mardi 24 novembre 2015

Avertissements



Nos plus belles idées de jadis sont parfois placardées sur les façades athéniennes. “Liberté - Égalité - Fraternité”... avertissement alors remarquable et remarqué, plaqué sur l’entrée de la Poste centrale, place de la Constitution (Sýntagma), en hommage aux civils exécutés à Paris par cette variante des totalitarismes du XXIe siècle comme on sait. Place dite de la Constitution je dirais par euphémisme, puisqu’elle incarnerait ce symbole encore vivant des restes du synœcisme social athénien.

Place de la Constitution, mendiant. Athènes, le 23 novembre

Ainsi notre si vieille place Sýntagma, renferme et exhibe parfois à elle seule toute la typicité des avertissements qui régissent notre monde actuel: vitrines inutiles, passants ahuris, jeunes mendiants... et cela jusqu’à cette forte charge qui a explosé vers 3h du matin (le 24 novembre) devant le siège du patronat industriel de Grèce (SEB), heureusement, sans faire de victimes ni de blessés. Cependant, les dégâts sont très importants.

Et pourtant, tout cela relèverait de la normalité installée. Les passants s’attardent comme toujours brièvement devant les titres des journaux accrochés sur les présentoirs des kiosques. Faits presque divers, c’est-à-dire relevant de la politique courante, leurs titres au 23 novembre, (ils) ont été le plus souvent consacrés au “naufrage annoncé de la Nouvelle Démocratie”.

Car la veille, le... scrutin national et international (Grecs de l’étranger), organisé en vue de l’élection de son nouveau chef avait été interrompu. “Ce fiasco est technique” ont-ils avancé les intéressés bien embarrassés et personne évidemment n’y a cru. Scrutin il faut dire, entre quatre affligeants candidats, et... moyennant trois euros à verser par membre votant. Faits politiques divers, insignifiants et avariés.

Hommage aux victimes et... à nos valeurs. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2015

Une charge a explosé devant le siège du patronat industriel. Athènes, le 24 novembre

Les dégâts sont très importants. Bâtiment SEB, Athènes, le 24 novembre

Devant le kiosque à journaux. Athènes, le 23 novembre

Agissements au parti de la Nouvelle démocratie, comme autant pour le PASOK, et ainsi conformément à la toute dernière image ainsi... offerte par SYRIZA-II, depuis sa dernière mutation. Les partis qui prétendent gouverner, incarnent de la sorte ces énormes coquilles, vides de démocratie tout comme de sens. Actualité oblige, Alexis Tsipras vient de rayer du groupe parlementaire SYRIZA, le député Státhis Panagoúlis, ce dernier n’ayant pas voulu trancher en faveur de l’énième train de mesures austéritaires la semaine dernière, et contrairement à Gavriil Sakellarídis, cet ancien ami du Premier ministre, Panagoúlis n’a pas voulu démissionner de son poste, comme le lui exigeait un Alexis Tsipras furieux. Le gouvernement SYRIZA/ANEL a donc perdu deux députés (elle dispose de 153 élus sur 300 que compte l’Assemblée), prochaine étape, une coalition SYRIZA/PASOK/Centristes/La Rivière... toute combinaison sera bonne à prendre, pourvu que la gouvernance du mémorandum demeure entière.

Státhis Panagoúlis dans sa déclaration et après avoir présenté ses... excuses aux électeurs pour avoir dit oui au mémorandum-Tsípras, il a voulu rappeler les termes de l’article 60 de la... Constitution: “Le droit des députés d’exprimer leur opinion et de voter selon leur conscience est illimité. La démission du mandat parlementaire est un droit du député; elle est accomplie par la soumission d’une déclaration écrite au président de la Chambre des députés, et est irrévocable”. Peine perdue et surtout, trop tardive.

Temps des tempêtes. Grèce Centrale, novembre 2015

Séminaires de psychologie et de connaissance de soi. Athènes, novembre 2015

Braderie de livres. Athènes, novembre 2015

Braderie solidaire et philanthrope. Athènes, novembre 2015

Novembre, temps des tempêtes... et des adaptations. À (grand) défaut d’autre solution, les “Séminaires de psychologie et de connaissance de soi” sont à la mode à Athènes ces derniers temps ; autant que les braderies de livres de philosophie ou celles d’objets divers et variés à de fins “solidaires et philanthropes”. Le choix est bien large pour “tuer son temps” comme on dit, mais cela enfin utilement.

Signes extérieurs... de chômage comme encore d’une certaine “oisiveté”... devenant pratiques de masse, nos trottoirs et nos cafés sont souvent emplis, les quelques touristes en plus. Une réalité qui tranche alors avec le ressenti traumatique des habitants de Paris ou de Bruxelles en ce moment. Cependant, dans les cafés apaisés au pays alourdi par six années de crise, il est souvent question du trauma parisien ou même bruxellois.

Les Grecs évoquent le sort de leurs amis qu’y habitent, à la télévision encore, les témoignages des compatriotes ayant vécu le terrible 13 novembre sont recherchés et présentés. À défaut d’analyse géopolitique, voire philosophique plus approfondie, mais c’est presque trop demander aux... mimodramaturges du trop petit écran. Peine autant perdue.

Cafés et terrasses. Athènes, le 23 novembre

Des affiches déchirées, à la gloire des luttes sociales. Athènes, le 23 novembre

Près de la place Sýntagma, des affiches déchirées, apparemment conçues à la gloire des luttes sociales forcement passées, ne rappellent plus grand-chose des manifestations pourtant du même mois... comme des mois passés. Pas loin, c’est sur la rue Korai devenue piétonne depuis un moment déjà, qu’aux côtés des vendeurs ambulants de billets de loterie, une poignée de jeunes communistes interpellaient les passants, pour leur proposer le quotidien historique du PC grec (KKE), “Rizospástis”, sans grand succès il faut préciser.

La... Gauche n’a plus la cote visiblement depuis la terrible affaire... SYRIZA. Tel est aussi le constat fait par Alékos Alavános, ancien chef de SYRIZA, actuel chef du mouvement du Plan B, et malheureux mentor à l’époque désormais... archaïque, d’un certain jeune Alexis Tsipras.

Alékos Alavános s’était exprimé publiquement en qualité d’invité lors du premier Congrès de l’Unité Populaire, le mouvement initié par les anciens de la Plateforme de gauche qui ont quitté (trop) tardivement SYRIZA en août dernier. N’ayant pas franchi le seuil de 3%, l’Unité Populaire ne dispose pas d’élus au “Parlement”, et il faut dire aussi que son premier congrès n’est pas vraiment... un événement retenu par la majorité des Grecs. Temps alors coriaces.

Ce qui ne veut pas dire par exemple que l’intervention d’Alavános n’a pas été authentiquement essentielle pour être (enfin) remarquée par certains médias, surtout sur internet: “Je ne veux pas cacher que je ressens à la fois de l'émotion et de la joie... comme en même temps de la tristesse. Oui de la tristesse parce que je ressens fortement et je regrette profondément... le fait d’avoir perdu cinq années entières (de luttes). Si vous me demandez lequel des deux sentiments dominent, c’est bien la tristesse.

Immeuble délabré à louer. Athènes, novembre 2015

Cette tristesse est ainsi un sentiment largement partagé. Hier, un professeur émérite de l'Université, ami très respecté et très apprécié, m’a téléphoné pour me dire: ‘Durant toute ma vie, être de gauche avait été pour moi un rêve - et c’est donc terminé.’ Le même jour, un marchand de bois m’a dit: ‘Je quitte ma maison tôt le matin, j’ai honte d’être aperçu dans mon quartier, et cela, parce que j’avais incité tout le monde à voter SYRIZA.’ La tristesse, la honte, la culpabilité, la démission, la frustration, dominent alors l'âme en ce monde de la Gauche en Grèce.

(...) “Il faut ensuite accepter les évidences. De l’intérieur même de gauche en Grèce il y a eu cette tératogenèse: Le gouvernement Tsipras. Et il ne s’agit pas d’une parenthèse de gauche comme le prétend la droite. C’est la plus sombre et alors la plus honteuse parenthèse dans la trahison... à travers l'histoire de la gauche.

La responsabilité en incombe d’ailleurs non seulement au Premier ministre. Car c’est la responsabilité de tous ceux qu’ne ce moment sont actifs au sein de SYRIZA, et d’abord, ses députés et autant ces professeurs d'université aux prédications moralisatrices, ces syndicalistes aux beaux discours anti-mémorandum, ces journalistes aux écrits enflammés contre les gouvernements du PASOK et de Nouvelle Démocratie, tous ces gens sans la moindre trace de décence, qui votent aujourd'hui les pires mesures austéritaires, même comparées, à ce que les gouvernements précédents avaient fait voter. Ce gouvernement doit partir d'urgence. Et d’ailleurs, non seulement disparaître de la sorte. Il doit s’en aller suite à un désaveu moral alors plus radical que celui qui frappait les gouvernements Papandreou et Samaras

Ambiance du moment. Athènes, novembre 2015

Défendons la Sécurité Sociale. Mouvement syndical PAME (proche du PC). Athènes, novembre 2015

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Perdu. Athènes, novembre 2015

Temps coriaces et temps mélangés. Des slogans criants, tels ceux qui dénoncent la mise à mort de la Sécurité Sociale se mélangent aux affiches pour les animaux perdus. Athènes, sous les tempêtes de toute sorte, ambiance du moment.

Bars et bistrots, tourisme Chinois, illuminations de Noël déjà, tout se mélange et tout... se dépossède. Sauf que certaines réalités l’emportent sur les autres, si possible bien loin des médias, lesquels préféreront toujours consacrer leurs titres aux insignifiances avariées du parti dit de la Nouvelle démocratie.

Ainsi, le cardiologue Yórgos Vichas et ses équipes de bénévoles engagés du Centre médical solidaire métropolitain d’Ellinikón (Athènes Sud), dénoncent l’hypocrisie du gouvernement actuel, et exigent de lui des réponses claires, et non pas ces effets d’annonces sans aucune suite. Ces questions sont hélas fort nombreuses. D’abord il y a la part du PIB consacrée au système de la Santé Publique. Elle demeure toujours inconnue. On sait seulement, que d’après les... directives du mémorandum III (signé par Alexis Tsipras), le budget de la santé serait amputé de trois milliards d’euros en trois ans... et aux conséquences incalculables sur l’état sanitaire de la population. Sans parler de tous ceux qui ne sont plus couverts par la Sécurité Sociale, au moins un quart de la population du pays. La dite solution promise par le gouvernement a été une fois de plus reportée.

Les bénévoles engagés du Centre médical solidaire métropolitain d’Ellinikón dénoncent également, cette récente mise sous tutelle financière (budget et gestion) de l’ensemble des structures appartenant au système public de Santé... derrière une entreprise privée, en somme, c’est une privatisation de fait de la gestion de la Santé publique... inaugurée d’abord (et) timidement par les ministres de la Santé (comme tout le monde sait... originaires d’une certaine extrême-droite) au sein du gouvernement Samaras. Une... reforme qui se poursuit.

Jeunes communistes vendent le quotidien du PC grec. Athènes, novembre 2015

Bars, bistrots et caves à Athènes. Novembre 2015

Un certain tourisme chinois. Athènes, novembre 2015

Ce cri de colère et autant avertissement sévère de Yórgos (comme de chaque Yórgos) face au... terrorisme du mémorandum (d’après certains calculs, l’austérité en Grèce a causé plus de 20.000 morts, suicides compris), ce cri donc récent, reste ignoré de pratiquement tous les medias (ceux de SYRIZA compris):

Le manque de personnel et l'effondrement progressif du système de soins primaires, ont conduit un nombre croissant d’assurés dans les hôpitaux. Ainsi, les hôpitaux publics, l’un après l'autre, sont désormais incapables à faire face aux besoins de base des assurés, sans parler du sort des non-assurés depuis la réduction de plus de 50% par rapport à 2009, de l’enveloppe financière destinée à ces hôpitaux. Nous ne sommes guère trop loin de l'effondrement. Au même moment, de nombreuses unités de soins intensifs restent fermées car aux yeux du gouvernement... le coût que représente la réouverture de ces unités fermées se compte tout simplement en vies humaines perdues.

C’est enfin criminel que de faire attendre les patients atteints de cancer jusqu'à 5 mois, avant la première prise en charge en radiothérapie. Combien de temps allons-nous continuer à être sacrifiés sur l'autel de l'austérité et du mémorandum ? Quand et alors comment la migration des jeunes médecins, cette énorme folie, va-t-elle prendre fin ? Car au moment où il y a un extraordinaire besoin de médecins pour notre système de Santé, voilà que notre pays connait sa pire saignée, s’agissant de l’émigration de jeunes médecins qui ne peuvent pas trouver du travail ici. Pourtant, nous avons dépensé d’énormes capitaux pour les former. Peine perdue...

Illuminations de Noël. Athènes, février 2015

Nos plus belles idées de jadis sont placardées sur les façades... désemplies de ce XXIe siècle. La nouvelle importante de la journée (du 24 novembre) est toutefois celle de l’avion de combat russe abattu par la Turquie, non sans rapport avec le terrible 13 novembre à Paris dans un sens, sauf qu’elle demeure (pour l’instant ?) traitée de manière incomplète par la presse parisienne, contrairement à une certaine presse grecque... cependant mainstream.

Il y a ainsi à craindre ce basculement déjà entamé... des symboles comme des réalités encore ardents, (et) quant aux restes du synœcisme géopolitique européen. Illuminations dites de Noël, et bagarres de rue en pleine nuit entre animaux adespotes dans les quartiers d’Athènes. Futurs beaux souvenirs... dans un monde d’après-paix ?

Bagarres entre animaux adespotes dans les quartiers d’Athènes. Novembre 2015




* Photo de couverture: L’entrée de la Poste centrale, place de la Constitution. Athènes, novembre 2015

3 commentaires

Corruptio3 a dit…

La bagarre des animaux adespotes, c'est le combat entre ceux qui veulent devenir maîtres et les autres... La dominance, tout le temps... La différence avec l'être humain, c'est que lui peut décider de coopérer plutôt que de combattre...

erne.1947 a dit…

Encore merci. En Italie ce sera presque pareil....on a deja' ferme' plusieurs hopitals ici a Rome.

Bonaz Philippe a dit…

Merci pour cet article.
Ceux qui ont cru n'ont pas perdu leur temps. Ils ont semé une graine qui un jour poussera dans le terreau de leurs idées.
Une révolution n'est jamais qu'un tour sur soi même , revenir à un point de départ pour aller plus loin.

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