dimanche 15 novembre 2015

Chemin des Drames



Bâtiment de la Mairie d’Athènes désormais illuminé aux couleurs du drapeau de la France, temps graves. Le drapeau tricolore flotte aussi depuis peu sur l’édifice de l’Administration de la Région d’Attique. Une fois n’est pas coutume, et (enfin) au-delà des impostures banalisées de la crise d’ici, le quotidien grec commenté du temps présent devient de la sorte un peu parisien. Il n’y a qu’à lire la Une des journaux grecs de ce dimanche 15 novembre, à l’instar de “Kathimeriní”: “Siège de la terreur sur l'Europe”. Temps alors (bien) nouveaux ?

“Kathimeriní” du 15 novembre 2015, “Siège de la terreur sur l'Europe

La terreur siège sur l’Europe et ce serait (presque) inédit pour les générations de l’après 1945. Les amis d’ici posent des questions sur les amis de Paris, les nôtres et les autres, “tous rescapés, ça va...”. Les apories pourtant demeurent entières.

On peut sérieusement estimer que les attentats (et autant gestes de guerre) de la nuit du 13 novembre à Paris dernière, ont définitivement placé l'Europe Occidentale comme ses lumières (déjà suffisamment éteintes) dans une situation de conflit sur son territoire, et cela pour la première fois après la 2ème Guerre mondiale.

Ce qui subsistait à ce jour des para-démocraties dans notre ultime monde de l'Union européenne aux institutions autoritaires, à l'appauvrissement néolibéral, comme aux politiques des mémoranda à répétition, ce qui subsistait donc à ce jour des “oligarchies libérales” contemporaines (d’après Cornelius Castoriadis), ne survivra plus je crois, aux mesures de type État d’urgence et d’exception, existantes et surtout futures. Dystopies, déjà partie prenantes dans les imaginaires collectifs, pour ceux qui l’auraient compris en tout cas.

Dystopies. Athènes, 2015

L'Europe ne sera plus la même et les peuples européens doivent désormais se soumettre (définitivement ?) face au nouvel ordre métadémocratioque imposé par les élites de la mondialisation et par la “guerre contre le terrorisme”, pourtant suffisamment nourrie pour des raisons stratégiques. Et en face, ironie historique et hystérique (au sens grec ancien du terme), tient de la revendication officielle des attaques perpétrées vendredi 13 novembre à Paris par l’État islamique (EI). “Le communiqué, traduit en plusieurs langues, indique que la France et l’Allemagne, ‘deux pays croisés’, étaient visés. L’EI qualifie également le concert au Bataclan de ‘fête de perversité’ et semble avoir voulu s’en prendre au mode de vie démocratique occidental”, indique la presse française.

Inutile donc de préciser combien et comment le projet de société cher à la radicalisation islamiste relève de l’hétéronomie la plus extrême (exécuter des lois données par d’autres, en l’occurrence par la physiocratie religieuse), contraire et cela jusqu’à la... mise à mort, du principe d’autonomie prôné par Cornelius Castoriadis, autrement-dit, de cette capacité alors troublante (et historiquement bien éphémère) des humains, à être entièrement maîtres de leur vie, de leur société, des institutions qu’ils se donnent. Sauf... qu’entre l’hétéronomie islamiste et celle (en miroir inversé) du rouleau compresseur des institutions financiocrates occidentales (ou compatibles), c’est le plus grand vide.

Car le processus essentiel que Castoriadis apercevait déjà dans la société grecque (plus exactement athénienne antique), c’est l’avènement de la Raison. Pour la première fois dans l’Histoire (ou du moins de ce que nous en connaissons), les humains discutent et décident de leur vie sur des assises rationnelles, qu’ils peuvent maîtriser totalement ou suffisamment, et non pas sur des fondements d’ordre divin, magique, transcendant. Nous n’y sommes certainement plus.

Œuvre de Cornelius Castoriadis.

L’aporie est béante, et hélas, notre deuil ne changera plus rien. Les slogans des dernières manifestations athéniennes à peine desséchés, et nos gauches déjà sur les rotules de leur historicité, (elles) ont notoirement raté l’occasion de réinventer la démocratie, tout comme elles ont perdu toute capacité de se réinventer. Le nouveau siècle sera donc celui des... autres guerres faites (aussi) par d’autres moyens. Et autant par d’autres régimes que celles que nous croyons encore connaître sous cette carapace des fausses évidences, comme autant des truismes lamentables sans cesse répétés (de type: “nos démocraties sont... ceci ou cela”), pour ne plus rien signifier.

Déjà en son temps, Thucydide avait remarqué cette corruption de langage lorsqu’il fut question de démocratie et cela, depuis les mutations violentes (et par la violence), introduites en son temps par la Guerre du Péloponnèse. Cornelius Castoriadis rappelle d’abord, contre quelques préjugés tenaces encore du temps présent, qu’il y a bien dans l’histoire de Thucydide une pensée du progrès, et en particulier du progrès technique, dans le développement de la puissance. Sauf que ce progrès technique est (toujours) fortement contrebalancé par la vision plus sombre de l’homme et de la nature humaine construite tout au long de la Guerre du Péloponnèse comme de toutes les autres avant ou après elle.

Pour l’exprimer autrement, à travers notre réalité complexe (dont participent les exécutions des civils à Paris) avec de nombreux joueurs aux causes et aux objectifs entortillés (à titre d’exemple me semble-t-il, il y a le conflit sunnite-chiite au Moyen-Orient, pour déterminer qui va contrôler la troisième propagation d'onde de l'Islam dans le monde, Europe comprise), et alors, tout un nouvel imaginaire se déploie désormais et se radicalise. Un imaginaire de type “culture de guerre” comme l’auraient fait remarquer des historiens de Grande Guerre, lesquels m’ont (aussi) formé il y a un petit moment déjà, justement à Paris.

Les slogans des dernières manifestations athéniennes à peine desséchés. Athènes, novembre 2015

Depuis cette terrible actualité parisienne, des amis me téléphonent pour me dire combien leurs “réunions au sein de tel mouvement de gauche qui peine à exister, rien déjà que par l'ordre du jour, deviennent-elles complètement dépassées par l’ordre du monde nouveau qui se développe alors comme un suaire”. Ordre du jour, ordre du monde comme... et ordre de la nuit parisienne. “Cela nous échappe, et cela nous échappera cependant complètement en politique, comme dans la vie. Nous sommes ben en route vers un terrible ailleurs”, pensent-ils désormais.

Les attitudes anthropologiques qui permettaient encore l’existence de la démocratie et qui auraient pu en même temps être produites par, elles, ne sont plus. Le dernier modèle de la mutation anthropologique à travers notre monde financiarisé, lequel au demeurant n’est guère irresponsable dans le processus de la radicalisation islamique (la géopolitique et le pétrole en plus)... accouche ses monstruosités... fort bien à la hauteur du XXIe siècle.

Retraité et petit vendeur. Mutations anthropologiques, Athènes, novembre 2015

Derrière les apparences trompeuses d’un dimanche plutôt ensoleillé dans le Péloponnèse grec, les habitués retrouvent leurs discussions habituelles, après avoir certes largement commenté “la guerre à Paris”, tandis que les medias athéniens insistent sur le... drame notre pays, “potentiellement porte d'entrée pour les terroristes, via le flux de réfugiés et de migrants des derniers mois”.

Pour les praticiens du café du commerce “tout devient alors possible en Europe” sauf “qu'il a en ce moment autre chose à faire chez nous, car c'est le temps de la récolte des olives”.

Cependant, et comme le pensait aussi Cornelius Castoriadis (“Thucydide, la force et le droit”), “quant les populations font valoir sur un même territoire des principes ou légitimités qui s'opposent, il n'y a pas d'axiomes dont pourraient découler des solutions”.

Europe, temps presque nouveaux... Chemin des Drames.

Dimanche plutôt ensoleillé dans le Péloponnèse grec. Novembre 2015




* Photo de couverture: Bâtiment de la Mairie d’Athènes désormais illuminé aux couleurs du drapeau de la France. Novembre 2015