lundi 26 octobre 2015

Cycladique Ancien



Ultime périple. Temps agité, orages qui s’abattent sur les Cyclades et inévitablement, moment d’un certain bilan après un été grec apocalyptique. Sans doute, le dernier circuit Égéen de l’année 2015, effectué dans le cadre de mon activité “Greece Terra Incognita”. Autant que faire se peut, se recueillir devant la justesse... et la justice, d’un poisson dessiné par ici durant le Cycladique Ancien, autre temps d’une unité culturelle avérée autour du IIIe millénaire av. J.‑C. Apogée de la civilisation cycladique, mais d’autrefois.

Poisson dessiné du Cycladique Ancien. Musée de Naxos, octobre 2015

La Grèce alors de l’envers ou de l’endroit dans tout son Archipel. La saison touristique a été bien bonne aux dires de tous. Les îles, peuvent alors retourner dans leur carapace de l’hiver. C’est presque fait accompli, la brutalité de la dégradation des conditions météorologiques occupe d’ailleurs tous les esprits. Hiver en vue.

Mais avant, et cela jusqu’à cette fin d’octobre, les derniers touristes fréquentent encore ces lieux, sous le regard désormais détaché des habitants. Dans les petites Cyclades, c’est alors l’accostage quotidien du petit ferry local, le “Skopelitis” qui habille les moments de l’accalmie en somme toute relative. Ce ferry apporte autant les nouvelles que les denrées, lorsqu’il n’achemine pas jusqu’à la petite Irakliá, quelques planches de bois, entreposées près de l’embarcadère.

Le Skopelitis à Irakliá, octobre 2015

Touristes devant le portique à Naxos. Octobre 2015

Les élèves et leurs enseignants devant le même monument. Photo d'autrefois dans un café à Naxos, octobre 2015

Dernières photos souvenir devant le portique du temple d’Apollon à Naxos, c’est à peu près ce qui subsiste depuis la (deuxième) construction du monument vers 530 av. J.‑C., reflets antiques prétendument immortalisés par les humains du 21ème siècle, le temps d’un égoportrait forcement numérique.

Dans un portait collectif, les élèves d’une classe d’autrefois posèrent pour cette même éternité devant le même monument, leurs ombres ainsi que la photographie, incarnent désormais un élément décoratif retro parmi bien d’autres, dans un café de l’île. Anonymat désormais assuré.

Les touristes autant anonymes et tardifs de cet automne, ont forcement croisé les enfants actuels des écoles de Naxos, lorsque ces derniers finissent souvent leurs journées plus tôt que prévu. “Nous gardons souvent la boutique de notre maman vers midi. Nous terminons l’école bien avant l’heure réglementaire. Au début de l’année scolaire, huit enseignants manquaient à notre établissement, à présent, cinq postes d’enseignants n’ont toujours pas été pourvus. Nous n’avons pas du tout de cours d’anglais, de français, de biologie, de physique tout comme de lettres modernes. Selon notre directeur, les remplaçants contractuels arriveront vers Noël, mais personne ne le sait à vrai dire.” Paroles de deux adolescents d’un village de Naxos à l’heure du troisième café. Automne dans les îles et hiver déjà... dans les écoles ou dans les merceries des leurs parents.

Métier à tisser photographié. Naxos, octobre 2015

Façade décorée. Naxos, octobre 2015

Moments même remarquables d’un temps pourtant venteux et cela, jusqu’à la tempête. Les valeureuses participantes à la coopérative féminine au beau village d’Aperanthos, perché sur les montagnes de Naxos, travaillent toujours et encore leurs métiers à tisser et ce n’est d’abord pas qu’une attirance destinée au regard de l’étonnant voyageur ou même du touriste.

Ces femmes comptabilisent leurs heures de travail et par la suite elles seront rémunérées trois euros de l’heure, à condition pourtant que les tissus, habits et autres sacs façonnés seront vendus. Ce qui n’est pas toujours le cas. Sauf que la coopérative est avant tout, un lieu de sociabilité féminine, d’échange et d’entraide.

J’y ai rencontré une femme liée à Manólis Glézos par parenté et par amitié. Manólis, héros de la Resistance (1941-1944) est un enfant d’Aperanthos, et c’est durant ses mandats de maire que la belle bourgade s’est dotée de quatre musées et de tant d’autres institutions culturelles. Dans une interview accordée à la presse française en 2012, Manólis Glézos, dit aussi “l'Oracle de Naxos”, établissait déjà ce lien à ses yeux essentiel entre la durée historique et les apories humaines:

‘On vit un changement historique, qui va bouleverser le monde entier, dans dix ans, vingt ans, quarante ans. Si nous ratons cette occasion, nous allons reculer’. A près de 90 ans, il aspire à une démocratie directe, qu'il a mise en pratique pendant douze ans dans son village d'Aperanthos, sur l'île de Naxos. ‘C'est le seul village de 1 000 habitants avec cinq musées et trois bibliothèques. Aujourd'hui, les Constitutions des principaux pays sont les mêmes: le pouvoir vient du peuple et il est exercé en son nom. Il faut que le pouvoir soit exercé par le peuple. Il y a de plus en plus d'assemblées populaires, dans des entreprises ou des municipalités... Il suffit de quelques ministères - pour les affaires étrangères ou la défense - et, après de vrais débats, on organise des référendums pour les grandes décisions.’”, “Le Monde” du 29 février 2012.

Derniers touristes. Paros, octobre 2015

Boiites de tomates. Mur à Paros, octobre 2015

En 2015, nous reculons déjà. Manólis Glézos a pris ses distances vis-à-vis de SYRIZA et il a terminé son été à Aperanthos, “il est actuellement à Athènes où il passera l’hiver”, précise la vieille femme derrière son métier à tisser. Elle ressent autant, croit-elle ce recul bien récent.

Autrefois, les gens et d’abord les jeunes... résistaient-ils davantage. Et pourtant, les temps étaient bien durs. Je ne sais plus expliquer pourquoi ni comment. Puis, cette récente réforme territoriale (elle date de 2010, accompagnant... le premier mémorandum) obligeant les communes à se grouper, c’est une mise-à-mort calculée. Nous avons perdu nos dernières miettes d’autonomie que nous possédions. Manólis, s’était bien battu pour que notre bourg soit exempté de cette réforme, en vain. Les maires d’en bas composent avec les autres pouvoirs sans nous et parfois contre nous. Nous ne sommes même plus informés des décisions. Que faire alors ? Je crois pourtant que comme par le passé, nous finirons par trouver le chemin de la patience en préservant si possible notre esprit ainsi que nos forces afin de survivre collectivement jusqu’aux jours meilleurs. Sinon... je ne sais plus”.

Dans le village, le visiteur attentif s’attarderait un instant devant la façade d’une maison, ou plutôt d’un café ouvert seulement l’été, sa façade est comme décorée à la manière des portraits du Fayoum, classification de portraits funéraires peints datés de l'Égypte romaine, un exceptionnel ensemble de peintures antiques, remarquables tant par leur qualité artistique que par leur signification.

Étranges simultanéités. Le même jour, à l’intérieur du petit musée archéologique d’Aperanthos, Yórgos, sculpteur et ami du gardien, évoque à sa manière... la fin de l’histoire.

La vie d'antan à Aperanthos. Naxos, octobre 2015

Regardons un peu autour de nous. Ces objets, ces sculptures, ces fresques ont parfois plus de cinq mille ans d’histoire. Autrement-dit, tout juste un petit instant à travers le temps fabriqué. Nous ne représentons qu’un petit rien et seulement, quelques rares traces liées à notre passage... et encore. L’homme n’est que ce minuscule rien et d’ailleurs, il pourrait périr définitivement”.

La crise est installée en nous et elle est planétaire. Et voilà que par exemple nous, comme nos enfants, nous ne pouvons plus revenir en arrière et reprendre la vie dure et frugale à la campagne, celle des ancêtres d’il y a à peine soixante ans. Le retour est impossible d’où le danger de mort que cette crise représente pour le plus grand nombre, en ville d’abord et même dans les campagnes ensuite. La fin est donc proche. Nietzche avait même écrit quelque part qu’aux moments opportuns, des esprits bien aiguisés des humains, préparent alors les guerres les plus meurtrières. Nous y allons je crois tout droit”.

Non loin mais finalement bien ailleurs, les derniers touristes de la saison à Naxos et à Paros raisonnant autrement... ont pensé profiter des plages mais c’était bien avant la tempête des jours d’après.

Sous le regard cependant, des animaux adespotes, seuls vrais gardiens de la citadelle de Naxie d’autrefois et de toujours. Étranges simultanéités... à suivre.

Les vrais gardiens de la citadelle de Naxie. Octobre 2015




* Photo de couverture: Dans les Cyclades, octobre 2015

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