Greek Crisis

vendredi 7 août 2015

Grèce-Europe occidentale, échanges et malentendus - II



Pour les historiens ou les ethnologues de la Grèce contemporaine, comme pour l’anthropologue Mickael Herzfeld (Harvard, États-Unis) lequel y a séjourné pendant plusieurs années, l’identité néohellénique est comme animée, filtrée, voire incarnée par un dilemme fondamental, représentant un hellénisme à deux têtes, byzantin et antique (ce dernier “retravaillé” par l’Europe occidentale). De ce fait, il oscille sans pour autant prendre une décision, entre des choix historiques qui demeurent en quelque sorte ouverts.

La Grèce entre deux chemins. Presse grecque, été 2015

Cette conscience collective, subit alors les projections de la... métropole européenne et elle se décompose même, sous le poids de cette disémie alors introduite de l’extérieur: la Grèce est le socle de la civilisation occidentale... tout en relevant de l’Orient barbare.

D’ailleurs assez souvent, la Grèce (ses réalités sociologiques ou économiques), est comparée à d’autres pays de la proche méso-périphérie européenne, les Grecs alors modernes, découvriraient leur identité à travers le regard de l’autre, autrement-dit, en s’adaptant à la prescription européenne, et de nos jours... européiste.

D’ailleurs, Herzfeld considère, et ce n’est pas une boutade, que pour ce qui relève du cas grec, l’aire ethnographique serait donc l’anthropologie dans son ensemble et dans ses fondements, à travers précisément ce jeu de miroir entre sa position (d’ancêtre... rhabillé) et l’occident.

Pour l’anthropologue américain, le cas grec (actuel et ancien), nous mènerait sur un chemin conduisant il faut dire en dehors des Lumières. Il cite ainsi comme exemple, l’usage du terme suffisamment habituel du grec moderne (comme de la culture néohellénique): “ανθρωπιά” (‘anthropia’), signifiant alors une “στάσις” (‘stásis’ - attitude) et en même temps, une déontologie éthique face à l’altérité et face à la société. Le terme (‘anthropia’), traverse toutefois la lexicographie supposée savante (telle qu’elle a été codifiée et imposée par l’usage occidental de l’Antiquité grecque).

Grecs du 20ème siècle. Source, internet grec.

Manières actuelles. Grèce, 2015

Ticket d'entrée de l'Acropole. 20ème siècle. Source, internet grec

Car “Anthropia” chez les Grecs, n’est certainement pas l’équivalant interprété de l’humanisme des Lumières, ni une quelconque philanthropie applicable. Après tout, note Herzfeld pour enfoncer sans doute le clou, la Politeía même de Platon, n’est pas l’État de Hobbs, et encore moins je rajouterais, celui de notre méta-modernité du XXIème siècle.

La Grèce est donc ce pays que l’Europe a si violemment réquisitionné pour en constituer son ancêtre et précurseur, mieux que bien d’autres, (l’Italie, c’est à dire Rome, par exemple).

La disémie qui en découle (d’une telle posture), permet de penser ce binarisme dans un continuum sémantique plus large, lequel inclut le langage et les autres systèmes de signes. Cette pratique de l'ambivalence est notamment à l'œuvre dans la distribution des ethnonymes dont usent les groupes pour s'autodésigner. C'est ainsi que les Grecs s'appellent Éllines (Hellènes), rappelant leur passé prestigieux, cependant, ils utilisent aussi l'expression “Romioi”, faisant directement allusion à l'héritage byzantin et ottoman lorsqu’ils veulent souligner leur hostilité à l'égard de la culture des valeurs officielles. À un niveau plus englobant, au sein de l'Europe, l'entité Grèce se trouve sémantiquement bipolarisée: d'un côté, ancêtre spirituel de la Communauté; de l'autre, puissance politique de maigre importance.

Athènes du 20ème siècle. Source, internet grec

Antiquités. Cliché du siècle précédant.

Représentation de l'histoire des Grecs. 2015

C’est précisément pour (ainsi) rappeler cette ambivalence sémantique, que la Grèce, incarne alors ce pays qui oscille très inconfortablement, entre le proche et l’exotique. En somme, la Grèce contemporaine ne peut pas participer de manière disons commode de la dichotomie: les Européens et les Autres, puisque d’ailleurs, les Grecs eux-mêmes restent bien ambivalents sur ce qui relève de leur appartenance européenne, ou à la limite, quant au degré attesté ou supposé (et donc représenté), d’une telle appartenance. Les Grecs d’aujourd’hui, dignes héritiers - comme ils viennent d’être informés - de la gloire du passé européen, s’interrogent alors sérieusement sur leur appartenance probable au Tiers-Monde, politiquement, économiquement, voire culturellement.

J’y ajouterais alors l’épisode récent, pour illustrer cette... continuité historique jusqu’aux mémoranda actuels. Le FMI, par exemple, a certainement de la suite dans les idées et autant dans les pratiques. D’après les reportages du moment, (fin mai 2015), Vassílis Korkídis, Président de la Confédération grecque du Commerce et de l'Entrepreneuriat (ESEE) avait tout juste achevé sa déposition devant le Comité d'enquête parlementaire, ce dernier examine les conditions “d'adhésion” de la Grèce, au régime tutélaire de la Troïka et des mémoranda. “Certains ont été si prompts à nous enfoncer dans ces protocoles et d'autres l'ont fait”, déclara le président de l'ESEE, “les visites de la Troïka ont toujours terrorisé le marché. Je ne crois pas qu'il y ait un Grec qui croit que le mémorandum a secouru les affaires à travers le pays”.

M. Korkídis, avait évoqué également les visites en Grèce des représentants de la Troïka, et plus précisément leur comportement face aux interlocuteurs grecs: “Une fois, c’était en Décembre 2011, nous avons reçu la visite de la Troïka, M. Klaus Mazouch (BCE) et M. Poul Thomsen (FMI) s’étaient rendus dans nos bureaux, sans être accompagnés de la représentation grecque. Lorsque nous avons réagi devant leur exigence de réduire nos salaires pratiqués chez nous, et lorsque nous avons voulu les comparer avec les salaires des autres pays européens correspondants, vous savez ce que M. Thomsen avait-il dit ? ‘Vous faites une grosse erreur. Regardez les salaires en Europe du Sud-est et dans les Balkans, parce que vous y appartenez.’ Lorsque je lui ai demandé, ce qu'il en pensait, et ce que devrait être alors le salaire grec, il m'a dit, ‘300 €, c’est bon’.”

Au Citoyen Inconnu, aux victimes de la Troïka. Athènes, 2013

Quand je leur ai dit, 'tombons d'accord pour comparer la Grèce à un pays européen sur cette question des salaires', alors leur position fut aussitôt bien claire: 'Il faut pratiquer les salaires de la Bulgarie'. Rien n'a été implicite de leur part, ils nous l'ont dit”, propos cités par la presse grecque.

Cet argument... culturaliste et autant sélectivement mondialiste si rudement avancé par les représentants de la Troïka, est de toute première importance dans la compréhension du mécanisme de l’asservissement par la dette et autant, de la vraie nature et des intentions (en partie réalisées) du colonialisme européiste. En août 2015, les représentants des “institutions” sont à Athènes pour ainsi dicter au gouvernement SYRIZA/ANEL, le mémorandum III, encore plus colonialiste et totalitaire que les deux précédents, (je reviendrai très prochainement sur cette actualité ainsi offerte par “nos” aoûtiens nouveaux).

Mickael Herzfeld avait déjà suffisamment souligné la filiation historique de certaines attitudes supposées nouvelles, voire “novatrices”. La Grèce, semble être condamnée à incarner un rôle marginal dans le monde d’aujourd’hui, soit, en étant le pays des ancêtres certes glorieux et cependant morts depuis bien longtemps, soit en demeurant ce si mauvais fragment de l’Orient mystérieux, ayant toutefois fait intrusion dans notre modernité, c’est à dire et d’abord, celle de l’Occident, et pour allez plus loin ou plus proche de nous, celui de la mondialisation.

La marginalisation de la Grèce actuelle, relève estime Herzfeld, de la même idéologie européocentrique, laquelle est à l’origine de la création de l’anthropologie et plus largement de l’objet ethnographique.

Illustrations modernes, stéréotypes plus anciens. 2015

Passé antique caricaturé par la propagande. Camp de détenus politiques, Grèce 20ème siècle

Passé antique caricaturé par la propagande. Camp de détenus politiques. Grèce, 20ème siècle

Toute l’histoire de la Grèce contemporaine (et de son État) est traversée par cet effort qui consiste à tenter à normaliser, à intérioriser, et à remodeler finalement, les distorsions de son identité, et c’est plutôt un échec je dirais. D’après l’idéologie de l’eurocentrisme, la portée symbolique de la Grèce, se présente à la fois comme relevant du sacrée, comme autant relevant de la souillure, cette dernière bien entendu serait aux yeux des Européens, liée au passé ottoman et byzantin de cette Grèce de la chute de du péché, laquelle rappelons-le, n’aura pas connu de Moyen-âge, ni de Renaissance.

Toutes ses frictions, sont ainsi observables à travers les contractions et les tensions que nous rencontre l’identité néohellénique à travers ses dilemmes. Certains Grecs, observe alors Herzfeld, projettent (et se) projettent, une identité européenne que d’autres considèrent comme jamais acquise et/ou, comme jamais désirée. Les Grecs ainsi, ressentent constamment cette tension entre l’identité et l’altérité, entre l’appartenance et l’exclusion vis-à-vis de l’Europe.

La Grèce est alors un cas peut-être unique dans le monde, dans la mesure où ce pays a été obligé d’incarner deux rôles contradictoires: celui de la Proto-Europe, et celui de l’Orient humilié. Ces deux rôles seraient inconciliables entre eux, sauf qu’ils renvoient tout deux à cette infériorité supposée (mais de fait figurée), devant les “vrais” Européens d’aujourd’hui. C’est alors un piège, sémantique, et autant idéologique.

D’où d’ailleurs la marginalisation de la Grèce actuelle dans la géopolitique du monde contemporain. Pour de nombreux Européens de l’Ouest, les Grecs d’aujourd’hui ne sont ni vraiment exotiques et encore moins des Européens de manière bien claire. Ils sont, supposons-le, les valets toujours prêts à servir les intérêts occidentaux, sauf que bien souvent, les Grecs se refusent d’incarner ce dernier rôle.

Imaginaire grec-orthodoxe et Yanis Varoufákis. Internet grec, 2015

Ironie du moment: “Nous restons en Europe”. “Quotidien des Rédacteurs”, juin 2015

Dans pareils cas, les Grecs sont blâmés, voire châtiés par les Puissances européennes et par leurs politiciens et journalistes, non pas en leur qualité d’ancêtres de l’Europe, mais parce qu’ils apparaissent comme étant les rejetons difficiles et mal socialisés de cet Occident organisé, (voir la première partie de cet article évoquant Romaric Godin et son texte publié dans “La Tribune”, intitulé “Grèce: quand la presse allemande dérape... Die Welt a lancé une attaque contre les Grecs”, réfutant les arguments racialistes avancées par le quotidien allemand “Die Welt”, ce dernier ayant tiré une attaque contre la Grèce “jugée responsable de la destruction de l'ordre européen depuis... 1821”).

Dans le même ordre d’idées, les faiblesses stéréotypées dont souffriraient les Grecs d’après les Occidentaux sont le manque de stabilité politique, l’évitement du travail manuel, l’inefficacité, en somme tous ces défauts que l’Europe forcement interventionniste a toujours utilisé pour en fin de compte, discerner chez les Grecs de la corruption, j’y ajouterais dans le sens plein du terme.

Tous ces stéréotypes et frictions sont... revisités et revitalisés à travers les événements de la crise grecque, voire, les dessins de presse, les articles, les jeux de mots, les passages sémantiques et symboliques... entre la Grèce antique et la Grèce actuelle à travers la presse internationale. Notons enfin, que du côté grec et cela dès le 19ème siècle, il a été parfois question de renaissance, par analogie aux anciens et non pas, en image miroitée via l’Europe Occidentale, et cela, contrairement aux stéréotypes des philhellènes. Pour ces Grecs, dont l’historien Spyridon Zambélios (1815-1881), les éléments dits orientaux ne sont pas reniés de l’identité néohellénique, seulement ils sont acceptés car assimilés, puis retravaillés.

Culture grecque. Penture de Tsaroúchis, 1964

L’effort enfin plus récent de Michael Herzfeld (faisant suite à son approche de la Grèce contemporaine), consiste à établir un cadre comparatif, entre la Grèce et la Thaïlande s’appuyant sur le concept de “crypto-colonialisme”, est caractéristique de la nécessité de se référer à un domaine d’étude bien établi dans le monde académique, afin de légitimer une approche en somme inhabituelle.

Autrement dit, il (lui) semble plus facile de comparer la Grèce à la Thaïlande, dans la mesure où le concept de “crypto-colonialisme” permet à cette comparaison d’entrer dans le cadre des études postcoloniales, que de comparer par exemple la Grèce et la Bulgarie, le FMI... devrait alors réviser son culturalisme ! Une piste, certainement à suivre.

Cependant, la mondialisation met en jeu des circuits mobiles de différenciation et d’identification. La thèse historiciste (les paliers dans l’histoire) a rendu possible la domination de l’Occident, d’abord européen, note de son côté Dipesh Chakrabarty, historien Indien dans son essai: “Provincialiser l’Europe”. Cette thèse, consignait donc les Indiens, les Africains, et les autres nations “grossières” à la salle d’attente de l’imaginaire de l’histoire.

Les craintes de Yórgos Ioánnou et du poète Elýtis se réalisent à présent. C’est à peu près le même processus qui est en œuvre en Europe (et pas seulement) en ce moment mais dans le sens inverse, initié par à peu de choses près, mêmes tenants d’organisation néo-féodale du monde techno-mondialisé et de l’homme global, comme le dirait le grand anthropologue indien Arjun Appadurai. Sauf qu’il s’agit autant de l’exclusion de certaines nations en Europe, de l’imaginaire de l’histoire, voire à terme, des peuples dits centraux du projet européiste.

Le poète Elýtis à Sérifos, dans les Cyclades. 20ème siècle

Nouvelle drachme déjà imaginée et hommage à Cornelius Castoriádis. Grèce 2014

Dans le cas de la Grèce du moment, le premier clivage en phase d’être dépassé, car il a fait son temps (et autant... fait celui de SYRIZA): “Pour ou contre le mémorandum” en croise un autre, celui qui divise alors les partisans de l’Europe (forcement européiste et inséparablement néo-totalitaire) et ceux, qui souhaitent en sortir.

Cette fente n’est d’ailleurs pas uniquement politique ni strictement économique. Elle relève ainsi de cette ancienne contradiction culturelle dans la manière de considérer leur identité par les Grecs eux-mêmes. Il s’agit de la traditionnelle distinction entre les “Romioi”, d’un côté, qui se voient comme les héritiers de l’empire romain d’Orient - autrement dit Byzance - puis de l’empire ottoman, et les “Hellènes” de l’autre, qui se sentent partie prenante de la famille européenne dans la continuité de l’Antiquité et écartent “avec mépris” la composante orientale de leur histoire et de leur culture.

Réactivé par l’opposition entre pro-européistes et eurosceptiques, ce clivage fait aujourd’hui son grand retour, comme en témoigne l’éditorial en juin dernier, du journal “Kathimeriní”, lequel appelait à la construction d’un nouveau récit national: je cite “Il faut que le pays devienne un exemple à suivre, plutôt que d’être un objet d’étude pour anthropologues, il faut redevenir davantage Hellènes et moins Romioi”.

Grecs du 20ème siècle. Source: internet grec

La para-modernité de la mondialisation obligerait les Grecs, (à l’instar de tous les peuples du désirant tenir et être libres), à ainsi redéfinir leur place, leur identité, leurs liens avec l’Europe occidentale, animée par un si néfaste directoire comme on sait. L’Occident a déjà abandonné ses Lumières et l’héritage grec avec elles.

Pour survivre dans ce monde il faut exister, et pour exister, on doit choisir et enfin prendre tous les risques liés aux ruptures et aux recompositions, en dépassant dans l’urgence les monodrames (et “monodromes”, en grec moderne c’est aussi le “sens unique”), imposés par les tératogenèses du 21eme siècle comme de tous les autres.

Les Grecs l’ont-ils suffisamment compris ?

Athènes, temps de crise, 2010-2015




* Photo de couverture: Athènes, temps de crise, 2010-2015