janvier

La Grèce du moment a célébré ce 6 janvier dernier, la fête de la Théophanie, s’agissant du pendant orthodoxe de la fête de l'Épiphanie dans l'Église catholique. À cette occasion a eu lieu la traditionnelle cérémonie de bénédiction de l’eau, une cérémonie très officialisée, au pays des apparences souvent sauves et constamment trompeuses.

La... bénédiction n’attire plus les foules, devant les églises, les mendiants tout comme les très nombreux... collecteurs de divers fonds solidaires sont largement présents, à l’instar des politiques. En ce qui les concerne, ils sont les collecteurs d’une présumée influence dans une présumée démocratie qui ne l’est plus. C’est ainsi qu’à Athènes, le Président de la... République Prokópis Pavlópoulos (Nouvelle Démocratie), le Premier ministre Alexis Tsipras (SYRIZA), et le Maire d’Athènes Yórgos Kamínis (PASOK), politiciens alors tous du dernier (comme du premier mémorandum), ont participé très officiellement à la cérémonie religieuse et autant protocolaire... supposons-le, devant l’éternité.

Deux jours après, de nombreux retraités mobilisés par le syndicat PAME (PC grec - KKE), et manifestant contre la reforme des retraites, ils ont été violement éconduits par les policiers des forces... forcement spéciales depuis le bitume mais cependant devant la résidence officielle du Premier ministre. Gênant. En apparence, on aurait dit que le pays ne change guère. Troïka, putréfaction, répression.

Fête de la Théophanie, les politiques: Pavlópoulos, Tsipras et Kamínis, Athènes, le 6 janvier (photo: presse grecque)

Retraités violement éconduits par les policiers. Athènes, le 8 janvier (photo: presse grecque)

Retraités violement éconduits par les policiers. Athènes, le 8 janvier (photo: presse grecque)

La onzième, depuis l’avènement de la Troïka en Grèce, reforme dite des retraites, plus exactement l’achèvement de la fin de vie... par d’autres moyens, occupe vraiment l’actualité grecque en ce moment, autant, que certains faits plus tellement divers: cambriolages accompagnés de meurtres ou plutôt le contraire, et surtout, cette dernière affaire de l’hypermémorandisme pratiqué d’en bas par les autorités sur le terrain, ainsi mis en œuvre par les agents du fisc à Thessalonique. En somme, la victime de ce terrorisme autant réel que symbolique, a été une femme âgée, soufrant de cancer.

L’histoire date du 22 décembre dernier mais elle vient tout juste d’être révélée par la presse. Sur un marché de Thessalonique, les agents du fisc accompagnés par des policiers interpellent une femme âgée qui vend des objets personnels “sans autorisation”, une... braderie pour survivre et surtout, pour pouvoir faire face aux frais exigés par sa thérapie.

Suite aux affaires similaires, celle d’abord du vendeur de châtaignes à Thessalonique, puis de celle de la vielle femme veuve et... trafiquante de persil à Trikala (en Thessalie) auxquels les agents du fisc ont infligé des amendes de plusieurs milliers d’euros, il y a donc cette troisième récidive... de la criminalité institutionnalisée (car exercée en dépit de tout critère de justice sociale, qui plus est, dans un pays au Contrat social définitivement déchiré), qui en rajoute, au climat délétère de l’année SYRIZA comme de toutes les autres années depuis au moins 2010.

Pauvretés... et richesses grecques. Athènes, janvier 2016

D’après le reportage, cette femme, proposait à la vente: un chandelier, un pot de verre et un plateau de service, objets aussitôt confisqués et détruits d’après le protocole... strictement suivi par les agents du fisc ! Une amende de dix mille euros lui a été infligée.

Cela fait quatre ans que je vends divers articles... sortis de notre foyer sur ce marché, c’est pour pouvoir payer les examens médicaux que je dois faire, suite à une mastectomie. Je vends des broderies, des tricots, je brode même, je n’ai pas de travail et je ne peux plus en réalité travailler. Que faire d’autre ? Il y a certains examens médicaux, lesquels ne sont plus pratiqués à l’hôpital public, alors, il faut les faire pratiquer dans le privé et ainsi payer. Personne ne m'avait troublé jusque-là, les gens ici me connaissent”.

Les policiers m’ont donc interpellé le 22 (Décembre), à midi, ils ont probablement pensé que je vendais des cigarettes (de contrebande). ‘Eh les enfants, je suis malade’, ais-je dit, j’a été conduite au poste de la Police, ils ont été gentils avec moi certes, et j’y suis restée assise jusqu'à huit heures du soir, on me regardait alors sans rien dire, avant de me transférer dans un autre commissariat, plus central à minuit, et comme il faisait bien très sombre et comme j’étais comme effrayée, ils m’ont enfin ramené chez moi.” (hebdomadaire “To Pontíki” du 7 janvier).

Académie de Platon. Athènes, janvier 2016

Académie de Platon. Athènes, janvier 2016

Retraites: La guerre entre les générations. “To Pontíki”, le 6 janvier

La presse alors insiste, à l’instar de l’hebdomadaire “To Pontíki”, “Retraites: La guerre entre les générations”, d’après le graphisme cinématographique retravaillé pour les besoins de sa Une, lors du duel, le vieux... Jedi étant apparemment passé... du côté obscur de la force, il s’adresse au jeune Jedi pour lui lancer sous forme d’avertissement: “Oh le jeune, le jeune, tu ne toucheras jamais de retraite”.

Les... écrivains publics de la vielle presse mainstream, au quotidien “Ta Néa” par exemple, incitent les politiques de tous les partis mémorandaires (SYRIZA, Nouvelle Démocratie, PASOK, Centristes, To Potami), à “Voter tous ensemble” la reforme des retraites, tandis que la toute récente presse mainstream, à l’instar du “Quotidien des Rédacteurs”, fait suffisamment remarquer à la Une, que “sous certaines conditions, le patronat dit oui au projet de reforme, une aide alors inespérée, fournie au gouvernement”, donc tout irait mieux...

Les fenêtres laissées ouvertes... à la société grecque n’existent que de façade, sauf lorsque les solidarités concrètes et obligatoirement petites sur le terrain de certains quartiers, laissent enfin le soleil pénétrer un peu, cet immense et alors... innovant univers concentrationnaire économique grandeur nature de la Grèce actuelle. Allure mesurée, petites joies et surtout des échanges qui ne sont pas (que) numériques. Enfin !

Les fenêtres laissées ouvertes à la société grecque. Athènes, janvier 2016

Café coopératif, Académie de Platon. Athènes, janvier 2016

Foyer culturel solidaire nommé Politeía. Académie de Platon. Athènes, janvier 2016

Aléxandros, l’agent immobilier rencontré au beau milieu de... l’Académie de Platon a voulu partager un petit moment avec nous, derrière... l’exotisme et l’altérité du café coopératif. Souriant, car bien heureux d’avoir un travail mais en même largement pessimiste, c’est-à-dire profusément philosophe sur la situation qui est la nôtre.

La Grèce, c’est un pays... dont l’existence se termine. Nos vies et autant nos images d’avant ne reviendront plus jamais, images comme réalités concrètes qui ne nous appartiennent alors plus. Les clients étrangers et plus précisément une clientèle aisée venue de Chine... nous achète des appartements par dizaines. Ces gens ont sans doute raison de le faire, les villes en Chine sont devenues invivables à cause du bruit, et surtout à cause de la promiscuité et la pollution. Les... entremetteurs entre notre agence et la clientèle chinoise appliquent une commission de 35% sur le prix de chaque bien immobilier vendu, il y a donc de l’enrichissement rapide pour certains. Nous, nous ne gagnons rien de plus significatif que nos commissions habituelles, nous appliquons 2% sur le prix final, mais enfin, nous sommes chanceux d’avoir des clients”.

Dans deux à cinq ans, les Grecs se réveilleront et ils ne seront plus chez eux. La dépréciation de l’immobilier ne durera guère plus que deux ans à mon avis. C’est ainsi que l’essentiel de ce que fut jadis la classe moyenne... aura perdu pratiquement le deux tiers de son patrimoine immobilier, ce dernier sera concentré désormais autrement. Pour survivre, ou alors pour vivre, il va falloir s’adapter, travailler de concert avec les partenaires qui ont bien des liquidités, sans jugement et même sans état d’âme”.

Académie de Platon. Athènes, janvier 2016

Athènes en hiver. Janvier 2016

Petit coin café sur la terrasse. Athènes, janvier 2016

Les jeunes du café coopératif ont juré défendre leur quartier, non pas d’interdire les ventes immobilières, ce qui est d’ailleurs irréalisable, mais seulement, veiller à son caractère humainement (si possible) solidaire et culturel. Tout le monde est pourtant tombé d’accord pour dire qu’un certain nombre de grands projets en cours concernent bien l’Académie... et son Platon, musée, centre de congrès, unification des axes de promenade archéologique, de l’Académie de Platon à l’Acropole, et ainsi de suite...

Mais attention, nous nous sommes battus pour faire échouer un grand projet qui consistait à construire ici un grand centre commercial qu'un promoteur de taille, issu du pire népotisme politico-économique grec avait voulu faire valider. Et nous croyons avoir réussi...”, ont-ils argué les jeunes du quartier. “Vous croyez...”, rétorqua Alexandre... avant de nous saluer bien chaleureusement.

La crise grecque devenue réalité nouvelle à jamais, impose sans cesse d’énormes pertes comme aussi parfois on y découvre grandes ou petites trouvailles, d’abord au fond de nous mêmes. Un peu comme certains de nos animaux, adespotes ou pas. Pertes et alors trouvailles, pour ce qui serait également du sens à attribuer aux choses, aux affaires courantes, comme à nos vies, à poursuivre... ou ne plus vouloir les maintenir en état... présent.

Perdu. Athènes, janvier 2016.

Trouvé. Athènes, janvier 2016

Costas, le voisin dentiste à la clientèle décimée, est parmi les plus désespérés que jamais. “Les gens sont de plus en plus mauvais de plus en plus malsains, de plus en plus insupportables. Les gens, c'est-à-dire ceux de notre quotidien, je ne parle pas des politiciens, depuis la trahison SYRIZA la politique ne m’intéresse pas et je ne suis plus du tout les informations, je ne sais plus que faire pour trouver un sens à ma vie...

Costas, cette fois mon cousin enseignant, ne dit pas tellement autre chose, et il m’apprend par la même occasion que notre cousin Yannis avec qui, avions-nous jadis partagé toutes les plages de notre enfance en Attique, est sur le point d’émigrer aux États-Unis. “Pour survivre en Grèce sans verser dans le crime organisé ou dans la politique, il faut alors travailler en non déclaré, être payé en liquide et ne rien posséder en son nom...” Nouvelle vision du monde... à défaut de celle du monde nouveau.

Je remarque cependant que ce constat... d’accident social comme ontologique est autant partagé par mon amie B., femme politique active, ancienne de SYRIZA et (plus pour longtemps) proche de l’Unité populaire des Lafazanistes. “Il n'y a pas de ligne cohérente, il n'y a aucune vision palpable et réalisable de l'avenir, ceux d’en haut ne pensent qu’aux prochaines élections législatives dans l’espoir de voir l’Unité populaire franchir la barre des 3% et ainsi, retrouver leurs sièges au Parlement. Les autres, ne font qu’à leur manière, une somme conflictuelle de destins et d’égoïsmes alors meurtris, le tout, dans un cadre émietté où seules les stratégies individuelles comptent derrière le fragile emballage supposé collectif. Et tout cela se voit... je pense ainsi prendre toutes mes distances, voire, décamper”.

Empoisonner les animaux c'est un crime. Athènes, janvier 2016

Je remarque surtout que la société grecque est sur le point de connaître son plus grand tournant depuis en tout cas le début de la crise et des mémoranda. Il était temps et il sera ainsi temps durant un long moment je crois.

La disparition de la gauche politique (d’en bas) du paysage grec suite à l’imposture SYRIZA, nous a tous rendus certainement plus sages, voire, plus pensifs et peut-être parfois mieux pensants.

Vue alors sur l’Acropole. Nos animaux adespotes se bagarrent en ce moment car c’est de saison. Sur un mur près de l’Académie de Platon on peut lire: “Empoisonner les animaux c'est un crime”. Et empoisonner l’espoir ?

Bagarre entre animaux adespotes. Athènes, janvier 2016




* Photo de couverture: Vue sur l'Acropole. Athènes, janvier 2016

3 commentaires

katzi a dit…

Bonsoir,

Toujours de très belles photos, mais quelle tristesse...même pour une non-grecque telle que moi, tant de souvenirs terrestres, maritimes et surtout humains édéniques, originels, qu'on ne peut imaginer perdre.

Trois impressions marquantes parallèles:
- l'expansion,ici immobilière dans ce témoignage, de l'occupation chinoise qu'on ne peut juger, mais redoutablement "sans état d'âme"( sauf l'idéologie nationaliste pan-chinoise mondialiste des "élites")
- Votre amour des chats, et chiens malgré votre crise extrême, révélateur pour moi flagrant du peuple grec.
Aux antipodes des chinois qui n'ont pas attendu les crises pour créer des chiens "alimentaires" comme les chow chow, ou les malheureux dogues géants pillés au Tibet, tout en divinisant les Pékinois ex-impériaux. Sans parler de la condition animale en France, hypocritement inégalitaire notamment vers les laboratoires, bien qu'il y ait un certain réveil de conscience. Bravo d'y être encore sensible , car le regard sur les animaux est entre autres, un net baromètre humain.
- Enfin, la violence contre les manifestants, retraités en l'occurrence, et contre les petits vendeurs -et la criminalité que tu évoques. Et les commentaires de ton amie B. concernant le népotisme politique..
Heureusement, comme tu dis vous devenez certainement plus "pensants" que bien d'autres peuples. Vers les regroupements comme ces cafés communautaires, et toute autre autogestion sans illusion envers l'écrasement "mondialiste" qui nous concerne tous. L'information restant notre ultime liberté, merci pour ton regard et l'émanation de l'Académie de Platon.
Pensées proches, katzi

La Hojita GCC a dit…

Un énooorme "merci", Paniagiotis, pour ces excellents articles ! J'ai connu, plusieurs années avant l'agression de la Grèce par les spéculateurs étatsuniens, et sa vente à l'encan, quelques jeunes anarchistes athéniens, qui étaient fort actifs (restaurants populaires autogérés, bibliothèques , potagers collectifs biologiques,...). je me réjouis de voir que la prétendue trahison de SYRIZA a confirmé et renforcé le projet anarchiste en Grèce :-) (trahison "prétendue", car par définition un parti politique est un instrument d'asservissement et de décervelage :-p) - SYRIZA ne pouvait que trahir...

Jean-Michel Lemoine a dit…

Merci pour votre témoignage cher Panagiotis.
J'aime beaucoup la Grèce et les grecs.
En tant qu'européen j'ai affreusement honte de la façon dont l'Europe traite la Grèce. Et en tant que français qui crois en les mots "liberté, égalité, fraternité" je suis désespéré par la trahison de Tsipras qui me semblait au départ vouloir les incarner.
Tout semble se conjuguer pour détruire l'espoir des peuples d'Europe. Hélas (Ellás)...

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