jeudi 6 août 2015

Grèce-Europe occidentale, échanges et malentendus - I



Lors des paroxysmes chez les humains, l’histoire reprend alors tout son sens supposé unique et exclusif. Romaric Godin dans un texte qu’il a publié dans “La Tribune”, intitulé “Grèce: quand la presse allemande dérape... Die Welt a lancé une attaque contre les Grecs”, présente et alors réfute les arguments racialistes avancées par le quotidien allemand “Die Welt”, ce dernier ayant tiré une attaque contre la Grèce “jugée responsable de la destruction de l'ordre européen depuis... 1821”, (article basé en partie sur mon intervention lors du débat avec Olivier Delorme à Lexikopoleío, Athènes le 10 juin 2015).

Une certaine Europe et l'Allemagne. Presse grecque, juillet 2015

Pour Romaric Godin, “bref, ‘Die Welt’ ne se contente pas de regretter la victoire de l'insurrection grecque qui a détruit ce si bel ordre du Congrès de Vienne, il estime que la composition ethnique de la Grèce moderne la disqualifiait pour entrer dans l'Union européenne. C'est une injure au peuple grec, bien conscient qu'il n'est pas le peuple de l'Antiquité, mais qui tient à la fierté d'en être le descendant, même ‘impur.’ Le terme ‘byzantin’ utilisé dans le ‘mélange’ de ‘Die Welt’ est assez ambigu.

Aucun peuple n'est le pur descendant des peuples antiques. Les Allemands aussi sont le produit d'un mélange. Ils sont à juste titre fiers de leur culture. Étrange vision de l'Europe que celle qui lie un problème financier à une pureté raciale. Les Grecs ne sont pas les descendants en ligne directe de Platon et c'est pour cela qu'on les a acceptés à tort dans l'Europe ? Mais avec de tels procédés, qui serait Européen ? Qui mériterait de rentrer dans l'Europe de ‘Die Welt’ ? Vieille théorie des Conservateurs allemands. Die Welt remet cette théorie racialiste au goût du jour (‘pas une goutte de sang non dilué’ à mettre en rapport avec le ‘mélange’ de ‘Die Welt’ qui utilise le terme décadent de ‘Byzantin’ plutôt que celui de ‘Grec’). S'il est une preuve de l'échec cuisant de la gestion de la crise aujourd'hui en Europe, c'est bien celui de pouvoir lire à nouveau de tels textes. Car un peu partout en Europe, dans la belle ambiance de tolérance et d'humanisme qui caractérise notre époque apparaît la haine du Grec, comme si le Grec était le seul peuple que l'on pouvait détester sans crainte...

L'article est titré: ‘la Grèce a déjà détruit une fois l'ordre européen’ et il évoque la guerre d'indépendance grecque, guerre qui dura huit ans de 1822 à 1830 et qui permit la naissance du royaume de Grèce après quatre siècles de domination ottomane. L'auteur semble regretter le fait que cette insurrection populaire, d'abord rudement réprimée par le Sultan, puis finalement victorieuse grâce à l'aide franco-russo-britannique, a détruit le système mis en place par le chancelier autrichien après la chute de Napoléon, lors du Congrès de Vienne, en 1815. Comme le rappelle l'auteur, Metternich avait mis en place en Europe un système de répression de toutes les révolutions d'une grande violence. En Italie, une tentative de révolte avait été écrasée en 1821. En Espagne, la France envoyait 100.000 hommes (‘les 100.000 fils de Saint-Louis’) détruire les Cortès de Cadix. Mais le soulèvement grec fut permis et, mieux, soutenu par les puissances. Or, selon Die Welt, il détruisit l'ambition de Metternich d'une ‘paix éternelle.’ Car, explique l'auteur, la victoire de la révolution grecque a conduit à ce que, en 1830, ‘la France, l'Italie et la Pologne soient à leur tour secouées.’ Les Grecs, agents du chaos ?

En Crète, 20ème siècle.

Cette vision est assez hardie. Car l'ordre de 1815 a, en réalité, duré jusqu'en 1848. Surtout, c'était un ordre honni par les peuples, un ordre militaire et réactionnaire qui niait l'apport de la révolution française sur le vieux continent. L'auteur pourrait lire quelques pages de Stendhal, par exemple, dans la Chartreuse de Parme, pour s'en convaincre. Il y découvrira ce qu'était la violence quotidienne de son ordre européen. Un ordre qui ne se maintient que par la violence est un ordre précaire, et le conservatisme de Die Welt semble parfois l'aveugler. Les Grecs ont donc plutôt rendu service à l'Europe en rejetant cet ordre.” “Du reste, la Grèce chrétienne fut soutenue par les défenseurs de l'ordre européen avant de l'être par la gauche d'alors. Les Romantiques qui, alors, rêvent de noblesse et de chevalerie (qu'on s'en convainque par la lecture de l'ode à Charles X de Victor Hugo) ont été les principaux défenseurs des Grecs. L'argument des Grecs perturbateurs ne tient pas en réalité. L'auteur oublie évidemment de rappeler que la Grèce indépendante a été rapidement mise au pas par les Puissances qui ont supprimé sa constitution libérale et mis sur le trône un souverain bavarois de 18 ans avec les pouvoirs absolus ! Étrange victoire du chaos...

Mais le pire n'est pas là, selon le quotidien allemand. Le pire, c'est la victoire du ‘philhellénisme.’ Le soulèvement grec avait provoqué dans toute l'Europe un élan de solidarité pour les Grecs révoltés. Les intellectuels de l'époque avaient massivement pris fait et cause pour l'indépendance hellénique. Il en est resté quelques chefs d'œuvre: l'invocation pour les Grecs de Lamartine, quelques pages des mémoires d'Outre-tombe, des poèmes de Byron, mort à Missolonghi en combattant avec les Grecs ou encore les Massacre de Chios de Delacroix.

Or, pour Die Welt, voici l'erreur de l'Europe, la vraie. ‘La victoire du philhellénisme a renforcé encore des idéaux humanistes trompeurs. La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d'Albanais, a été pour l'Europe érigée en credo. (...) C'est pour cela qu'on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.’

Grecs au 20ème siècle

Représentation... byzantine de Zeus. Grèce, île d'Hydra, 2015

En Grèce même, l’adhésion à la CEE de l’époque (1981) et de presqu’une autre époque, n’a pas été unanimement saluée, ni acceptée par la population. D’ailleurs, aucun referendum n’avait été organisé pour enfin poser cette question clairement.

C’est un jour maudit, je le considère ainsi en tout cas, ce 21 décembre 1978 où, soi-disant, nous avons réussi notre adhésion en qualité de membre à part entière au sein de la CEE. Nous le regretterons très amèrement c’est certain, sauf qu’il ne nous sera plus possible de nous en défaire. Les liens économiques sont encore plus solides que les alliances militaires, entre les pays. (...) Ces affaires ne sont pas faites pour nous, elles ne s’accordent guère avec notre histoire, ni avec le caractère de notre peuple. Ni même, avec la situation réelle de la Grèce en ce moment. Nous serons effacés en tant que pays, en tant que nation. Et ce n’est pas parce que d’autres perspectives ne sont pas suffisamment en vue, qu’il va falloir nous engouffrer dans cette voie (...)

Il ne restera plus rien dans le pays. Déjà, de voleurs sans scrupules bien de chez nous, très nombreux, et encore, certains malfrats internationaux sillonnent le pays pour voler des antiquités et des icones. Ainsi, les salopards et les fainéants, ont trouvé le filon pour s’enrichir facilement et pour s’offrir ainsi la bêle vie. Et tous ces esthètes, cette vermine, découvrent alors une nouvelle manière... de décorer leurs salons. Là, il va falloir taper très fort. Et j’imagine ce qui s’en suivra, depuis précisément notre... liaison avec la CEE. Dieu sait seulement... quelles ‘perles’ internationales, viendront-elles alors jusqu’ici, pour s’emparer de leur nouveau terrain.”, Yórgos Ioánnou, “To Phylládio”, 1979.

Yórgos Ioánnou (1927-1985)

Vision de l'UE et de l'Euro. Internet grec, 2015

Nos annalistes et écrivains d’hier, entrevoyaient parfois assez clairement les fentes du temps humain (?) qui est le nôtre.

Yórgos Ioánnou (1927-1985) dont l'œuvre est reconnue comme l'une des plus originales de la littérature contemporaine grecque, était né à Thessalonique en 1927 dans une famille de réfugiés de Thrace orientale. Jeune garçon quand la Seconde Guerre mondiale éclate, il ne profitera pas davantage de ses vingt ans dans la tourmente de la Guerre civile qui s’ensuit (1944-1949). Une jeunesse meurtrie par la faim et les exactions, et qui porte en gestation les éléments majeurs de son œuvre à travers cette conscience d’une génération vaincue, la sienne, d’où l’obsession d’une mort subite et prématurée.

Ioánnou, a introduit en Grèce un genre nouveau, où la réalité la plus quotidienne et la plus intime se trouvait transposée en des textes courts, à mi-chemin de la nouvelle et de la confession, écrits toujours à la première personne. Car Ioánnou plus que romancier ; était un observateur lucide de son temps et peut-être bien, de la préhistoire et des racines de notre temps apocalyptique. Je dirais qu’à mon sens, notre écrivain fut déjà un premier bloggeur en son temps.

Grèce, Europe et Antiquité. Représentation théâtrale, île d'Hydra, été 2015

Si j’évoque Yórgos Ioánnou et son œuvre par ce moment si crucial dans la géopolitique de l’Ordre... si fraîchement nouveau (mais bien inscrit dans l’histoire), des liens, entre la Grèce et l’Europe dramatiquement européiste, c’est encore, pour faire saisir certaines filiations d’époque avec les histoires et avec leurs... affaires, celles justement, trop souvent ignorées intentionnellement par les journalistes et par les analystes mainstream. Ces idées d’Ioánnou, n’ont jamais été médiatisées par les philologues, ni par ses traducteurs, et cela pour cause...

Son œuvre étant néanmoins suffisamment traduite en français, les biographies disponibles, notent entre-autres, que Yórgos Ioánnou fut également fondateur, d'une revue littéraire (“To Phylládio”), il avait aussi traduit Tacite et l'Anthologie Palatine, traductions lesquels y étaient publiés par fragments.

Car Yórgos Ioánnou entreprit alors en 1978, la rédaction de cette brochure littéraire, justement intitulée “La Brochure” (To Phylládio), à mi-chemin entre la chronique et l’auto-anthologie sélective et variée, certains de ses textes qui selon l’avis de l’auteur ne pouvaient pas être publiés par les journaux et les revues de l’époque, trouvèrent alors refuge et toute leur place, dans cette “Brochure” à la périodicité incertaine et assumée comme telle, par son créateur, textes alors brefs, abondants et successifs, en guise de véritable recueil de “micro nouvelles”, chroniques, pamphlets, nécrologies, polémiques, réflexions politiques en somme, ou épisodes, brièvement relatés de son enfance durant la Guerre, l’extermination quasi totale des Juifs de Thessalonique par les occupants Allemands, et la guerre civile (1940-1940). Un premier... blog sans doute.

Grèce du regard des touristes. Île de Póros, été 2015

Île de Póros, 2015

Je voudrais alors, pour les besoins de notre analyse, énoncer cet angle manifeste quant à la lecture des textes, et... pour ainsi dire, ignoré des lecteurs d’Ioánnou au-delà de la Grèce et encore. L’époque où cette brochure littéraire naquit était très précisément celle du débat, très violent en Grèce, opposant, les artisans (et partisans) de l’intégration du pays dans l’ensemble que constituait alors la CEE (devenue effective en 1981), et les... eurosceptiques du sens logique du moment.

Yórgos Ioánnou était donc farouchement opposé à cette sombre perspective, et cela, dès le départ. Il faut préciser que des réserves très fortes allant dans ce même sens... eurosceptique, furent exprimées entre autres, par le poète Odysséas Elýtis (Prix Nobel de littérature en 1979), et par les compositeurs, Mános Hadjidákis et Míkis Theodorákis.

Pour ce qui est de la CEE, évoluée par la suite en Union européenne, le futur leur a largement donné raison. La Grèce a perdu ses (déjà) marges étroites en autonomie politique ou économique, ses industries ont périclité, 40% des terres cultivables sont abandonnées, et plus, dix milles petits et grands caïques - ces embarcations traditionnelles construites en bois et utilisées par les pêcheurs - ont été détruites depuis 2010, faisant suite aux directives de l’UE. Autre exemple, plus de dix mille ingénieurs ont quitté le pays en cinq ans, d’après les statistiques de leur union professionnelle, (journaux grecs, 2015). Non, la Grèce ne vit pas que du tourisme, en dépit de certains clichés.

La Grèce d'Elytis. Île d'Hydra, été 2015

Film Zorba le Grec de 1964, de Michael Cacoyannis avec Anthony Quinn, adapté du roman de Níkos Kazantzákis Aléxis Zorbás (1946)

Sur un mur: “Le diable est un futur mort”. Presqu'île de Méthana, juillet 2015

Le poète Elytis par exemple, ne perdait pas une seule occasion pour bien distinguer sa Grèce à l’Europe, il remarquait par exemple combien l’élément ressenti (“le ressentir”) à travers l’œuvre du peintre populaire Theóphilos Hadjimichaíl, (peintre naïf grec dit aussi le naïf de Mytilène, né entre 1867 et 1870 à Varia et mort en 1934), déjà inhérent aux peuples orientaux, se situait aux antipodes de l’art européen.

Ou, lorsqu’il évoquait certains épisodes de la vie et de l’œuvre du peintre aussi populaire, Panagiótis Zografos, Elytis mentionnait volontiers cette histoire, attribuée à l’héros de la Révolution grecque lors de la Guerre d’Indépendance, Yánnis Makriyiánnis (né en 1797 et mort en 1864 à Athènes).

Il a été question en ce début du 19ème siècle grec, de trouver un peintre afin de composer s’inspirant des événements (les batailles notamment) de la guerre de 1821, et ce fut d’abord un artiste occidental qui s’était présentait ; sauf qu’il a été rapidement congédié et remplacé par Panagiótis Zografos. “Il faut alors comprendre” - note Elytis - “qu'à l'époque et en tant que peuple grec, nous n'étions pas encore corrompus, une autre écriture du monde que la nôtre, étrangère aux sensibilités grecques était alors encore très naturellement et bien rapidement rejetée, sans autre discussion”, (Ouvrage “Ανοιχτά χαρτιά - Feuilles ouvertes”, 2004).

Voilà pour cette autre écriture du monde, propre à chaque peuple, en somme ces multiples écritures du monde, avant l’uniformisation actuelle, consubstantielle il faut dire du totalitarisme financieriste et européiste. Débat toujours très actuel.

Comme alors, à travers ce dialogue tiré d’Alexis Zorbas: “Un Homme ? Qu'entendez-vous par là ? - Voilà, un homme libre. - Et ne craignez pas Dieu, ni l'enfer”. (Fin de la première partie de l’article).

Grèce exposée et observée durant l'été 2015




* Photo de couverture: Librairie d'été. Grèce, août 2015

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