jeudi 17 décembre 2015

Chauffage radiant



Vent du nord. Premiers flocons sur les hauteurs qui entourent Athènes. Influences continentales sans doute... en raison des montagnes qui bordent le tour de la ville, diraient les géographes. S'il ne devrait tomber que quelques centimètres autour de la capitale, le froid, ou plus exactement, le manque de chauffage dans nos appartements redevient le grand sujet de conversation. Sujet alors passe-partout pour passer l’hiver coûte que coûte.

Le sapin de Noël d'un sans-abri, rue Stadíou. Athènes, décembre 2015

Moments ordinaires d’un truisme bien précis... au chauffage approximatif. Dans l’appartement, Joachim qui fêtera bientôt et très dignement ses douze ans d'existence, ne quitte ainsi plus sa place devant le chauffage supposé radiant fonctionnant au gaz. Large... ligne droite alors vers la paupérisation depuis que chauffage central est totalement à l’arrêt dans cet immeuble, c’est-à-dire depuis 2011, sous le gouvernement... très exactement du banquier Papadémos.

Et quasiment sous l'immeuble, un arbre vient d’être été coupé par le propriétaire occupant le grand loft du quatrième étage. L’arbre sera bientôt brûlé. Première semaine donc de froid véritable pour les Athéniens. Semaine autant de retrouvailles pour certains d’entre nous chez un ami, fort heureusement très commun dans un quartier de la ville un soir de décembre. Heureuse découverte donc: son appartement est correctement chauffé, à la manière sans cesse remémorée du temps de jadis. Nous ôtons enfin nos vestons et nos autres pullovers... et nous voilà transportés dans le temps.

Grand sujet de conversation entre deux libraires, un journaliste et un... ethnologue, sujet certes passe-partout, entre nous autres rescapés provisoires des froidures de la crise grecque: “Nous devrions y être hébergés jusqu’au mois de mars ici...”, rires, tout de même rires.

Joachim devant le chauffage au gaz. Athènes, décembre 2015

Sous l'immeuble, un arbre a été coupé. Décembre 2015

Baigneuse. En Attique, décembre 2015

Pourtant, il y a à peine une semaine, et cependant sous un soleil bien généreux par les temps qui croupissent, les baigneurs et les baigneuses d’hiver fréquentaient encore, mais je dirais de justesse, certaines plages d’Attique.

Summer is kind to the poor in Greece, and we were poor in all but spirit” (‘L'été c’est bon pour les pauvres en Grèce, et nous avons été pauvres de tout, sauf d'esprit’), écrivait très justement dans ses mémoires Tom J. Dunbabin (1911-1955). Cet archéologue helléniste Oxfordien et officier de l’Armée britannique durant les années 1940 né en Tasmanie, en savait quelque chose, car il avait suffisamment séjourné dans les... grottes des bergers Crétois entre 1942 et 1944, dans le cadre de sa mission d’officier de renseignement - Direction des opérations spéciales (“Special Operations Executive” - SOE)... sous le nez des occupants Allemands. Son témoignage crétois, intitulé “Un archéologue dans la guerre” vient d’être enfin publié, texte original et traduction en grec moderne, une très belle initiative.

En observant nos baigneurs d’hiver ou en tentant de régler si possible... le chauffage supposé radiant et fonctionnant au gaz derrière Joachim, je pensais très précisément à cette réflexion de Tom J. Dunbabin car elle prend alors tout son sens en ce moment hivernal de la Grèce, sous le nez des occupants Mémorandistes (comme des politiciens... pliables et historiquement profiteurs d’Athènes). Moments ordinaires d’un truisme précis... au chauffage approximatif !

Sur les plages du moment. En Attique, décembre 2015

Place de la Constitution. Athènes, décembre 2015

Avant le serment des jeunes acteurs. Académie d'Athènes, décembre 2015

Une fois de plus, les univers humains largement... temporaires de la crise grecque, se croisent alors sans se rejoindre. Cette semaine, j’ai contribué à l’enregistrement d’un documentaire radiophonique qui sera diffusé sur France Culture prochainement. J’ai ainsi accompagné Nedjma Bouakra et son équipe pour une petite balade pédestre à Athènes.

Il s’agissait d’une promenade de découverte et d’échange, à la manière de ce que je propose aux participants de mon concept “greece-terra-incognita”, lors la visite guidée et participative à travers les quartiers marqués par l’histoire contemporaine (19ème siècle, 20ème siècle), mais aussi très récente, s’agissant de certains “nouveaux lieux de mémoire” des années de la crise grecque (2010-2015).

Rue Stadíou (du Stade), nous avons alors brièvement échangé quelques mots avec un sans-abri, le prétexte fut son sapin de Noël, installé, décoré... et entretenu par ses soins sur le trottoir près de son... campement. Cet homme, s'est d’abord revendiqué une appartenance aux idées chrétiennes, comme essentiellement à celles je dirais... de la (dernière) dignité: “Le sapin, c'est pour garder l'espoir... comme le disait notre Jésus, mais c'est d'abord un geste destiné aux enfants. Pour que les enfants réalisent enfin que même nous, les sans-abri, nous pouvons autant donner, et ainsi espérer en quelque chose, tout n'est pas perdu...

Manifestation des syndicats peu suivie. Athènes, décembre 2015

Míkis Theodorákis et Mános Hadjidákis - 90 ans. Athènes, décembre 2015

Manifestation peu suivie des syndicats. Athènes, décembre 2015

À quelques mètres seulement de l’homme sans-abri, une manifestation, très peu suivie il faut dire, avait été organisée par les syndicats essentiellement de la fonction publique, contre l’adoption du énième train de mesures du mémorandum, en “discussion” ce soir-là au “Parlement”, et finalement comme prévu... validé ; même si la majorité gouvernementale ne compte que 153 élus sur un total de 300 députés à la Vouli grecque.

Manifestation très peu suivie et même considérée par les passants comme... si elle n’existait pas autrement que comme un élément décoratif, au beau milieu... de certains nouveaux lieux de mémoire de la crise grecque. Les Grecs n’en pensent pas moins, sauf qu’ils sont moralement, physiquement et existentiellement (économiquement) épuisés de tant de manières (comme de maniérismes) et qui n’ont pas fonctionné le moment où il le fallait justement. À l’image par exemple et notamment de l’affaire SYRIZA, un cas d’école pour les futurs étudiants à Science Politique.

Les Grecs savent finalement, que le pouvoir avéré réside ailleurs. Vassílis Leventis, chef, suffisamment farfelu du petit parti dit “centriste” ayant pour la première fois fait son entrée au “Parlement” en septembre dernier, vient de relater devant les médias du pays (Grèce !), sa récente entrevue avec l’ambassadeur de l’Allemagne.

Je m'appelle Alexis... “Kathimeriní”, décembre 2015

Lors d’une émission matinale sur la chaîne de télévision “Mega” (17 décembre), “Vassílis Leventis, a bien fait part de la préoccupation exprimée par l'ambassadeur allemand, quant à la mise en œuvre du programme d'ajustement grec”, rapporte ainsi le reportage du jour. Durant cette entrevue, l’ambassadeur de l’Allemagne a demandé au chef centriste que son parti, puisse dorénavant offrir tout son appui au gouvernement, si besoin au moment du vote au Parlement.

Vassílis Leventis a déclaré d’après Mega-tv, que sa réponse se résumait-elle en cette remarque: “Alors Monsieur l'Ambassadeur, vous me demandez en substance d'entrer dans la tombe... en compagnie d’Alexis Tsipras.”. Il a aussi souligné que l'ambassadeur allemand s’est montré fort inquiet, car le programme grec ne serait pas réalisable, les lois fiscales seront certes votées, mais seulement, comme 30% des gens ne versent pas ces impôts, alors tous les autres se considéreront comme étant les perdants de l’affaire.

Enfin, l'ambassadeur d'Allemagne a exprimé son attitude d’attente devant le processus en cours pour l'élection du nouveau chef à la Nouvelle démocratie, afin qu'il puisse déterminer... déjà, qui sera son interlocuteur représentant le plus grand parti de l’opposition”, média “Real”, le 17 décembre. Inutile de commenter je crois !

Petit restaurant en faillite. Athènes, décembre 2015

Petit restaurant en activité. Athènes, décembre 2015

Soupe à 5€50, divers poissons pour deux personnes, 12€. Athènes, décembre 2015

Je m'appelle Alexis... et cela fait deux mois que je n'ai pas organisé des législatives... Bravo”, ironise alors l’auteur d’un dessin de presse, publié par le quotidien “Kathimeriní” en ce décembre... de l’année finale.

Les passants n’ont donc guère accordé de l’importance aux manifestants, ni au sapin de Noël de notre sans-abri. Seulement quelques heures plus tôt, à deux pas de la rue du Stade, c’est par un certain attroupement inhabituel que d’autres gens bien concernés, avaient si patiemment attendu devant la somptueuse entrée de l’Académie d'Athènes, le moment de la cérémonie du serment des jeunes car... si nouveaux acteurs. Une fois de plus, nos univers humains largement... temporaires de la crise grecque, se croisent sans se rejoindre.

Ces derniers jours Place de la Constitution, les illuminations de Noel et les mini concerts co-organisés par la Municipalité d’Athènes, voudraient bien nous faire changer d’ambiance. C’est peut-être encore possible... en fermant les yeux de temps en temps. Au même mauvais moment, les restaurateurs feront tout pour attirer les clients, y compris pratiquer la baisse de certains de leurs tarifs, il était aussi grand temps... pour faire quelque chose de concret, sauf pour la presse de l’extrême-droite de pacotille, titrant sur la... dernière Prophétie de la fin du monde.

Immigré et récupérateur... ambulant. Athènes, décembre 2015

Titre sur la... Prophétie de la fin du monde. Athènes, décembre 2015

Une certaine image de Michel Houellebecq. Athènes, décembre 2015

Sauf que durant cette même semaine enfin, trois événements ont suscité des milliers de commentaires négatifs sur internet en Grèce, exprimant ainsi tout le venin du désespoir qui tourne alors... en rond, dans les veines de la société grecque.

D’abord, il y a eu l’interpellation d’une femme âgée de 79 ans sur le marché de la ville de Trikala en Thessalie, elle vendait son céleri et son persil sans autorisation. La police du coin avait dignement accompagné les agents du fisc, lesquels ont infligé à cette... criminelle du commerce, une amende à hauteur de cinq mille euros.

Ensuite, en plein centre de Thessalonique, un vendeur ambulant de châtaignes et d’autres marrons, a été interpellé exactement pour la même raison. Il a perdu conscience d’après les reportages, ensuite, il a été conduit au poste de la Police, avant de comparaître en flagrant délit. Sa peine: cinq ans d’emprisonnement avec sursis. Le lendemain déjà, il avait retrouvé... son poste !

Interpellation du vendeur de marrons chauds à Thessalonique. Presse grecque. Décembre 2015

Interpellation du vendeur de marrons chauds à Thessalonique. Presse grecque. Décembre 2015

Interpellation du vendeur de marrons chauds à Thessalonique. Presse grecque. Décembre 2015

Sauf que l’événement ayant provoqué les réactions les plus nombreuses comme les plus virulentes, ce fut la médiatisation d’un moment de détente et de danse, de la porte-parole du gouvernement Tsipras, Olga Gerovassili, dans un parmi les mieux connus, établissements du genre “bouzoukis”, et cela dans le “meilleur” style néo-Pasokien.

Le style ne passe pas, surtout depuis la crise et depuis le Syrizisme dans sa phase-II. La très... grande presse a certes minimisé l’impact d’un tel micro-événement, cependant, c’est au moyen de l’accumulation de tels faits que la... mayonnaise grecque aura un jour définitivement tourné pour certains et non pas pour le plus grand nombre comme encore aujourd’hui.

Olga Gerovassili et sa danse. Presse grecque, Athènes, décembre 2015

Olga Gerovassili et sa danse. Presse grecque, Athènes, décembre 2015

Les grandes librairies autant que les éditeurs historiques de notre pays, font savoir par voie d’affichage derrière leurs vitrines, que désormais, “tout un chacun peut faire éditer son manuscrit, moyennant 3 euros par unité”, sous condition d’un minimum de tirage bien entendu. C’est un (presque) nouveau commerce, qui tend ainsi à remplacer la recherche habituelle de jeunes talents dans l’écriture. Après tout... seuls les écrits (et les banques) restent.

Tout un chacun peut faire éditer son manuscrit. Athènes, décembre 2015

Seuls les écrits (et les banques) restent. Athènes, décembre 2015

Temps agités. En Attique, décembre 2015

Moments ordinaires d’un truisme bien précis... aux temps du chauffage approximatif et des tempêtes fort exactes.

Sujets alors passe-partout pour passer l’hiver coûte que coûte, les bagarres finalement innocents entre êtres adespotes en plus. Vivement... l’été alors des pauvres, comme le dirait notre regretté Tom J. Dunbabin.

Bagarres entre êtres adespotes. Athènes, décembre 2015




* Photo de couverture: Pâtisseries de Noël. Athènes, décembre 2015

2 commentaires

asty a dit…

Vous n'oublierez pas de nous informer de la date du passage de votre interview sur France Culture n'est ce pas. Merci d'avance .

Cassandre a dit…

Malgré cette déroute, malgré la douleur, je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année et un joyeux Noel

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