jeudi 24 septembre 2015

Mécanique anonyme



Nouveau gouvernement, essentiellement la reconduction de l’équipe des précédents Tsipriotes, les... disparus de la Plateforme de gauche en moins. Orages violents et éclaircies fréquentes alternent avec l’humeur des humains. Lassitude et relative bienveillance vis-à-vis du gouvernement d’ici. Cérémonie d’investiture, serment et sourires. “Le moindre grand mal, hormis les orages ayant provoqué deux décès mais c'est de la météorologie” d’après un voisin. Grèce suite et fin ?

Temps pluvieux. Athènes, le 23 septembre

Depuis les ondes de la radio 105,5 (SYRIZA) la joie est évidente, sans pour autant déborder, comme du temps de la première victoire de SYRIZA en janvier 2015. SYRIZA, à l’instar des autres partis a perdu quelques centaines de milliers de bulletins, cependant, c’est l’image du succès qui domine.

Je me suis en partie trompé dans mon analyse. Je pensais que le PC (KKE) se renforcerait, finalement non, ils doivent réfléchir. Mais ce que je dois dire tient de l’analyse sociale de ce vote. Les classes qui souffrent dans les quartiers populaires ont massivement ou en tout cas clairement accordé cette deuxième chance à Alexis Tsipras. Ceux justement qui ne savent pas comment ils vont pouvoir s’en sortir en manque chronique de pain quotidien, ceux qui désormais attendent si ce n’est, qu’un petit geste, une aide. Dans les coins aisés, là où la survie n’est pas le problème majeur, le vote de protestation, autrement-dit, ce luxe du vote frondeur a été possible car les existences ne sont pas en péril”, estimait Costas Arvanítis depuis sa radio.

Les journalistes de la station se félicitaient autant au matin (du 23 septembre) du serment laïque d’Alexis Tsipras très souriant, à l’instar de la majorité parmi les membres de son gouvernement, seuls les ministres de son allié ANEL (parti de Panos Kamménos des Grecs indépendants) ainsi que quelques Syrizistes (souvent anciens du PASOK) ont opté pour le maintien de la tradition du serment orthodoxe et chrétien. “C'est un détail mais toute de même, cela marque une petite avancée”, a souligné une journaliste.

Alexis Tsipras et Prokópis Pavlópoulos, Athènes, le 23 septembre

Serment chrétien de certains ministres. Athènes, le 23 septembre

Vision... lunaire. Athènes, le 22 septembre

Les Grecs sont tout de même convaincus de la... vision bien lunaire de leur pays, sauf qu’il n’y aurait rien d’autre à faire que de voter en faveur des praticiens apparaissant comme nouveaux, contrairement à tant d’autres. L’avenir sera... passionnant.

Attentisme, douleurs et nouveauté, tel fut le pari gagnant d’Alexis Tsipras, lequel ne met plus tellement l’accent à gauche, comme on dit et comme on sait. Le mémorandum III et surtout sa gouvernance... institutiocrate (les dites institutions ont succédé à la Troïka), sont passés par là, et ils y passent toujours et encore. Derrière les sourires et les déclarations des ministres “reconnaissant que la situation est grave et que les difficultés très grandes sont sans doute devant nous”, l’application exigée du mémorandum III (56% de son... arsenal réglementaire devrait être adopté par le “Parlement” avant la fin de cette année 2015, laquelle restera dans toutes les mémoires comme étant celle du deuxième grand choc (le premier grand choc, fut celui de la parousie de la Troïka en Grèce par le gouvernement Papandréou en 2010).

Visages d’un pays assombrit et agenouillé, regards abattus d’une dignité suspendue hors de la ligne de démarcation du futur prévisible qui n’est plus. Ces résultats électoraux sont ainsi si peu commentés par les intéressées du peuple supposé souverain, circulons, il n’y a plus rien à voir, rien de comparable avec la passion animatrice de janvier et de juillet derniers, élections législatives précédentes et référendum du ‘NON’.

Région de Vancouver - Canada, septembre 2015

Région d'Attique, septembre 2015

Région... d'Athènes, septembre 2015

Dans les cafés, dans les gares et dans les trains parfois, des Grecs, retraités discutent en s’échangeant d’abord leurs souvenirs d’un passé socioprofessionnel, forcement meilleur mais révolu. Les épisodes racontés son en apparence insignifiants et cependant précieux, tel un voyage touristique en Turquie, une sortie en pêche, ou encore, ces détails croustillants lors d’un mariage somptueux où “la viande fut si bonne et si tendre”. Passé alors nécessairement accrocheur.

Entre un couple de retraités de la fonction publique par exemple, le constat de l’aporie est d’actualité car ce passé ne s’inventera plus jamais: “Nous avions de la chance d’avoir pu prendre notre retraite en 2010. Nos amis qui prennent leur retraite en ce moment, ne percevront déjà plus la prime de départ. Mais penses-tu que nos retraites baisseront-elles encore de nouveau ? Non... je crois, c’est plutôt invraisemblable...” Et pourtant !

La vraie économie se meurt par branches et par strates entières et à petit feu, dans certaines enseignes même, les étalages sont à moitié vides, faute d’avoir réglé les fournisseurs, ailleurs et au même moment pourtant, les lasagnes... restent à leur place et la féta ne manque pas. Nombreux sont aussi ces commerçants qui préviennent leurs clients de la disparition de tel produit ou de telle autre pièce détachée, “car... vous savez... les contrôles des capitaux font que nos importations deviennent très laborieuses, ensuite, bon nombre d’importateurs et revendeurs ont déjà fait faillite, la chaîne commerciale est, espérons-le provisoirement, brisée”, voilà pour les explications, la Grèce aura bientôt avalé toute sa... brochette.

La brochette de... souvlaki. Athènes, septembre 2015

Euphémisme. Athènes, septembre 2015

Rue d'Athènes et tourisme. Septembre 2015

Nous recevons aussi bien de messages des nôtres, ceux qui sont définitivement partis, photos à l’appui. Grecs désormais de Vancouver et d’ailleurs, amis parfois revenant pour voter “car les enjeux sont forts”. Plus d’un demi-million de Grecs ont quitté le pays depuis 2010, le nombre est important. C’est ainsi que mon ami Makis est descendu de sa ville de Paris pour voter (SYRIZA), et certainement, pour voir et pour sentir le pays de son Péloponnèse comme de son enfance.

Pour certains Grecs expatriés quelque part entre Paris et Berlin, les enjeux paraissent assez clairs ; ils ne comprennent guère comment on peut ne pas accorder une deuxième chance à SYRIZA. Et dans les quartiers d’Athènes et de Thessalonique cette deuxième chance vient certes d’être accordée, mais ce n’est pourtant pas un choix de cœur comme on dit.

Au-delà des sentiments, cette nouvelle phase dans la soumission mémorandaire s’annonce très dure. Déjà, mercredi 23 septembre, jour de l’investiture du nouveau gouvernement SYRIZA/ANEL, les forces de l’ordre à Athènes, ont arrêté Panagiótis Kalfagiánnis, président du syndicat des salariés ERT (PROSPERT). Cette arrestation a été... motivée par “l'utilisation illégale, faite par la radio Ertopen de la fréquence 106,7 appartenant à l'ERT”.

Depuis le temps de la fermeture de l’ERT par le gouvernement Samaras et autant durant le fonctionnement (tardif) de sa nouvelle version nommée NERIT, la fréquence 106,7 FM avait constitué un pôle de résistance et surtout, une radio autonome contre le mémorandum Samaras, contre tout mémorandum. Sauf que le mémorandum III est implacable, et que la parodie démocratique fera aussi sans doute (et cela très rapidement), dans la répression des insoumis et... parfois même des manifestants.

La dictature des Colonels. Exposition du Parlement, Athènes, septembre 2015

La dictature des Colonels, exposition. Athènes, septembre 2015

Par un certain... hasard du moment, l’exposition sur la période de la dictature des Colonels (1967-1974) initiée par le Parlement, vient d’être prolongée jusqu’en novembre prochain. L’entrée est libre, le contenu est fort didactique... et suite à une telle visite, on se dit... qu’il va falloir enfin et sérieusement méditer sur... la fin des dictatures !

En attendant, les Unionistes populaires méditent déjà sur leur lourde défaite électorale. Leur chef, Panagiótis Lafazánis, annonce qu’un recours vient d’être déposé devant les juridictions compétentes pour que le décompte des résultats du vote puisse être refait, concernant certaines circonscriptions, essentiellement dans les quartiers populaires d’Athènes. C’est vrai que 2,86% des suffrages (modérément) exprimés n’est pas 3%, le seuil comme on dit ici, permettant à une formation politique d’être représentée au Parlement.

Sauf que l’essentiel réside ailleurs (que sur le terrain des tribunaux). Dans son texte publié mardi 22 septembre, Dimítris Belandís, ancien du comité central SYRIZA et candidat sur la liste de l’Union populaire, ne mâche plus ses mots: “Je suis désolé de le dire ainsi, mais notre défaite politique est concrète, et elle est profonde. Ce SYRIZA du mémorandum, a finalement réussi à détourner le grand mouvement du refus et de la protestation populaire dans un ample courant de consensus sociétal... de la soumission, le faux espoir en plus. SYRIZA a ainsi conduit la société de la défaite à la désintégration, et nous, vers le néant. C’est un mauvais service rendu aux capacités supposées résistantes des mouvements d’en bas dans la prochaine période, et au passage, ces faits nouveaux réfutent les arguments de ceux qui considèrent que SYRIZA n’est plus légitimé sur le terrain”.

Étrangetés. Athènes, septembre 2015

Ce 35% (suffrages exprimés) n’est pas manipulé, ou pas simplement ni seulement manipulé, mais il exprime cette véritable disposition du peuple à la non-résistance, comme à la... concession de la gestion au seul SYRIZA, espérant que les prochains chocs seront si possible un peu atténués. Ce résultat, exprime enfin, le degré zéro de confiance et de crédibilité que les citoyens ont accordé à notre plan alternatif”.

Car la matérialité concrète, c’est non seulement l’argent, mais autant, la confiance politique accordée à un projet, confiance avérée ou alors absente. La réalité de la mise en œuvre du mémorandum III ne suffira pas à elle seule pour enfin renverser radicalement cette image, sans l’intervention subjective et réussie de notre part rien ne changera, il n’y a plus d’automatismes ni de facilités... Et d’ailleurs, notre piètre gestion de la rupture, certes justifiée quant à la ligne de l'euro, ne s’explique pas seulement par le calendrier imposé comme nous disposions effectivement de 25 jours seulement pour agir. Nous sommes certes partis trop tard, nous n’avons pas expliqué en détail notre programme, et encore moins son contenu, nous n’avons pas exploité tous les paramètres de la stratification sociale implicite, quant à la rupture avec la zone euro. Notre plan technique et politique a été enfin bien timide et il est même resté presque secret durant plusieurs mois (du temps où nous faisions partie de SYRIZA), cela, parce que nous étions très timides et... suffisamment bureaucrates”.

Ainsi, la seule ligne correcte, celle de la rupture avec l'euro, ayant été exprimée avec hésitation et avec ce ‘si nécessaire’ - elle nous a conduit tout droit hors toute représentation parlementaire. C’est alors une défaite politique s’inscrivant dans le long terme. Celui qui nie cette réalité comme pour s’en défendre psychologiquement, demeurera fort incapable de la surmonter dans le futur et cela de manière politiquement efficace. En outre, le succès relatif du Parti communiste doit être aussi pris en considération. Et c’est alors insignifiant le fait que le PC, en dépit de son attitude pratique peu radicale, parle clairement de l'actualité du socialisme, même si, cette dernière est présentée comme l'Apocalypse ? Aurions-nous alors intégré à un tel point, la culture politique ambigüe et modérée de SYRIZA ?

Terrasse de l'Hôtel Hilton le jour de la dictature des Colonels, 21 avril 1967. Exposition, Athènes, septembre 2015

Avril 1968. Visite du ministre des Colonels Holevas à Mykonos. Exposition, Athènes septembre 2015

Deux solutions nous sont désormais possibles. Soit de créer les conditions propices à un processus de refondation, à la fois politique et idéologique bien claires, au-delà, et en surmontant les mécanismes d’appareil, hérités de nos appartenances aux partis existants. Ou sinon, (de) considérer que le cycle politique inauguré en 2004 (SYRIZA trouve ses origines dans une coalition de partis et de mouvements de gauche et d'extrême gauche fondée en 2004) est déjà clos. De la réponse à ce pénible et difficile dilemme, en dépendra, (si) l’Unité populaire a encore un présent... ou un avenir. Je suis désolé pour ces mots amers, mais l'illusion doit décidément s’arrêter là”.

Grandes et alors petites illusions... surannées. J’ai déjà eu cette même discussion il y a trois semaines avec Dimítris Belandís, mais c’était avant les élections. Plus que sur les illusions de gauche et sans contester son analyse (à moins d’adopter un autre prisme), j’ai plutôt insisté sur l’obsolescence de l'homme, thème central de la philosophie de Günther Anders, sur ce comment et pourquoi tout, à présent, se trouve frappé d'une caducité essentielle. Incontestablement tout: le travail comme les produits, les machines comme les idéologies, la sphère privée comme le sérieux, l’animosité même...

Günther Anders, cousin de Walter Benjamin, fut un grand penseur et essayiste autrichien juif d'origine allemande (1902-1992). Il est surtout connu pour avoir critiqué la modernité technique, notamment envers le développement de l'industrie nucléaire. Anders s'est intéressé aux défis techniques et éthiques contemporains. Son sujet principal fut la destruction de l'humanité. On sait que la radicalité de ses critiques tous azimuts de l'actuelle modernité assemble ce recueil de points de vue pour ainsi élaborer une véritable philosophie de la technique. Son leitmotiv est, que nous ne maîtrisons plus rien: le monde autosuffisant de la technique décide dorénavant de toutes les facettes de ce qui nous reste d'existence. Günther Anders avait mis très tôt en lumière cette déréalisation du monde, la déshumanisation du quotidien, la marchandisation générale. Nous y sommes.

Chambres individuelles, habitées par les pauvres du siècle dernier. Athènes, septembre 2015

Petit restaurant. Athènes, septembre 2015

C’est à mon avis cette dimension (entre autres) que les gauches (elles ne son pas les seules), devraient bien vouloir intégrer dans leurs analyses et actions sur le terrain. Les élites financiocrates semblent l’avoir déjà fait, au détriment bien entendu de tous les autres humains et autant, de la planète. Cependant, et très probablement, ces mêmes élites, attelées comme elles sont derrière leurs... chevaux de course et autres automates algorithmiques boursiers, ne (se) proposent non plus de grande vision de l’avenir, hormis cette restauration (en ersatz) désormais globalisée du 19ème siècle... plus le numérique et le sempiternel numéraire !

La liberté ou la mort, le... numérique et la mort. La Grèce ne possède désormais, plus l’esprit ni le temps pour méditer. Sans doute, du temps du 21 avril 1967, journée de l’autre dictature celle des Colonels, les usagers de la terrasse de l’hôtel Hilton d’Athènes ou peut-être mieux, les... usagers des terrasses des commissariats et des locaux de la Police militaire où furent éconduits les citoyens démocrates pour y être interrogés, c’est-à-dire torturés, la réflexion était mieux possible. Probablement.

Livre ouvert. Athènes, septembre 2015

Le futile règne, l’insultant l’assiste. Un million et demi d’électeurs ont été... perdus, entre les élections législatives de 2009 et celles de septembre 2015 (-25%). Et à peine formé, le nouveau gouvernement Tsipriote a connu sa première démission jeudi 24 septembre, celle de Dimítris Kamménos (secrétaire d'État aux Infrastructures, issu du parti ANEL des Grecs indépendants, homonyme de son chef Panos Kamménos), mis en cause pour des dérapages antisémites et homophobes sur ses comptes des réseaux dits sociaux et forcement numériques. Il s’en défend, “je ne suis pas l'auteur de ces tweets, plus d'une quinzaine de collaborateurs s'en occupaient, et en plus, certains hackers y ont mis de leur main”... (médias grecs du 23 septembre).

De leur piètre temps, des Nazis prétendirent... qu’ils n’ont pas été les auteurs de la Shoah, “c'est la mécanique alors anonyme des ordres qui fut la seule responsable”. Le monde autosuffisant de la technique décide dorénavant de toutes les facettes de ce qui en subsiste de notre existence, plus les collaborateurs et les hackers... pauvres Kamménos !

17 ans, suicidé. Athènes, septembre 2015

Dans les bistrots et dans les cafés la Grèce remâche ses maux et avale sa salive. Autour de la lune, forcement jamais nouvelle, les phénomènes et météores annoncent du temps incertain.

Nouveau gouvernement, reconduction de l’équipe des précédents Tsipriotes, les... disparus de la Plateforme de gauche en moins. Orages violents et éclaircies cependant fréquentes.

Loin de ce monde autosuffisant de la technique, nos animaux adespotes (sans maître) se disputent... encore très terre-à-terre. Vieux monde.

Nos animaux adespotes se disputent. Athènes, septembre 2015




* Photo de couverture: Affiche d'antan. Athènes, septembre 2015

4 commentaires

Un partageux a dit…

Pour penser aux Grecs dont les souffrances vont continuer encore et encore et encore. Que la Grèce reste sous les feux de l'actualité ou qu’elle passe dans les entrefilets de bas de page.

http://partageux.blogspot.fr/2015/09/la-sourate-du-vide.html

ecoconstruteurs a dit…

Un espoir européen de résistance est mort ....une alternative à la dictature libérale se fera sans parti politique .

reneegate a dit…

là où l'homme s'identifie à un outil ("les vertus de l'effort et du travail"), la machine le remplace aisément et fait de lui un déplacé. Perdu, il ne rêve que de reprendre (machinalement?) sa place et, pour cela, se comporte comme une machine.
La machine est à l'homme ce que Daesh est aux Etats Unis. Supposé servir elle envahit et détruit (non je ne parle pas de téléphonie mobile)

Anonyme a dit…

Il y a Frank Herbert, l'auteur de SF écolo, qui a écrit quelque part: "par leur existence même, les machines conditionnent leurs utilisateurs à se servir de leurs semblables comme ils se servent d'elles."

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