samedi 31 octobre 2015

Cycladique interne



Tempête dans une tasse bourrée d’insignifiance. Nouvelles politiques depuis Athènes... comme d’un gouvernement empêtré dans l’application viscérale de son mémorandum III. Pays qui saigne jusqu’aux Cyclades visiblement prospères. “Nous ne devrions plus verser cette nouvelle taxe immobilière, mais alors tous ensemble, sans exception, cette saignée est incurable... Crétins !”, criait encore hier un éleveur dans le principal café d’un village perché sur la montagne de Naxos. Terroirs... spasmodiques.

Zas, la montagne de Naxos, octobre 2015

Et bien autour dès des villages dans les montagnes de Naxos, tout le monde se prépare pour un hiver que les catastrophologues et autres oracles des télévisions, annoncent comme déjà rude jusqu’à la répétition fréquente de “phénomènes extrêmes”. La répétition de phénomènes météorologiques imprévisibles et irrésistibles étant la cause déterminante des désordres... et ainsi autant de la mécanique sociale imposée, c’est bien connu mais rarement répété.

Les habitants ramassent et préparent leur bois destiné au chauffage, dans l’ordre... ou parfois dans le désordre, à Naxos comme partout ailleurs en Grèce en ce moment. Le dernier raisin... au pays de la dernière raison cohabite donc avec les premières oranges, les terrasses des cafés sont désertées, c’est l’occasion enfin pour leurs patrons, de retrouver les leurs dans la quasi-intimité et diluer au mieux et de concert... les affaires du village ou du plus vaste monde au-delà de l’Égée, suite à une saison touristique bien profitable aux dires de tous.

Cependant, et pareillement pour tout décor, l’envers subsiste également dans les Cyclades. Sauf qu’il faut gratter un peu pour le découvrir. Angelikí, tient un petit commerce dans la capitale de l’île. Mère de deux enfants, elle se pose tant de questions quant à son avenir et elle estime que de nombreux Naxiotes n’osent pas s’aventurer si loin dans leurs analyses de la même situation.

Les habitants préparent leur bois. Naxos, octobre 2015

Les terrasses des bistrots sont vides. Naxos, octobre 2015

Le dernier... raisin. Naxos, octobre 2015

Je suis née ici à Naxos, plus précisément dans un village de montagne mais j’ai grandi à Athènes. Je tenais durant près de vingt ans un commerce similaire dans la capitale lorsqu’enfin avant la crise, je me suis décidée de revenir m’installer chez moi. Pourtant, je ne suis pas considérée comme une Naxiote disons de... qualité plénière.

Le tourisme fait que les gens ici se posent moins de questions sur les orientations générales, que ceux d’Athènes. Notre pays a été littéralement vendu, le dernier escroc de la sorte dans la politique, Tsipras, s’est avéré (être) le pire de tous, notamment, parce que nous y avions un peu cru. Le constat est amer. Je ne sais pas combien de temps je vais encore tenir. Mon mari et moi, nous sommes en train préparer notre retraite active, nous vivrons alors perchés au village d’en haut. Nous avons déjà installé ce dont nous aurons besoin pour être autonomes en eau, et partiellement en production d’électricité. Retour alors au potager et à nos bêtes. Nous prévoyons le pire et cela, malgré le tourisme certes florissant. Surtout, nous inspirons à dépendre le moins possible de l’État et essentiellement pour tout dire, des rapaces financiers qui nous gouvernent derrière les marionnettes des politiciens. Nous n’irons plus jamais voter, hormis peut-être aux élections locales, et encore”.

Distillerie et musée. Naxos, octobre 2015

Photocopies à 0,10€. Village de montagne, Naxos, octobre 2015

Café abandonné. Cyclades, octobre 2015

Ici et ailleurs dans les Cyclades, les univers du visible et de l’invisible s’entremêlent, le plus souvent sans fracas inutiles. Dans une Petite Cyclade proche, une artiste venue d’Athènes s’y est installée... après avoir opté pour un mari insulaire. “C'est beaucoup mieux ici pour créer et pour progresser” affirme-t-elle.

Dans une autre Petite Cyclade, on peut autant remarquer certains gestes du labeur hérité, s’agissant du ramassage des olives comme c’est de saison. Sauf qu’elles ne sont pas systématiquement collectées... tourisme oblige. Sans les flux des visiteurs, on remarque alors mieux ces traces que les sociétés laissent de manière volontaire sur les murs et entre les ruelles, lorsqu’elles veulent par exemple insister sur les liens de leurs passé suffisamment récent mais entièrement révolu.

C’est ainsi qu’à Kythnos, les photographies datant des années 1970 - 1980, exposant les images des femmes gardiennes du quartier, sont accrochées en ces lieux, d’abord pour déjà célébrer une mémoire, et ensuite, pour indiquer l’importance quant au lien social reproduit d’une sociabilité pratiquée qui n’est plus. Comme partout en Grèce, le passé récent (20ème siècle) est honoré et cela, comme jamais auparavant. Apories alors patentes du 21ème siècle.

Certains gestes du labeur hérité. Petite Cyclade, octobre 2015

Certains gestes du labeur hérité. Petite Cyclade, octobre 2015

Photographies des... femmes gardiennes d'un quartier. Kythnos, octobre 2015

Passé exposé. Petite Cyclade, octobre 2015

Le passé s’expose et l’avenir ne se dessine plus dans ce pays. Dans une récente tribune ayant incontestablement du sens, intitulée: “L’insanité comme option”, l’universitaire et philosophe Chrístos Yannaras, propose sa définition du déclin: “C’est la mutation... logique, de la pathologie en physiologie”.

Et il dénonce à sa juste manière, ce que tous les Grecs, à la façon d’Angelikí de Naxos, ont pu constater avec tant tristesse et de colère: “Alexis Tsipras n’est plus le même homme après ces mois passés, occupant le poste de Premier ministre. La différence est criante, même si parfois il n’est même plus nécessaire d’en rajouter, et surtout pas en argumentant. Alexis Tsípras a perdu tout son vocabulaire de combattant, désormais, il pratique la langue de l’autosuffisance. Il ne se mesure plus face aux buts fixés, seulement il bavarde de manière apologétique, embellissant ainsi sa propre autodéfense, en suivant à la trace les piètres agissements de ses prédécesseurs lilliputiens”, (Chrístos Yannaras, quotidien “Kathimeriní” du 25 octobre).

Pour d’autres, le verdict serait plus... flottant. Trois officiers de la marine marchande à la retraite, commentent à leur manière cette actualité, dans un café près du port à Naxos. “Tsipras, est alors le moins coupable des politiciens... sauf qu’il s’est montré bien c... pour capituler de la sorte. Cela ne mène plus à rien. Les télés préparent progressivement l’opinion pour qu’elle accepte l’idée du bail in des dépôts restants, déposés auprès des banques. Tsipras aurait mieux fait de nous préparer pour passer deux ans difficiles, mais en nous délivrant de la pieuvre. Dommage. Alors personne ne peut prévoir la suite dans le versement des retraites, après, ou même avant Noël. Cette situation ne tiendra plus trop longtemps... et nous sommes bien vieux pour reprendre du service à bord des navires”.

La fontaine près du Zas. Naxos, octobre 2015

Traces de jadis près de la fontaine de Zas. Octobre 2015

Traces récentes près de la fontaine de Zas. Octobre 2015

Comme souvent avant de se quitter, les marins se sont racontés les uns aux autres certaines de leurs histoires vécues. Tracées au cœur des océans, maladies à bord, tempêtes et ports difficiles. Après tout, c’est bien la vie sur terre qui serait la plus déroutante de toutes.

Les terriens quant à eux, s’amusent encore à laisser des traces sculptées sur les pierres près de la fontaine, sur le chemin conduisant tout droit vers le sommet de Zas. En 1935, comme en 2011. Mœurs et alors tropoi qui font que les gens sont ce qu’ils sont !

D’autres sculpteurs, il y a si bien longtemps, nous ont légué leurs Kouroi inachevés dans les montagnes de Naxos, encore des traces. Puis, à Chalki, village de Naxos, une plaque commémorative que personne ne remarque, rappelle que dans ce village, naquit en 1903 le peintre Polykleitos Regkos. En 1913, sa famille déménagea à Thessalonique. Il a étudié à l'École des Beaux-arts aux côtés du peintre Nicolas Lytras, avant de poursuivre son parcours initiatique à Paris où pendant cinq ans, il a étudié à l’Académie de la Grande Chaumière, ainsi qu’au Louvre.

Kouros inachevé à Naxos, octobre 2015

Après son retour en Grèce, Regkos se fixe définitivement à Thessalonique, où il a vécu jusqu'à sa mort survenue le 3 Novembre 1984. La télévision publique ERT lui avait consacré un documentaire émouvant, car pour les besoins de ce tournage le peintre avait été filmé dans un hôpital de Thessalonique peu avant sa disparition. Scènes alors étranges, traces suspendues entre ici et ailleurs, pour le peintre... comme pour nous tous.

Sauf que les Grecs ne suivent plus les documentaires à la télévision publique et que les visiteurs de Chalki, ignorent alors tout de Polykleitos Regkos mais ils connaissent pratiquement toutes les mesures actuelles du mémorandum III.

Plaque à la mémoire de Polykleitos Regkos. Chalki, Naxos, octobre 2015

Samothrace. Composition de Polykleitos Regkos - 1964

Polykleitos Regkos, documentaire ERT, 1984

Le peintre n’est plus et les nouvelles depuis Athènes, monotones à souhait, font toujours état d’un gouvernement empêtré dans l’application viscérale de son mémorandum III. La presse de cette fin de semaine croit même révéler que les hôpitaux du pays sont à l’agonie. Bonne blague.

De nombreux services sont en réalité sur le point de fermer, plusieurs milliers de postes de médecins et de soignants manquent cruellement suite aux départs à la retraite, suite aux démissions causées par l’épuisement, deux médecins à l’âge de la trentaine ont succombé, suite respectivement à une crise cardiaque et à une AVC durant leur service, suite enfin et surtout, au départ à l’étranger de plusieurs milliers d’entre eux depuis la politique de la mise à mort volontaire du système de santé. Politique d’ailleurs qui se poursuit sous le gouvernement Tsipriote, mémorandum III oblige.

Piètres politiciens et citoyens alors en lambeaux. Le poète Elytis écrivait que la Grèce ne sait qu’engendrer d’excellents marins comme d’excellents poètes et c’est tout. J’y ajouterais aussi ses peintres. L’histoire déjà récente confirme hélas les intuitions du poète.

Vassílis Loulis (1901-1971) vers 1935. Marin et écrivain. Source: “Kathimeriní”, 6 août 1996

Vieux bateaux à Salamine, œuvre de Mihális Georgas (né en 1947). Source: “Kathimeriní”, 6 août 1996

Argo, œuvre (1935) de Gerásimos Steris (1898-1987). Source: “Kathimeriní”, 6 août 1996

Citoyens en lambeaux si loin des Cyclades. On apprend ainsi par la presse du moment, que les établissements psychiatriques de Berlin sont autant remplis par les migrants grecs du temps de crise. En ambulatoire de santé mentale à la clinique municipale du district de Humboldt à Berlin Wittenau, les patients Grecs représentent 15% du nombre total des cas traités et suivis par des spécialistes grecs et allemands, plus de 600 patients sont ainsi arrivés depuis la Grèce.

Parmi eux, trois sur quatre ont émigré en Allemagne après 2010, poussés par la crise qui sévit, à la recherche d’une vie meilleure, mais cela, pas toujours avec succès: Il y a beaucoup de gens qui restent longtemps au chômage ou qui sont victimes d'exploitation outrancière par les patrons. Épuisés, ils finissent par alterner la prise d’antidépresseurs et la psychanalyse. Cette question a été même récemment abordée par la Deutsche Welle, quotidien “Ethnos” du 22 octobre. L’histoire déjà récente... confirme alors les intuitions du poète.

En ce temps de tempête nous abordons parfois Délos. Octobre 2015

En ce temps de tempête en mer Égée nous abordons parfois Délos, et dans les ports, Il se faut entraider avec les skippers et autres praticiens des éléments maritimes, par exemple, venus d’Allemagne. Et même si finalement ces derniers ignorent tout de cette histoire parallèle et partagée entre eux et nous, (celle de la clinique municipale au district de Humboldt à Berlin), telle demeurera la seule Europe somme toute persévérante.

Sous le regard alors des maîtres des lieux et du Cycladique interne...

Sous le regard des maîtres des lieux. Cyclades, octobre 2015




* Photo de couverture: Paysage Cycladique... interne. Naxos, octobre 2015

2 commentaires

Unknown a dit…

Saisissante chronique pour moi qui vient de rentrer de 10 jours dans les Cyclades puis 2 jours à Athènes (retour le 29/10). J'ai pris aussi la photo des Kouros que j'ai trouvé troublants d'humanité, puissants par la taille mais vulnérables dans la pose et l'abandon dont ils sont entourés. A Naxos, je ne connaissais pas le peintre Polykleitos Regkos mais je suis passé au village d'Apiranthos où est né Manólis Glézos que j'ai retrouvé aussi sur la plaque de l'Acropole commémorant le vol du drapeau nazi. A Naxos la patronne de l'hôtel nous disait qu'elle avait perdu cet été la clientèle grecque et qu'heureusement les étrangers avaient répondu présent.
Ensuite il est difficile de se rendre compte comme vous le faite de la réalité Grecque, sauf de mesurer le nombre incroyable de magasins fermés et tagués dans les rues d'Athènes.
Merci encore pour votre chronique.
Mazon Michel

Unknown a dit…

Merci pour cette chronique qui donne la densité de la vie à des évènements tragiques.
Je m'abonne à votre blog .

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