lundi 28 septembre 2015

Bric-à-brac



Premières pluies soutenues d’un nouvel automne grec. Saison des figues finissante. Le pays se retourne encore. Et entre deux gares, le sourire parfois revient faute de mieux. Les passagers parlent bien d’autres choses pour oublier le restant victorieux. C’est assez efficace.

Gare en Thessalie, septembre 2015

Les abeilles et les ex-idées fréquentent les décombres”, écrivait notre poète Elýtis dans son dernier recueil, publié post-mortem en 1998. Le monde... plus son impression de tourner.

Les trains sont à l’heure pratiquement, sauf qu’ils ne sont pas toujours remplis. Depuis Athènes et à destination du Nord du pays, c’est la moyen de transport le moins onéreux, ces rames sont d’ailleurs parfois empruntées par les réfugiés et les migrants qui quittent la capitale où ils s’entassent, après avoir quitté le Pirée... après avoir quitté les îles grecques de l’Égée orientale, après avoir quitté la Turquie... et après avoir quitté leurs pays.

À la gare centrale d’Athènes, une banderole souhaite aux réfugiés... une sorte de bienvenue chez nous, dans la pratique et comme toujours entre les humains tout se déroule autrement. Les Grecs, ni hostiles, ni forcement bienveillants observent ces gens amassés et campant dans les parcs de leurs villes, aux conditions exécrables et insalubres, c’est-à-dire inhumaines.

Levée... du camp improvisé des réfugiés et migrants au port du Pirée. Septembre 2015



Coût d'un aller-simple jusqu'à la frontière Nord de la Grèce. Le Pirée, septembre 2015

Gare centrale d’Athènes, banderole de bienvenue aux refugiés. Septembre 2015

Certaines stations du métro athénien ont déjà servi d’abris, sous les orages et les pluies de cette semaine, les commerçants et les aubergistes se plaignent “de l'invasion”, sauf que de nombreux habitants, par le biais ou pas des associations, apportent aux refugiés et aux migrants de la nourriture, des vêtements... et des parapluies.

Des centres d’accueil fermés il y a à peine quelques mois car inadaptés sont sur le point de... reprendre du service, d’autres, partout on improvise, à l’instar du maire estampillé Nouvelle démocratie de Paléo Fáliro, quartier aisé au Sud d’Athènes, il vient d’ouvrir un gymnase de sa commune pour y accueillir les familles des réfugiés.

Au centre du pays sur une aire de repos, près de l’entrée-sortie de l’autoroute centrale de la Grèce (Athènes-Thessalonique), les autocars... des Grecs à destination du Sud, croisent en ce moment ceux des... réfugiés-migrants, en route vers le Nord, le... Grand Nord. Moments mouvants, voire émouvants et parfois suffisamment insolites, en dépit, ou sinon, grâce à la gravité sans cesse renouvelée des siècles et des humains.

Enfants réfugiés et le jeune chien. Grèce Centrale, septembre 2015

Réfugiés-migrants et Grecs, Grèce Centrale, septembre 2015

Le chien... triomphant. Grèce Centrale, septembre 2015

Entre les murs du restaurant, les Grecs observèrent attentivement les réfugiés en train d’acheter des plats au self-service, et ils commentant alors tout: “Tiens Yórgos, tu vois bien, ces gens ont de l'argent, ils ne sont pas complètement démunis”... “Donc... ils sont comme nous dans un sens”. Rires.

Les enfants d’une famille en provenance de Syrie très probablement, s’attroupèrent autour d’un jeune chien... autochtone. Encore rires et commentaires. Des Grecs ont aussitôt fait remarqué qu’un des enfants portaient déjà un maillot estampillé Deutschland, destination et imaginaire déjà en marche forcée vers le Nord.

Le conducteur (Grec) de l’autocar a enfin rassemblé... ses argonautes. Les refugiés se sont comptés par deux fois en montant à bord. L’un d’entre-deux a alors lancé en anglais et en rigolant du conducteur: “Allons-y, partons, destination la maison... c'est à dire l'Allemagne”. Et le chauffeur a instantanément répondu: “Eh... tu vas la payer bien cher cette... maison”.

Les passagers embarquées, les Grecs observaient toujours, pas d’animosité, ni tension. Le... Yórgos du jour s’est instantanément tourné vers sa femme: “Notre pays est un peu... envahi, non?” Son épouse n’a pas riposté, elle a comme désapprouvé son mari, rien que du regard. La pause-arrêt prit fin, Yórgos et les autres gars du pays d’ici ont regagné leurs autocars à destination d’Athènes vers le Sud. Enfin, le jeune chien... triomphant, s’en est éloigné à son tour, une tranche de pain dans la bouche. C’est la crise !

Gare routière. Thessalie, septembre 2015

Région de Trikala. Thessalie, septembre 2015

Les mélanges grecs (et... globalisants) aboutissent ainsi à un certain bric-à-brac inévitable. Dans les bourgades de Thessalie, les réfugiés et autres migrants ne sont perceptibles qu’à travers la télévision, d’où ces préoccupations quotidiennes pratiquement... hellénocentriques. La vie suit son cour, mémorandum après mémorandum. À Trikala, ville importante de cette région, les changements sont plus lents qu’à Athènes, mais toutefois ils sont discernables.

En ces lieux, des boutiques ferment définitivement et... des cafés s’ouvrent parfois à leur place, à l’exemple du “Chat noir”, une nouveauté. Mon ami Dimítris rapporte ce que son cousin Pétros qui est policier, lui raconte tant d’histoires: “Les gens se mettent... massivement à cultiver du cannabis, pour leur propre consommation mais aussi, pour... commercer. Nous découvrons chaque jour presque, de nouvelles plantations dissimulées dans du maïs... C’est la crise !

Mon cousin Zacharías fera bientôt l’aller-retour entre Trikala et Thessalonique pour accueillir Makis et sa famille, ces derniers ont émigré en Suisse depuis plus de deux ans et ils reviennent au village pour passer quelques jours seulement. “Ils vont me rembourser l'essence et les péages... car je ne peux plus assurer”, soupire alors mon cousin.

Le Chat Noir. Trikala, septembre 2015

Le Chat Noir, café à Trikala, septembre 2015

Ville de Tríkala. Thessalie, septembre 2015

À Trikala, on peut boire son café au Chat Noir... comme on peut ne plus pouvoir se faire soigner à l’hôpital de la ville. Ses services ferment les uns après les autres, aux urgences il n’y a plus de récipients pour récolter l’urine à destination du laboratoire, “utilisez les gobelets en plastique de la cafeteria” ordonne alors Maria, l’infirmière en chef, c’est alors toujours et encore la crise.

Pourtant, rien n’est encore délabré, délaissé ou complètement inopérant. La vie tourne, la mort rode. Et contrairement à la... fourmilière athénienne, les couloirs des hôpitaux (parfois très étendus) des régions grecques peuvent laisser une impression de vide. Sauf que le service de l’IRM fonctionne à Larissa (capitale de la Thessalie) mais comme il n’y a pas de place pour tout le monde... il y a aussi le privé.

Grèce, encore parfois hésitant entre... une certaine normalité héritée du passé et les effondrements absolus ou relatifs des temps nouveaux. Dans les campagnes aussi, c’est “sauve qui peut” et la débrouille, la très ample toxicité et l’anxiété d’Athènes en moins. “Il n'y a plus rien à faire, je vais faire faillite et ensuite travailler un peu pour survivre en... non déclaré, jusqu'à ma retraire, je sais, elle sera de 360 euros par mois”, annonce un petit commerçant à son comptable. “Comme tu veux mon ami”.

CHU de Larissa, capitale de la Thessalie. Septembre 2015

Passé... spectaculaire. Thessalie, septembre 2015

Thessalie Occidentale. Septembre 2015

La politique est certes évoquée entre amis, mais de manière visiblement... cutanée. En Thessalie comme ailleurs on sait tout juste qu’Alexis Tsipras voyage cette semaine aux États-Unis. La Tsipromancie... ambiante et médiatique, souligne alors (et peut-être avec raison), “l'importance de la rencontre entre le Président Obama et Alexis Tsipras”. Une certaine presse qui se veut bien informée citant pour les besoins de son reportage ses propres sources diplomatiques, évoque cette position et... autant incitation (supposons-le en tout cas), exprimées par la diplomatie des États-Unis, à destination de la Grèce, c’était durant juillet dernier:

Quatre jours après l'accord du 16 Juillet 2015 entre la Grèce et les créanciers, l'ambassadeur de Grèce à Washington, Chrístos Panagopoulos, rédige alors un télégramme confidentiel, résumant ces longs mois de la coopération entre Washington et Athènes. Cette collaboration visait à contrer l'agressivité de Berlin, comme, à maintenir la Grèce dans la zone euro en aboutissant à un accord qui durerait dans le temps. Ainsi, ‘et d’après ses contacts réguliers avec un interlocuteur de haut rang, relevant du Ministère du Trésor des États-Unis, ce dernier, a transmis des impressions issues de la réunion d'aujourd'hui, entre Lew (Jacob Lew, secrétaire du Trésor - États-Unis) et Schäuble (Wolfgang Schäuble, ministre fédéral des Finances - Allemagne), réunion qui s’est tenue dans un climat apparemment bien tendu, du moins lorsqu’il fut question de notre pays’ (la Grèce)”.

D’après la lecture attentive de ce texte, il en résulte que sur le fond de l’affaire, les États-Unis ont conseillé Aléxis Tsípras durant toute la durée des négociations et cela, jusqu'au dernier moment. Le gouvernement grec... a donc été essentiellement exhorté d’agir sur la base suivante: ‘la partie américaine attend les prochaines démarches de la partie grecque, au-delà de ce qui est déjà accepté, et Athènes de son côté, devait éviter à défier frontalement Berlin (par exemple: attaques verbales, campagnes à travers les médias sociaux), puisque le but est de former des alliances plus larges avec d'autres pays européens, à savoir, le Royaume-Uni, la France, l’Italie, l’Autriche, lesquels devaient être convaincus de la détermination d'Athènes à mettre d’abord en œuvre les réformes, pour qu’à leur tour, ils puissent ainsi offrir leur soutien à la Grèce, face à l'Allemagne”, quotidien “Kathimeriní” du 27 septembre. Alors... grande politique ?

On brade. 'Ensemble aussi dans la crise'. Athènes, septembre 2015

Spectacle... moderne. Athènes, septembre 2015

De l'eau pour les animaux adespotes. Athènes, septembre 2015

Étrange moment... et alors insolites confidences ainsi livrées par le quotidien historique et conservateur grec, établi près du Pirée car appartenant essentiellement à un armateur. Je ne suis pas convaincu que les Grecs s’intéressent énormément en ce moment à la diplomatie d’en haut. Car les mesures du mémorandum III, annoncées et pratiquées dès le mois prochain retient davantage leur attention, c’est clair. En Grèce comme on sait, l’automne débute en octobre.

En attendant, les navires abordent toujours le Pirée et dans un des bistrots du plus grand port grec, deux touristes heureux, venus d’Allemagne ont alors posé cette belle question au barman: “Il parait que le port du Pirée est désormais acheté par les Chinois, cela ne vous choque-t-il pas ?” En guise de réponse, le barman a aussitôt rétorqué: “Il parait que l’aéroports d’Athènes, ainsi que 14 autres grands aéroports de notre pays appartiennent aux Allemands, cela ne vous choque-t-il pas?” Et l’échange prit fin.

Échanges brefs et autant détails fragmentés d’un quotidien marqué... par les premières pluies d’un nouvel automne grec comme d’un hiver européen déjà bien installé. C’est la crise.

Locomotive estampillée SIEMENS. Grèce, septembre 2015

Au Pirée. Septembre 2015

Orgue de Barbarie. Athènes, septembre 2015

Saison des figues cependant finissante. À Athènes, on y découvre parfois des “automatophones”, tels ces orgues de Barbarie ou encore, nos... politiciens des mémoranda, instruments... de musique mécanique, et comme on sait... à vent.

On appelle ainsi (Oxopetra) une presqu'île à Astypálaia. Pour moi, cela signifie le point extrême de la terre dans la mer, de la vie dans la mort, la fin d'une époque dans une autre...”, avait dit un jour le poète Elytis: “Je ne suis pas né pour appartenir quelque part”, interview, journal “Ta Néa”, 3 novembre 1990.

“Je ne suis pas né pour appartenir quelque part”. Athènes, septembre 2015




* Photo de couverture: Bric-à-brac. Athènes, septembre 2015

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