mardi 27 janvier 2015

Grecs enfin indépendants



L’ambiance athénienne est déjà plus détendue, apaisée même. Le voisin Chrístos enfin souriant n’a des yeux que pour... le soleil réapparu, pourtant sous la pluie. “Le sombre voile disparaît, nous nous voyons déjà autrement, Samarás et sa bande d'escrocs et de traîtres ne sont plus aux affaires, un mauvais sort, une malédiction se dégagent enfin d’un coup. Notre dignité revient”. Même ambiance dans les transports en commun, dans la rue et dans les cafés. La peur s’évapore, et l’inconnu... flottant alors domine.

Devant le siège de SYRIZA, après la victoire. Le 25 janvier

Chrístos qui n’a plus de travail tout comme son épouse, continuera à s’approvisionner auprès de l’épicerie solidaire mise en place par la municipalité du coin et il pratiquera avec autant de ferveur et de succès... la pêche à la ligne, puisque sa mère habite dans une localité du littoral proche. La réalité grecque n’a rien perdu de ses saignées sociales et démocratiques depuis le 25 janvier ; cependant la symbolique a déjà changé de registre.

Le temps des résultats électoraux est déjà derrière nous. Le nouveau gouvernement est sur le point d’être formé, de fait, le nouveau paradigme grec devient obligatoirement et déjà européen. Car la catastrophe sciemment organisée de la société grecque par un certain ordre des affaires et du monde, est toute proportion gardée celle que connaissent d’autres sociétés, et cela au-delà même du sud de l’Union européenne, Allemagne comprise.

Au soir des élections. Radio 105,5. Le 25 janvier

Étrange magnétisme, pur ne pas dire opportunisme dans l’être, puis dans le paraître. Des anonymes comme des éponymes se découvrent et se réveillent alors brusquement du côté gauche de l’oreiller existentiel, “à les écouter depuis lundi matin, on aurait cru voir SYRIZA à plus de 90% des suffrages exprimés. Nous devrions inventer un... gauchomètre par les temps qui courent...”, ironise au micro de la radio 105,5 mardi 27 janvier, Stamátis Kraounákis, compositeur, chanteur et artiste connu de tous en Grèce.

On devrait même utiliser ce... gauchomètre quant à un certain monde journalistique, à l’instar d’une partie des rédactions parisiennes, lesquelles découvrent tout autant brusquement et antre autres, les vertus d’un audit de la dette grecque: “Dans l’immédiat, SYRIZA peut lancer un audit de la dette grecque. C’est d’ailleurs prévu dans un règlement adopté par l’Union européenne en mai 2013: ‘Un État membre faisant l’objet d’un programme d’ajustement macroéconomique réalise un audit complet de ses finances publiques afin, notamment, d’évaluer les raisons qui ont entraîné l’accumulation de niveaux d’endettement excessifs ainsi que de déceler toute éventuelle irrégularité.’ Mais le gouvernement d’Antonis Samaras, le conservateur au pouvoir jusqu’à dimanche, s’était bien gardé de le faire.

Il s’agit même d’un passage obligé, estiment plusieurs économistes, dont le Belge Éric Toussaint. Après avoir accompagné l’Équateur dans l’audit de sa dette en 2007 et 2008, ce membre du conseil scientifique d’Attac Belgique a conseillé SYRIZA ces derniers mois. ‘Un audit montrera que les banques privées européennes ont très fortement augmenté leurs crédits à la Grèce entre fin 2005 et 2009, sans tenir compte de la capacité réelle de la Grèce à rembourser’, écrivait-il ainsi la semaine dernière, dans une tribune publiée sur Lemonde.fr. Selon une étude d’Attac publiée en juin 2013, 77 % des fonds débloqués dans les derniers ‘plans de sauvetage’ de la Grèce sont en réalité retournés vers le secteur financier... en remboursement de la dette”, journal “Libération” du 27 janvier.

Le dogme de la Pauvreté. Sur un mur d'Athènes, janvier 2015

Ces journalistes, depuis si bien longtemps acquis au néolibéralisme outrancier, ignorent apparemment les faits. Éric Toussaint membre du conseil scientifique d’Attac Belgique était déjà présent à Athènes en mai 2011, lors d’une réunion publique quasi initiatrice d’un comité d’audit international de la dette grecque, réunion à laquelle j’avais participé, comme dans la plupart des événements de notre funeste crise depuis le terrain ; ce que les lecteurs de greekcrsis savent déjà.

Alors à l’époque, de nombreux cadres, membres et universitaires SYRIZA (et pas seulement) y étaient présents, et la mission de ce comité avait été depuis entravée par tous les gouvernements “grecs” depuis. Donc, cette heureuse et fructueuse implication dans les affaires à éclairer de la dette grecque quant à Éric Toussaint ne date pas d’hier matin.

Éric Toussaint, Athènes, mai 2011

Je remarque aussi ces analyses hystériques (au sens premier et très grec du terme, “en manque de quelque chose”) de cette même presse mainstream: “SYRIZA: le choix d’Anel comme partenaire est celui qui envoie le plus mauvais signal aux marchés, selon des économistes. Le parti anti-austérité SYRIZA, qui a remporté une large victoire hier lors des élections législatives, va s’allier aux Grecs indépendants, opposés eux aussi à la politique dictée par la Troïka” (“Les Échos” du 26 janvier).

Ou encore, “Panos Kamménos, l’encombrant allié d’Alexis Tsipras. L’alliance entre la gauche radicale de la SYRIZA et la droite populiste des Grecs indépendants (ANEL) fait grincer des dents, en Europe comme en Grèce. Dans une logique pragmatique, Alexis Tsipras a choisi de s’allier avec Panos Kamménos, un homme politique qui a vigoureusement combattu les mesures d’austérité et la ‘troïka’ (Fonds monétaire international, Commission européenne, Banque centrale européenne)”.

Le rapprochement entre les deux hommes a commencé en mai 2012, après des élections législatives qui n’avaient pas permis de dégager de majorité. Le président de la Syriza avait alors déjà indiqué qu’il était prêt à accepter le soutien ou le vote de tolérance d’ANEL. Un député de la Syriza, Dimitris Papadimoulis, avait vivement critiqué cette intervention: ‘Le passé et les opinions de Kammenos le placent à la droite de Nouvelle démocratie, rendant impossible une collaboration post-électorale.’

Deux ans et demi plus tard, cette collaboration semble possible, même si le débat reste vif à la Syriza entre les partisans du réalisme, qui considèrent que la priorité est la question économique, et ceux qui jugent cette alliance contre-nature”, note “Le Monde” daté du 26 janvier.

Yórgos Katroúgalos, eurodéputé et ministre SYRIZA, universitaire constitutionaliste de renom. Radio 105,5 le 26 janvier

Je vais faire court. La fracture politique en Europe... européiste n’est plus forcement celle, entre la gauche et la droite. Pas toujours en tout cas. ANEL est un parti résolument anti-mémorandum se réclamant d’un patriotisme que la gauche grecque partage assez largement. Exactement sur ce point précis, d’autres partis de la gauche en Europe n’ont pas pu ou souhaiter établir la jonction. D’où certainement une explication (certes à compléter), quant au succès du Front national en France.

Panos Kamménos, déjà ministre de la Défense, est le très commode allié d’Alexis Tsípras, ce que les idéologues analystes du Monde ne veulent pas admettre. La jonction avec le peuple de la droite est faite ainsi. Par la même occasion, les militaires et les policiers (où les thèses des néonazis de l’Aube dorée trouvent comme on sait un certain écho), seront rassurés. Dernière chose, pour les normes... européistes, Panos Kamménos serait alors... assez pro-russe !!! Donc... de la géopolitique à suivre.

Puis d’en bas, cette jonction avait déjà était réalisée. Pour preuve, et les lecteurs de greekcrisis le savent, en 2011, j’avais participé avec mes amis intellectuels, artistes et écrivains à Athènes d’après une idée de l’écrivain et poète Fondas Ládis (compagnon de route de Míkis Theodorakis dans les années 1960), un mouvement citoyen résolument de gauche et surtout anti-mémorandum. De le départ et sans hésitation, nous avons accepté avec un certain émoi, ceux qui avaient fait le choix de l’anti-mémorandum de droite et du mouvement de Panos Kamménos, justement sur la base d’un patriotisme largement partagé au-delà des différences. Notre seule et infranchissable limite: ne jamais accepter parmi nous, les racistes comme les néonazis de l’Aube dorée, quelle que soit leurs positions vis à vis du mémorandum.

Journée athénienne du 26 janvier

Donc nous livrerons cette bataille finalement européenne (des peuples de l’Europe), renforcés par un consensus national, si possible large, ce que chagrine effectivement la Nouvelle démocratie de Samarás. Le domino européen est en cours, ainsi que notre nouvelle ère. Espérons-le en tout cas.

Alexis Tsípras a rendu visite au chef de l’Église grecque pour l’informer de sa volonté de rompre avec la tradition et avec l’hypocrisie. Il a porté un serment politique strict, tout en acceptant la bénédiction du chef de l’Église en privé, étant donné qu’Alexis Tsípras se déclare athée.

Plus important encore, le premier déplacement d’Alexis Tsípras en tant que Premier ministre. Il a rendu hommage aux 200 patriotes et communistes fusillés en mai 1944 par les forces de l’Occupation allemande à Kaisarianí, près d’Athènes. Le message est clair, et cela autant, vis à vis de l’Allemagne.

Vie athénienne... normale. Le 26 janvier

La vie normale reprend à Athènes... sans les apocalypses annoncées par les vidéos de propagande électorale de la Nouvelle démocratie. Le gouvernement est en place (mardi 27 janvier). Le plus difficile reste à faire et l’espoir domine.

L’ambiance athénienne est déjà plus détendue, émouvante même. Rares moments en Europe et comme le temps humide et froid est de retour, dans nos appartements et notamment chez Chrístos le chauffage est éteint... depuis 2011. Chaud au cœur ! Grecs enfin indépendants ?



* Photo de couverture: Alexis Tsípras rend hommage aux 200 patriotes et communistes fusillés en mai 1944. Le 26 janvier

16 commentaires

METEOROS a dit…

Bonjour,
Je viens de vous decouvrir.
Enchante.

Corruptio3 a dit…

Tout cela va être très intéressant à suivre. En tout cas, il faut profiter des bons moments! ;)

Anonyme a dit…

En France, le "Mélenchon Grec" d'extrême gauche est devenu Alexis Tsipras, de la gauche de la gauche.
Quant à Mélenchon, il est devenu le Tsipras français...
Désormais, en France toujours, Syriza serait, de par ses idées, plus proche du PS que du Front de Gauche...

Bref, les aboyeurs continuent leur sale travail pour brouiller les esprits.

J'espère qu'Alexis Tsipras, lorsqu'il rencontrera Hollande, homme de droite se prétendant de gauche, n'oubliera pas le traitement qu'il a subit de la part de nos sociaux-traitres (sans oublier le traitement qu'avait subi Evo Morales lorsque son avion avait été interdit de survol du territoire français)

Corruptio3 a dit…

Sur Arte, Jean Quatremer psychanalyse la Grèce:
http://www.acrimed.org/article4558.html

poupi a dit…

je reviens d'Athènes, quand est-ce qu'un jour cette ville sera propre ? Tout y est scandaleusement sale, la pire horreur étant ces millions de graffitis peints sur toutes les facades, monuments, matériel urbain...j'avais déjà noté ce délabrement avant la crise de 2008, est-ce donc dans la mentalité grecque de tout salir ? Et dire qu'après vous vous plaignez des allemands qui viennent salir vos plages !
Commencez donc à retrousser vos manches et prendre un balai au lieu de gémir en permanence sur le sort auquel vous avez largement contribué par votre corruption endémique et votre clientélisme mafieux.
Eric

Anonyme a dit…

poupi, un français dans toute sa splendeur.

poupi a dit…

ce qui ne m'a pas empêché de faire un don pour ce site...je ne suis pas français mais grec. Ma famille a fui le régime communiste grec qui avait conduit le pays dans le gouffre
je souhaite beaucoup de courage au nouveau gouvernement mais je doute de sa réussite. Tsipras est un idéaliste et certainement quelqu'un d'honnête mais son programme cubain est en dehors de tout réalisme, il ne nous a pas dit comment il comptait financer tout cela, comment il allait inciter les investisseurs à miser sur la Grèce ou comment les entreprises pourraient financer la brusque remontée (légitime) du Smic.
Les marxistes ont toujours été de grands poètes...
Merci à Grigoriou

Corruptio3 a dit…

"est-ce donc dans la mentalité grecque de tout salir" écrit poupi. "Tout" salir ? Voilà bien une technique rhétorique (la généralisation) qui est une des origines du racisme pur. Vous voyez un fait, et en faites une généralité. Je vais en faire une autre, de généralisation, et vous me direz si cela relève aussi du racisme: "Auschwitz était très propre."

Frenchmilanese a dit…

@Poupi
"la pire horreur étant ces millions de graffitis peints sur toutes les facades, monuments, matériel urbain..."
Etrange perception... Je vois là l'un des aspects les plus séduisants de mes promenades à Athènes. La ville n'est pas uniquement le décor aseptisé de déambulation d'automates : elle parle, hurle, pense, se tord. Elle vit donc, meme mal. De cela aussi je suis reconnaissante au Grecs.
Je suis très heureuse que Syriza ait gagné les élections. Je souhaite que ce grain de sable grippe enfin cette machine à broyer les hommes qu'est l'UPA (Union des Prosternés devant l'Allemagne, anciennement appelée UE).

olf a dit…

Poupi, on peut être grec et se tromper sur la politique économique à suivre.

Le métro parisien n'est pas toujours d'une propreté impeccable, ni d'autres endroits en France...

Tsipras a formé un gouvernement avec des personnalités intéressantes comme Varoufakis qui a une réelle envergure intellectuelle et qui n'est pas du tout un communiste borné. Syriza fait des revendications qui n'ont rien d'aberrantes d'un point de vue social et économique.

olf a dit…

Poupi

La vraie saleté, c'est de voir des gens contraints à fouiller les poubelles des gares très propres en Allemagne. C'est de voir des SDF qui meurent de froid en France, faute d'avoir un logement. C'est ça la saleté sociale qui croit.

Anonyme a dit…

@ Poupi :

votre Famille à fuit le régime communiste grec...pour aller en France où un certain Ambroise Croizat a très grandement contribué à mettre en place la Sécurité Sociale (encore un truc d'assistés allez vous peut-être (?) penser...)

Allez, cela ne sert à rien de convaincre quelqu'un qui est adepte du T.I.N.A. Retournez donc écrire sur les pages du Figaro avec vos semblables.

asty a dit…

On lit de tout actuellement sur la Grece dans les journaux francais.

Entre autre que le nombre de députés grecs est pléthorique ( en rapport à la population de ce pays) et qu'ils sont les mieux payés dans l'union européenne.

Est ce exact et si oui Tsipras a t il manifesté l'intention de revenir sur ces privilèges?

Et quelle est la part des dépenses d'armement ( armes achetées majoritairement à la France et à l'Allemagne) dans la dette grecque?

julie a dit…

En famille et entre amis,on resent ici le travail de réflexion abattu par les Grecs pour faire leur choix. Nous leur en sommes reconnaissants.
Il y a 2-3 ans, forte d'une émission de France inter sur la vie quotidienne des Grecs, j'avais rédigé un tract invitant les lecteurs à écouter ces émissions. Je l'avais distribué sur le marché hebdomadaire de ma ville de province belge.Les réactions avaient été en sens divers : des jeunes très intéressés, des couples plus âgés hostiles, et des bien nantis me faisant remarquer que je n'avais pas à m'occuper de cette question, bien trop compliquée à leurs yeux.
Et, pourtant, les Grecs n'ont cessé, toutes ces années, à délier l'écheveau de tous les problèmes qui les occupent. En est sorti un travail structuré et cohérent qui fait cran d'arrêt à la dépression. Merci.

Dimitri a dit…

À "poupi" :
votre famille "a fuit le régime communiste grec". Peut-on savoir QUAND la Grèce a connu un "régime communiste" ?

Vous prétendez avoir fait un don pour ce blog. Mais avez-vous simplement LU les articles de M. Grigoriou ?
La "saleté" dont vous parlez c'est la misère, le chômage, la perte de l'indépendance nationale, l'humiliation quotidienne d'en "haut" (par la Troïka) et d'en "bas" (par vous et vos semblables).

Merci à Tsipras d'avoir rendu hommage aux martyrs de Kaisariani. Et il y en eut tant d'autres, des communistes, des patriotes, massacrés par les Nazis, leurs collbaos, les britanniques, les USA en renfort...

Merci à Panayiotis pour ces analyses. Longue vie à "greekcrisis".

Cassandre a dit…

Bravo. Votre ministre de l'économie est un homme de belle envergure.
@ Poupi... Fermez la.

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