jeudi 29 octobre 2015

Cycladique récent



Temps passés et temps nouveaux. Dans les îles, comme partout en Grèce, on commémore de manière très officielle, ce ‘NON’, prononcé le 28 octobre 1940, car telle fut la réponse du général et dictateur Metaxás et notamment des Grecs, face à l’ultimatum mussolinien.

Défilé des écoles. Naxos, le 27 et 28 octobre 2015

L’invasion de la Grèce a été repoussée et c’est dans l’humiliation que l’Italie fasciste s’est alors adressée à son alliée, l’Allemagne. Son intervention mettra fin à pratiquement six mois de résistance victorieuse de la Grèce durant cette première phase de la Deuxième guerre mondiale dans les Balkans.

Empêtrée dans sa Guerre civile (1944-1949), et de ce fait ne... sachant pas commémorer la fin de la guerre (mai 1945), la Grèce de l’après-guerre, s’est donc accordée ce minimum de consensus mémoriel... réellement existant, si nécessaire à sa cohésion historique déjà, d’où cette fête nationale du ‘NON’ et de chaque 28 octobre, imposée d’en haut comme d’en bas, au moyen des représentations collectives et collectées.

La particularité pourtant des pratiques mémorielles du moment, tient entre autres du maintient des défilés des écoles, à la manière de l’Armée, pratique il faut dire héritée précisément de l’époque de la dictature du Général Metaxás dans les années 1930 (1936-1941). Les partis de gauche ont souvent (et mollement) contesté ces pratiques, ainsi... le proto-SYRIZA d’il y a à peine un an, avait même annoncé sa volonté de mettre fin aux défilés des élèves, ce n’est plus d’actualité nous semble-t-il.

Les officiels lors du défilé à Naxos. Le 28 octobre 2015

Devant le monument aux morts après le défilé des écoles. Naxos, le 27 octobre

Devant le monument aux morts après le défilé des écoles. Naxos, le 27 octobre

Il faut cependant admettre que ces défilés sont toujours bien appréciés, justement, car la population en fait aussi un autre usage. Il s’agit, notamment à travers la Grèce des campagnes comme des îles, d’une grande occasion pour se retrouver, se montrer et ainsi, se sentir fier à travers la parure des enfants et cela pour chaque famille. Les cafés sont évidemment pleins, tout le monde échange des vœux, les gens sont aussi habillés à la juste hauteur des faits... et des regards examinateurs, “Allez, bonne santé et à l'année prochaine”.

Le notables sont autant de la fête, ils sont salués des passants ou par des familles entières réunies et buveuses de café, ce dernier est obligatoirement accompagné d’une petite tranche de cake, fête nationale oblige. Ces élus, d’abord plus locaux que jamais, et autres députés de la circonscription sont sans cesse salués et sollicités par les temps qui courent et par les réseaux qui s’accrochent, à l’exemple des députés SYRIZA de l’Égée du Sud et fiers de l’être.

Tout ce petit monde prit ainsi place comme d’habitude sur la tribune des officiels, en plus des autorités religieuses et des représentants des forces de l’ordre. Puis, la fête terminée, elle donne place aux réunions de famille, bien que moins fréquentes que par le passé aux dires des habitants. Les tambours s’éloignant du port, le vent de tempête qui soufflent reprennent ainsi tous leurs droits devant aux hommes. Et à l'année prochaine.

Le grand ferry en route vers le Pirée. Naxos, octobre 2015

Dans les îles les dernières figues éclatent. Cyclades, octobre 2015

Le petit ferry Skopelitis des Petites Cyclades. Naxos, le 28 octobre

La dite grande presse écrite comme électronique de son côté, insiste sur “cette fin sans incidents” des commémorations du 28 octobre 2015, car par un passé bien récent, les fêtes nationales ont été l’occasion pour qu’un certain peuple forcement d’en bas, puisse exprimer sa colère devant les représentants... des mémoranda.

Les... très anciens lecteurs de ce blog... bien épuisé par les temps qui courent, se souviendront peut-être de mon article relatant l’annulation du grand défilé militaire du 28 octobre 2011 à Thessalonique, la foule avait envahi les boulevards transformant la fête... en commémoration résistante.

Cependant, le calme si plat... si vite suggéré par les medias n’a pas eu lieu. Les bénévoles du dispensaire et de la pharmacie solidaires de Larissa (en Thessalie), ont par exemple dressé leur pancarte devant la tribune des officiels durant ce défilé du 28 octobre 2015: “Pour eux, la santé représente un coût. Pour nous, elle incarne une valeur. Vous ne nous ferez pas mourir”.

Les bénévoles du dispensaire ont dressé leur pancarte. Larissa, le 28 octobre 2015, source: Internet

Retour à la normale ? Et alors laquelle et pour qui ? Dans les Cyclades en tout cas... en ce 2015, c’est actuellement le moment des dernières figues non ramassées qui s’ouvrent dans leurs arbres, ensuite, ce même tournant bien de saison marqué pour les habitants par la fête nationale du 28 octobre, voisine d’ailleurs de celle de Saint Dimitri (26 octobre), indique surtout, le retour aux occupations d’hiver.

Depuis quelques décennies déjà, c’est autant la fin ainsi réaffirmée via cette coupure calendaire symbolique, de la période touristique. Et pour ne rien laisser au hasard, ces premières tempêtes au goût initial, pour ne pas dire, initiatique de l’hiver, complètent alors le cadre des éléments comme celui des hommes. Les habitants des îles scrutent alors l’horizon troublé, commentant comme il se doit, les passages et les accostages des ferrys, à destination du Pirée ou encore, établissant la liaison entre Naxos et les Petites Cyclades.

Ces dernières, dépendent davantage des rotations du petit ferry Skopelitis que des gros ferrys dont le port d’attache est le Pirée. Le Skopelitis, plus qu’un bateau, c’est une institution sociale et alors autant un univers symbolique rassurant, tant qu’il assure ses escales... tout peut rester en règle.

Koufonisi, Petite Cyclade, octobre 2015

Irakliá, Petite Cyclade, octobre 2015

Irakliá, Petite Cyclade, octobre 2015

Ces navires apportent tout ce dont ces îles ont cruellement besoin, et parfois même la douleur. Sur une Petite Cyclade et dans son cimetière face à la mer, et face à l’imposante île de Kéros, une mère ayant perdu son fils alors âgé de vingt ans dans un accident survenu il y a quelques mois dans la capitale, incorpore dans son interminable chant funèbre, l’arrivée du corps et du cercueil par le bateau habituel.

La conversation s’engage, nous échangeons alors par trépassés interposés, “vous savez, dans notre famille aussi...”, la vie... ainsi raccourcie devant l’infini de l’Égée, sous le regard des rares touristes ne saisissant toujours pas que dans pareils cas, mieux vaut ne pas photographier.

Le bistrot face au petit port est désormais fréquenté par les seuls habitués des tempêtes hivernales et des prises de pêche aléatoires. À défaut d’autres clients depuis la fin de la saison touristique, il ferme même souvent ses portes peu après la tombée de la nuit. Les îles et leur carapace d’hiver. Les enfants quant à eux comme les adolescents de l’île s’amuseront encore un bref moment avant de revenir chez eux. Deux d’entre eux, venaient d’ailleurs tout juste de renter d’une pêche aux filets entreprise près du port et ils en sont bien fiers.

Une fille évoque son dernier voyage à bord du grand ferry de la compagnie Blue Star. C’est la nouveauté de la fréquentation des ferrys sur cette ligne à destination de Santorin, qui étonne encore, une grande... innovation aux yeux des enfants. “Le bateau était alors plein de touristes, tous Chinois, ils vont à Santorin. Les annonces à bord se font aussi en langue chinoise. C'est étonnant”.

L'île de Kéros en face de Koufonisi. Octobre 2015

Le bateau des refugiés - migrants. Petites Cyclades, octobre 2015

Un autre bateau, beaucoup plus petit, restera encore amarré dans le port de la Petite Cyclade. Loin, très loin de son port d’attache, ‘Мариуполь’ ou Marioupol, ville portuaire et industrielle de l'oblast de Donetsk, en Ukraine.

Il avait un moment transporté des refugiés et des migrants depuis la Turquie, ou directement depuis la Syrie jusqu’à l’île de Samos. D’après la version des faits et aux dires des habitants, les... passagers l’auraient quitté à la nage à l’approche de Samos, ensuite, le triste petit navire dérivait alors inoccupé, lorsque le “pirate” local l’a remorqué derrière son gros caïque jusqu’au port de sa Petite Cyclade. Comme il ne sera sans doute pas réclamé par son propriétaire, au bout de quelques semaines le bateaux de Marioupol appartiendra ainsi entièrement au capitaine des Cyclades, et il sera vendu à casse des bateaux, très probablement à Éleusis.

Sur ce navire-fantôme, j’ai remarqué cependant les derniers signes laissés de la présence humaine, chaussures dépareillées de femmes et d’enfants, ainsi que deux timbales en aluminium. Nous ignorons évidemment où se trouvent en ce moment ces passagers de l’ultime, nous voulons croire qu’ils sont accueillis quelque part en Europe...

Temple antique et église paléochrétienne. Naxos, octobre 2015

Petite Cyclade. Octobre 2015

Petites et grandes Cyclades, transitions et transits entre les époques. L’enduit de l’histoire ne manque pas de nous interpeller, depuis le port de Koufonisi, on scrute alors Kéros à l’aube, la plus grande île des petites Cyclades aujourd'hui déserte, elle fut pourtant au centre de la civilisation de jadis et c'est sur Kéros que furent retrouvées les plus célèbres des idoles cycladiques.

Temps révolus et temps nouveaux. L’actualité athénienne nous arrive enfin par miettes, entrecoupée comme elle est par la tempête et par l’apparente normalisation de la situation grecque.

La commémoration du ‘NON’ de 1940 étant parachevée, les drapeaux et les tambours sont rangés, les enseignants en sont bien satisfaits et la vie continuera. Les députés pourront ainsi regagner la capitale pour enfin siéger... au beau milieu de la parodie.

Les restaurants d’été sont pratiquement tous fermés, le vent souffle, et les animaux adespotes attendent leur nourriture des membres des associations qui leur sont dédiées. Dans certaines minuscules tavernes, les musiciens du répertoire grec répètent pour aussi tenir durant l’hiver et déjà, la presse locale de l’ancienne Naxie, révèle qu’environ 150 familles de l’île, bénéficient officiellement de l’aide alimentaire. Hiver à suivre...

Les animaux adespotes attendent leur nourriture. Naxos, octobre 2015




* Photo de couverture: Au café. Petites Cuclades, octobre 2015

2 commentaires

Jean Deroubaix a dit…

Ailleurs qu'en Grèce, les gouvernements n'ont même pas besoin de mémorandums pour imposer l'austérité (la victoire de la bourgeoisie) aux peuples. Partout en Europe les peuples votent pour des partis d'extrême droite (en Pologne, en Suisse, ...) ou pour des partis de droite qui se distinguent de plus en plus difficilement de l'extrême droite. La baisse des salaires est généralisée. Chez nous aussi, en Belgique. ON parle même de retirer aux salariés le droit de faire grève au nom du droit au travail !
Tous dans le même bateau. Courage.

Unknown a dit…

Bonsoir Panagiotis,

Je vous lis depuis des années et je vous admire de tenir ce blog. je suis triste à tous égards en lisant le quotidien grec que vous nous relatez. Je vis en France et c'est pas mieux, enfin si quand même, mais c'est pas mieux du point de vue des plumes que nous laissons au grand capital d'année en année. J'ai honte de ma condition humaine mais je ne fais que comme vous : survivre. J'ai beaucoup espéré du NON grec cet été et je me suis dit, après votre humiliation, que cela reviendrait un jour, les banquiers ne seront pas les plus forts, chez vous ou ailleurs. Dans cette attente, je ne peux que m'excuser du peu que nous vous apportons, nous les citoyens des pays riches de l'Europe qui vous étranglons. Bon courage à vous.

Robert à Troyes in France

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