vendredi 27 novembre 2015

Sandwich grec



Sixième hiver sous le régime de la crise obligatoire. Nos retrouvailles deviennent difficiles, la sociabilité est en berne, nos paroles tautologiques se mordent alors la queue. Tout aurait déjà été dit d’ailleurs à notre propos. La... grande Grèce majoritaire s’enfonce dans l’aporie et dans le désespoir. Le monde dit du travail, d’abord et surtout les salariés (rescapés ou non) du secteur privé, ce monde-là, a été largement et sciemment détruit le premier par les politiques des mémoranda.

Affiche datant des manifestations du 12 novembre à Athènes

Par une affiche récente, initiée par les “Syndicats de la presse et des métiers du papier”, c’est sous forme de caricature, qu’un certain Alexis Tsipras offre alors les... “Cadeaux de sa soumission au patronat”: “Privatisations, Défiscalisation, Le Moyen-âge pour ce qui est des conditions de travail”.

Un médecin généraliste d’un quartier d’Athènes, dont la convention a été dénoncée par simple... courrier électronique que le Ministère de la Santé (?) lui avait adressé il y a déjà plus d’un an, témoignait récemment dans un café du centre-ville de cette nouvelle clientèle... en patients, d’une sociologie alors bien... cadrée: “Ces patients, hommes et femmes, sont des anciens cadres ayant travaillé dans le privé. Ils en sortent choqués, car depuis six mois, depuis plus exactement la mise en place des contrôles des capitaux en Grèce, les patrons généralisent une pratique si bien connue. Ils poussent leurs cadres à démissionner, soit par la dégradation à outrance des conditions de travail, ou encore, par les violences et autres abus, visant directement le psychisme comme la déstabilisation des personnes. En même temps, ils licencient massivement le personnel dit ‘subalterne’, moins coûteux. C’est alors un vrai fléau, en plus... de celui des politiciens qui nous gouvernent”.

Des employés d’une entreprise de presse rencontrés dans un bistrot d’Athènes, ont raconté leur propre version du vécu de l’histoire présente, entre janvier et septembre 2015. “Dans les jours pour ne pas dire les heures qui ont suivi l'arrivée au pouvoir de SYRIZA (janvier 2015), le patron de notre entreprise s’est senti pou une fois menacé. Ayant lui aussi, pris au sérieux certaines annonces faites par les Syrizistes, il craignait alors le retour supposé prévu sur le terrain des inspecteurs du Ministère du travail, comme également, le rétablissement hypothétique des droits des travailleurs. Il a aussitôt fait circuler un document en interne, à destination du personnel, pour rappeler que d’abord, et ‘contrairement à bien d’autres entrepreneurs, lui, il verse régulièrement les salaires à ses employés’. Ainsi, il voulait faire comprendre explicitement, que toute idée ou même prédisposition... à réclamer des augmentations de salaires - depuis la nouvelle donne politique - se serait bel et bien hors contexte. Et à partir du moment où le mémorandum III, celui de Tsipras avait été adopté, voilà que notre patron est redevenu arrogant, se croyant tout puissant, plus arrogant que jamais on dirait...”.

Des employés d’une entreprise de presse, rencontrés dans un bistrot. Athènes, novembre 2015

“Pour quelle société luttons-nous?” Affiche de la gauche grecque. Athènes, novembre 2015

Dans un reportage enfin... digne d’une certaine tradition de la presse écrite, le “Quotidien des Rédacteurs” daté du 23 novembre, évoque cette “pandémie alors typique”, s’agissant de la généralisation en Grèce du travail... non-payé. Depuis les dernies mois... Tsipras il faut dire, c’est bien la situation inverse: être rémunéré pour son travail qui devient alors l’exception. “De l'esclavage rémunéré... à l'esclavage gratuit”, tel est le titre exact de ce reportage.

Ce phénomène, est le plus surprenant et le plus difficile à interpréter que bien d’autres. Il y a déjà le chômage, les emplois dits flexibles, le travail au noir, tout cela est parfaitement compréhensible et explicable dans des conditions de profonde récession et des politiques d'austérité initiées par le néolibéralisme”.

Mais enfin, qu'est-ce qui fait que 1,2 million de travailleurs lesquels ne sont pas rémunérés par leurs patrons, continuent-ils pourtant à offrir leur travail tous les jours? Car le travail non rémunéré, est devenu la nouvelle norme, comme il incarne probablement la rupture alors la plus profonde vis-à-vis du monde, tel que nous le connaissions depuis bien de décennies: la main-d'œuvre ainsi disposée par un employé, reçoit un salaire en retour”.

Le reportage du “Quotidien des Rédacteurs” sur l'esclavage moderne des travailleurs en Grèce

Maintenant, nous sommes confrontés à un phénomène nouveau, bien que paradoxale, découlant entièrement de cette nouvelle régularité de l'urgence: c’est de l'esclavage non rémunéré. Et à travers cette Grèce du mémorandum, on parle parfois de croissance... à retrouver, mais on parle moins du chômage et alors pratiquement jamais, du travail non rémunéré. Il faut dire aussi que non seulement il n’y a aucune révolte face au chômage, pis encore, on trouve normal de ne pas être payé lorsqu’on travaille.” “Le chiffre semble irréaliste: les travailleurs non rémunérés sont de l’ordre d’un million (1.000.000), selon le ministère du Travail, ou de 1.200.000, d’après l'Institut du travail de la Confédération des Travailleurs Grecs (GSEE). Ainsi, les deux tiers parmi ceux qui ont encore un emploi dans le secteur privé, subissent un retard de paiement de leur salaire. Deux patrons sur trois pratiquent ainsi ce ‘non paiement’ sur le dos de leurs salariés. En Grèce, être payé avec un retard d’un mois n’est plus considéré comme un vrai report, le temps de retard moyen constaté quant au non versement des salaires avoisine actuellement les cinq mois, et dans certains cas, les patrons n’ont pas rémunéré leurs salariés depuis plus de deux ans.

Et même les partis politiques, lesquels prétendent parfois vouloir combattre le fléau du chômage, retardent autant le versement des traitements à leurs employés ; la Nouvelle Démocratie, le PASOK, voire encore, SYRIZA. Le comble c’est, que les employés de l'Institut pour la Santé et la Sécurité au Travail, (il fonctionne sous les auspices de la GSEE), n’avaient pas été rémunérés durant 3 à 6 mois!”.

Domaine... d'un sans-abri. Athènes, novembre 2015

Mieux vaut être affamé et digne, plutôt que soumis. Athènes, novembre 2015

Ce ‘phénomène’ ne concerne plus uniquement le secteur privé, mais il se propage souvent au sein des entreprises du secteur public au sens large, et autant, dans les entreprises appartenant, ou œuvrant, pour le compte des collectivités territoriales. Dans tous ces cas, le non-versement des salaires est souvent motivée et d’ailleurs justifiée, par le retard et finalement par le défaut de paiement imposé en interne par le gouvernement grec, une réalité ayant infligé une véritable impasse économique à de nombreuses entreprises dans le secteur privé comme public.”.

Il existe enfin d'autres catégories dans cette... armée de travailleurs non-rémunérés, explique Marili Zalaora, juriste et avocate, travaillant pour la GSEE: ‘Il ya des travailleurs qui sont les victimes d'une conduite sournoise de la part des employeurs, ces employés n’ont pas été payés régulièrement, depuis plus de trois ans, et alors ils survivent seulement, en percevant des avances à répétition sur leur salaire. Et en parallèle, il y une autre catégorie de travailleurs non rémunérés, celle des employés dits ‘en période d’essai’, ils sont traités comme étant... jetables par les employeurs, car ils sont immédiatement remplacés après la période d'essai, sans recevoir la moindre indemnité”.

Il s’agit donc d’employés... nominaux, mais en réalité, ils sont essentiellement... chômeurs. Aucune statistique n’enregistre leur réalité, bien qu’en nombre sans cesse croissant, ils deviennent cependant les... stoïques équilibristes sur la corde raide d’une certaine prise d’otages... bien singulière”.

Manifestation du 12 novembre à Athènes

’Ce travail non rémunéré tient en réalité de l’esclavage moderne’, explique Sophia Papaoikonomou, juriste, ayant étudié les réalités du travail non rémunéré en Grèce des années du mémorandum: ‘Les travailleurs non rémunérés sont ‘sui generis’ une catégorie: alors forcés de fournir leurs services dans les mêmes conditions qu’avant, voire dans les conditions les plus austères, ils ne bénéficient plus de la considération la plus évidente de leur travail, à savoir, le salaire. Bien qu’ils ne soient pas au chômage, ils deviennent les otages des entreprises, aux conditions de vie plus dégradées parfois que celles que subissent les chômeurs, aussi, parce qu’ils n’ont même pas droit aux maigres allocations liées au chômage’”.

Ces travailleurs sont les esclaves modernes... supportant stoïquement leur condition, et participant pour l’essentiel du ‘sauvetage’ de leurs entreprises, déjà, pour éviter comme ils le pensent, la perte définitive de leurs postes d’emplois. Et alors, ils ‘subventionner’ ainsi leurs entreprises... au plus grand profit du capital”.

C’est donc avec toute la complicité de l'État, par les réductions continues des salaires et du montant des retraites, tout comme par l'introduction systématique du travail non rémunéré, qu’un transfert gigantesque de revenus s’est ainsi effectué, entre les employés et les entreprises, au détriment bien entendu des salariés et en faveur du capital”.

Danses grecques. Athènes, novembre 2015

L'hôtel Hilton à Athènes, novembre 2015

C’est donc avec toute la complicité de l'État et pour tout dire, du gouvernement SYRIZA-ANEL-II. Ses... ministres, “préfèrent” ces dernières semaines, être reçus par les représentants de la Troïka, devenue quatuor depuis l’été dernier, en ce haut-lieu de l’authentique nouvelle gouvernance méta-démocratique, à savoir, l'hôtel Hilton à Athènes.

Alexis Tsipras, vient de convoquer une réunion des chefs politiques et des partis représentés au “Parlement” (ceux de l’Aube dorée n’ont pas été conviés, tandis que les représentants du PC grec - KKE, ont décidé à ne pas s’y rendre). Les tenants du Syrizisme nouveau, évoquent alors les urgences imposés par le calendrier politique, à savoir, le problème des refugiés et migrants lesquels resteront bloqués en Grèce maintenant que l’espace Schengen est de fait démantelé... par l’Eurocentre, puis, il y a... l’urgence programmée du démentiellement accompli du système des retraites, initié (car en cours) par le gouvernement Tsipras, et de la Troïka.

Le Premier ministre sur sa... comète nommée “Sortie des mémoranda”. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2015

Notre... moment présent. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2015

Les Grecs connaissent et admettent désormais suffisamment... la petitesse de leur(s) gouvernement(s), tout comme celle, du personnel politique plus généralement ; cette réunion des chefs politiques n’intéresse alors personne. Nos soucis sont ailleurs.

Dans leur petite épicerie et bureau de tabac dans un quartier d’Athènes, les deux sœurs accueillent les clients avec le sourire, l’ultime sourire on dirait... de la dignité. Les étalages étant à moitié vides, le stock de tabac épuisé et non renouvelé ; devant l’aporie (en grec interrogation et autant dénuement) des clients comme des commerçantes, l’explication s’imposait: “Depuis les contrôles des capitaux de l’été dernier... c’est dur. Nos fournisseurs exigent d’être réglés en liquide... eh, nous n’avons pas pu... ce dernier temps. Nous remplirons notre épicerie bientôt. Nous l’espérons en tout cas... merci de nous faire confiance”.

Ce dernier temps, j’ai remarqué aussi que les étalages de l’enseigne de Supermarchés Marinópoulos (ex-Carrefour) par exemple, sont en (bonne) partie vides, et alors pour combler ce vide, un même produit, occupe parfois la moitié des gondolez, à défaut d’autres produits disponibles.

L’économie se dérègle, car elle s’est déjà extraite du cadre supposé admis du capitalisme réellement existant, suivant les normes éphémère du XXème siècle finissant, en Europe Occidentale en tout cas. L’économie se dérègle, hormis pour les 25% à peu près de la population, et encore.

Vendeur de billets de lotterie. Athènes, novembre 2015

Espoir ? Athènes, novembre 2015

Ceux qui le peuvent, déposent encore leurs seuls espoirs pour deux euros... seulement, auprès de nombreux vendeurs de billets de loterie. D’autres, découvrent ou alors retrouvent, un certain réconfort devant les icones forcement pieuses, ou sinon, ils jureront fidélité aux... dieux des stades et aux autres équipes de football, l’Olympique du Pirée se trouvant toujours en tête des préférences je crois.

Pour bon nombre d’activités et de transactions, tout se règle en liquide, maintenant que les flux officiels sont contrôlés et que les banques grecques viennent d’être offertes aux funds (rapaces) internationaux, et cela, en dépit de la dite recapitalisation imposée par le mémorandum II (2012-2013). Ainsi et pour faire court, notons que plus de quarante milliards d'euros, en réalité financés par les Grecs (aussi via la dite dette) ont été spoliés. Le scandale est énorme, mais aucun grand média n'en parle vraiment.

Et quant à SYRIZA, dans son programme d'avant janvier 2015, il prétendait encore partager cette idée de la prise du contrôle des banques par l’État. L’argumentaire fut que la recapitalisation des banques avait été réalisée en faisant saigner les Grecs, ainsi que l’économie réelle, car le but annoncé fut... de mener à bien, une politique anti-mémorandum. Et SYRIZA a fait... exactement le contraire... “Ses politiciens, se sont avérés encore plus néfastes, plus cyniques et plus arrogants que les autres... c'est un vrai crime politique... permanant”, j’ai entendu dire cette semaine sur les ondes d’une radio athénienne.

Olympique. Le Pirée, novembre 2015

Ceux qui le... peuvent, déposent leurs derniers espoirs... aux quatre vents. La contrebande de cigarettes et de tabac connait... ses heures de pointe, la... prostitution aussi.

Les jeunes femmes grecques vendent du sexe pour le prix d'un sandwich”, d’après un reportage paru cette semaine dans la presse anglo-saxonne, “The Washington Post” et “The Independent”. Le reportage souligne... ainsi l’évidence: que six années d'austérité bien douloureuses, ont poussé le pays dans le gouffre. L'étude citée pour les besoins de l’article est explicite: “D’après bien de données portant sur plus de 17.000 travailleuses du sexe opérant en Grèce, force est de constater que les femmes grecques dominent maintenant l'industrie de la prostitution dans ce pays, en remplaçant les femmes originaires d'Europe de l’Est, et que le sexe vendu en Grèce, figure parmi les moins chers en Europe”.

‘Certaines femmes le font juste pour une tarte au fromage, ou pour un sandwich car elles ont besoin de manger, elles ont faim’, explique Grigóris Laxos, professeur de sociologie à l'Université Pántion à Athènes. ‘D’autres femmes encore, (elles) se prostituent pour payer les impôts, les factures, ou pour faire face à certaines dépenses urgentes ou parfois, pour se procurer un médicament’.” Cette... éclosion de la nouvelle prostitution est alors visible à Athènes, de nuit... comme de jour. Un conducteur de taxi avec qui je m’étais entretenu suffisamment sur ce sujet il y a quelques mois, ne m’avait pas dit autre chose. “Parmi les étudiantes, c'est très rependu... Souvent elles en parlent sur leur mobile pendant qu'elles se trouvent dans mon taxi...”. Taxis et sandwich... grec.

Cette... éclosion de la nouvelle prostitution. Athènes, novembre 2015

Affiches. Athènes, novembre 2015

Sixième hiver donc sous le régime de la crise obligatoire. Les marchands prépareraient Noël sans trop y croire, maintenant que les affiches des syndicats sur les murs de la ville sont remplacées par celles annonçant les concerts ou sinon, le Père Noël (Saint Basile pour les Orthodoxes).

Les promeneurs inactifs, iront parfois jusqu’à contempler ciel et mer dans les quartiers des ports de plaisance près du Pirée. Tout aurait déjà été dit peut-être à notre propos. Les Africains du centre-ville achètent leurs briquets et peut-être du tabac aux kiosques, là où les stocks sont encore renouvelés. L’Europe tourne la page de l’espace Schengen, ainsi, le travail, les... Sandwichs et la guerre, participent du renouvèlement sémiotique apporté par notre modernité.

Dans les quartiers des ports de plaisance près du Pirée. Novembre 2015

Sous le regard pourtant des autres... déjà et pour exister. Toute coexistence serait peut-être une reconnaissance.

Sous le regard des autres. Le Pirée, novembre 2015




* Photo de couverture: Les Africains du centre-ville achètent des briquets. Athènes, novembre 2015

3 commentaires

katzi a dit…

Bonjour Panagiotis,

La situation que tu décris, bien que prévisible est atterrante, un peu comparable concernant les salaires, à la période post- soviétique. En France (pour l'instant) seuls les stages virant en impayés, surtout pour les jeunes, commencent à se propager.Ou les arnaques aux formations payantes sans la moindre garantie...
Y a t'il pour vous, comme récemment, des regroupements d'abord pour subsister sur le plan alimentaire, et tout autant malgré le traumatisme de juillet, parallèlement au dégoût des institutions en place, une réaction et réflexion collective.
Merci de nous avoir communiqué récemment l'allocution d'Alavanos, que tu nous a fait découvrir et qui reste le seul à avoir demandé en temps utile, la sortie de l'euro qui devrait tous (selon moi) nous inspirer.
Tous nos voeux de courage.

katzi

Panagiotis Grigoriou a dit…

Merci, hélas, oui, Alavanos est pratiquement le seul à avoir cette... bonne position enfin claire, ce qui n'est pas le cas ni de l'Unité Populaire et encore moins du dit... Plan-B Européen (Varoufakis, Constantopoulou, Melenchon). Dommage.

TEBOUL René a dit…

Les pays du sud de l'Europe sont en train de lâcher l'austérité : la France pour les raisons que l'on sait, mais aussi le Portugal où il n'est pas du tout certain que l'Eurogroupe arrivera aussi facilement qu'en Grèce à faire rentrer le gouvernement dans le rang. On mesure alors l'immense gâchis engendré par le revirement de Tsipras qui est effectivement coupable non pas envers l'Europe institutionnelle, mais envers les peuples européens.

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