mercredi 3 septembre 2014

Choux de Bruxelles



Le pourparlers entre nos pantins et les représentants de la Troïka se poursuivent à Paris et à Athènes, tout le monde s’en moque. “Ils sont partis pour faire une croisière sur la Seine” écrit en première page le quotidien “Eleftherotypía”. De mon côté, au soir du 2 septembre et en direct par téléphone sur France-Inter lors de l’émission de Nicolas Demorand “Un jour dans le monde” j’argumentais face et contre Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles. Sauf que ma ligne téléphonique... “a sauté” comme on dit (du coté grec) cinq minutes avant la fin de l’émission, ainsi je n’ai pas pu répondre aux derniers propos bruxellois et encore moins, participer à la conclusion du débat.

Un jour dans le monde

Jean Quatremer avait estimé entre autres, que je faisais “du misérabilisme” lorsque j’évoquais par exemple l’état de délabrement sciemment provoqué du système de santé en Grèce, le presque tiers de la population... étant expulsée de la Sécurité Sociale, ainsi que le décès, parmi tant d’autres, de mon cousin à Rhodes, alors transféré dans un hôpital où le manque en personnel spécialisé et subséquemment le protocole inadéquat qui fut alors pratiqué, lui a ainsi assuré une place... de choix vers Achéron.

Les... métadonnées de l’argumentaire du journaliste de “Libération” sont évidemment prévisibles, voire déjà trop usées. “La corruption en Grèce, le fait de donner un bakchich aux médecins, les lenteurs de l'administration corrompue” et j’en passe. Cela consiste à dire que... le navire social grec avait été torpillé et coulé, parce que parmi les membres de l’équipage certains trafiquaient des cigarettes et qu’en seconde classe y avait des trimards à bord.

Alors que tous les autres petits et grands navires sociaux de la zone euro, France et Allemagne comprise (et bien au-delà), subissent les mêmes torpilles Troïka ou pas, et connaissent comme on sait “les mêmes difficultés à financer leurs dettes”, Belle Époque... en Europe. D’ailleurs, proportionnellement à la population des pays concernés, je dirais que les chiffres de la dette se croisent alors au (presque) même niveau et... cela si gentiment.

En ballade sur la Seine. “Eleftherotypía” du 3 septembre

L’argumentaire de Jean Quatremer se mélange ainsi délibérément les pinceaux et... les choux de Bruxelles. Plus exactement, il s’agit de cette sophistique laquelle use et abuse du miroir déformant entre différentes échelles de la réalité. La corruption “d'en bas” chez les Grecs l’insupporte, celle d’en haut, grande organisatrice du monde actuelle, pas du tout.

Les lobbys des escrocs à Bruxelles, “les valises bien remplies” comme on dit, qui circulent toujours et encore à travers les grandes capitales de la dite “Europe politique”, les pots-de-vin et autres pratiques des pillards de haut rang lui sembleraient alors dignes du meilleur oubli, tant son analyse demeure conforme à une modélisation du monde et des rapports sociaux qui est également celle des tenants du strict pouvoir réel et non pas de celui des “élus”.

Plus profondément, la réflexion de Jean Quatremer dissimule alors mal son raisonnement... post-culturaliste, pourtant vieux comme le monde. Du type: “les Grecs, les Portugais, les Italiens et les autres sont immatures, voire mauvais, et ils ne sont pas certainement pas comme nous”, ou plus exactement, ils ne devraient pas être corrompus... d’après une échelle disons démocratique (c’est à dire par le bas), car comme on sait, seuls les maîtres du monde se réserverons désormais ce droit. Ce qui à mes yeux, ne devraient pas signifier que la “petite corruption” soit automatiquement acceptable sous prétexte de... petitesse. En tout cas, c’est ainsi que les peuples du Sud européen sont à la fois “punis et en même temps sauvés” d’après l’argumentaire mainstream.

Troïkans à gauche et Grecs à droite. Paris, le 2 septembre

Ainsi durant les pourparlers avec les Troïkans, les images publiées par la presse grecque renvoient plutôt à une certaine crispation chez les visages des Grecs. Yves Montand chantait alors juste: “Quand il vient à Paris - N'a plus qu'un seul souci - C'est d'aller musarder - Dans tous les beaux quartiers - De Paris”. La délégation grecque, dont le personnel dit technique et les assistants... atteignant les cinq cents personnes, “petites copines comprises aux frais du contribuable sont partis se balades à Paris. Pendant ce temps à Athènes, des valises remplies de billets de banque circulent suffisamment en ce moment entre les... sources et certains hommes politiques” a fait remarquer un chroniquer de la radio 105,5 mercredi 3 septembre. Donc pas qu’ailleurs visiblement.

Greek Crisis, un blog surveillé ! Septembre 2014

Ironisant ce même jour à propos de la surimposition frappant des biens immobiliers des Grecs, sous le titre “La propriété, c’est le vol”, le “Quotidien des Rédacteurs” estime qu’enfin... “la Troïka et le gouvernement viennent de découvrir Pierre-Joseph Proudhon, lançant ainsi la plus grande opération de spoliation des biens immobiliers depuis longtemps, dans un contexte, où plus d’un tiers des appartements restent vides ne trouvant ni acquéreurs, ni locataires”.

Loin de certains clichés, Aristos, un journaliste rencontré la semaine dernière à Athènes, racontait ainsi son... histoire parallèle à celle de son si lointain confrère de Bruxelles: “Mon salaire a été diminué de moitié et mon épouse est au chômage. Encore... heureux, j’ai du travail. Nous possédions deux appartements à Athènes dont celui que nous habitons. Je ne pouvais plus faire face aux frais ni aux impôts. Je viens ainsi de vendre notre deuxième appartement, un F3 pour... quinze mille euros. J’ai laissé à l’État cinq mille euros sous forme de taxe à la transaction, puis il y a eu mes impayés, eh bien... ce qui reste de l’appartement que les parents de mon épouse nous ont laissé après toute une vie de travail et d’économies se résume à six mille euros. Nos biens ont été spoliés, au même titre que nos cotisations”.

La propriété, c'est le vol. “Quotidien des Rédacteurs” du 3 septembre

Je précise que les cotisations des travailleurs Grecs, celles de leurs employeurs comprises, ont été spoliées par les maîtres Troïkans et accessoirement par les rapaces locaux, ainsi et d’abord dans le secteur privé, ceux qui avaient cotisé durant plusieurs décennies devront se contenter de la seule retraite garantie désormais en Grèce, 360 euros par mois.

Au même moment, la plupart des Conventions collectives ont été supprimées progressivement depuis 2010, les salaires ont été divisés par deux, voire par trois et cette semaine, on vient de l’apprendre, le “gouvernement” pressé par la Troïka, prépare une loi, laquelle ne sera pas présentée au “Parlement” mais adoptée par décret, autorisant totalement et “librement” les licenciements sans même que les employer se trouvent dans l’obligation à les justifier. C’est en cela que les dites “reformes” si chères à Jean Quatremer devraient “faire adapter la Grèce aux exigences des marchés et de l'Europe”.

Le corps social criblé... des mensualités de la taxe immobilière. “Quotidien des Rédacteurs”, septembre 2014

Le journaliste de Bruxelles, en bon porte-parole du bistouris hyper-libéral des banksters et des autres escrocs mondiaux et mondialisants voudra toujours (?) ignorer l’essentiel, à savoir, ce nouveau régime de la financiarisation austéritaire, anti-démocratique et autoritaire qui se met en place en ce moment même, et pas qu’en Grèce.

C’est bien connu. “La loi humaine ainsi instituée, reflète toujours les velléités exigées en tout temps, de la caste et du pouvoir qui dominent”, écrivait déjà en son temps de l’Antiquité tardive, Porphyre, philosophe néoplatonicien et disciple de Plotin (“Lettre à Marcella”). De ce point de vue, rien n’a changé.

Sur un mur d'Athènes, septembre 2014

Devant la porte de l'Université. Athènes, août2014

Pendant ce temps de notre Antiquité postmoderne, on pratique les lois de la Troïka, rédigées souvent directement en anglais et ainsi dictées par courrier électronique aux “ministres grecs” lesquels se chargent ensuite de leur... traduction automatique.

Pendant ce même temps, on apprendra à nos jeunes étudiants... l’école des migrations, histoire de saisir la grammaire du monde, les incitant, voire, les contraignant à quitter leur pays.

Toxicomanies. Près de l'Université d'Athènes, août 2014

Jean Quatremer n’aura sans doute rien à redire je présume. Comme le faisait remarquer un auditeur de France-Inter hier, sous forme de commentaire publié sur le site de l’émission de Nicolas Demorand: “J'avais déjà entendu un interview de Mr Quatremer lors de la campagne des européennes. C'était un farouche défenseur du fait européen et j'avoue qu’entendre les termes dans lesquels il s'est exprimé aujourd'hui enjoignant sur un ton pour la moins acerbe de cesser ‘ce’ misérabilisme à propos des Grecs ayant ce qu'ils méritaient l'Europe étant pour moins dans leur malheur qu'eux même vivant avec et de la corruption depuis toujours, était difficilement soutenable.

À la phrase ‘on compte nos morts’ il répond très finement qu'il n'y avait rien de nouveau quand au possibilités de soins en Grèce, ayant ‘entendu parlé d'une personne’ nécessitant un soin d'urgence à laquelle on avait demandé de l'argent. Avant la crise... la corruption existant depuis avant, les morts sont donc les mêmes qu'avant d'après lui. Ceux qui ne peuvent pas payer excepté qu'étant aujourd'hui plus nombreux il y a donc plus de morts. Ce qu'il fallait démontrer. Problème cher Monsieur, la loi de l'offre et de la demande chère à votre Europe voudrait que le prix de la corruption lui même baisse avec les possibilités de son paiement en baisse. Les médecins corrompus ne pouvant se passer de revenus il est fort peu probable qu'ils rejettent tout ceux qui ne peuvent plus payer se permettant de perdre la proportion équivalente de revenu s'il ne baissait pas ses prétentions.

Vision d'Europe. Grèce, août 2014

Consultations à la Sécurité Sociale à Athènes. “Derrière cette porte...”. Août 2014

En second lieu, chiffre officiel, la mortalité infantile à augmenté de 43,00 %. Un médecin témoignant pleurait en parlant d'une femme morte d'un cancer du sein qu'il n'avait pas pu soigner. Je ne crois pas qu'il pleurait la perte d'un bakchich. Quand aux voyants revenant tous au vert de Mr Quatremer, j'aimerais savoir desquels il parlait des 58 % des jeunes au Chômage, 27 % d'adultes sans emplois, 174 % de DETTE publique actuellement contre 124 % en janvier 2010 année de prescription par la Troïka du Remède nécessaire au Recul de la Dette Publique afin que les marchés financiers acceptent de poursuivre leur afflux. Quatre années et 33 % de hausse plus tard, les marchés financiers (l'indicateur de Réussite AVANT LE PIB à présent) jugent la situation de la Grèce améliorée et passée "au vert" !!!”.

C’est vrai que lorsqu’on visite... malgré nous, les centres de consultation à la Sécurité Sociale à Athènes (ou plutôt ce qui en subsiste), on découvre alors systématiquement cet autocollant posé sur les portes des cabinets médicaux: “Derrière cette porte votre médecin qui consulte désormais sous contrat précaire, travaille sans cotisations sociales, lui même n'est plus assuré et ne connaîtra pas de retraite”. “Le cynisme de Quatremer est révoltant. On aurait aimé entendre plus longtemps Panagiótis Grigoríou... Temps de paroles très déséquilibré”, souligne une autre commentatrice sur le site de l’émission.

Touristes en embarquement pour une croisière. Près d'Athènes, août 2014

Paysages et thèmes marins. Exposition, Geórgios Avéroff cuirassé, actuellement Musée, Septembre 2014

Fort heureusement, nos nombreux visiteurs admirent notre pays tandis que nos paysages marins sont autant exposés dans les musées et pas uniquement qu’à travers les nombreux décrets du “gouvernement” attribuant nos “maritimités” aux rapaces internationaux, et parfois bien de chez nous par le truchement comme on sait du TAIPED.

Le pourparlers entre nos pantins et les représentants de la Troïka se poursuivent à Paris... jusqu’à épuiser sans doute les stocks des Grands Magasins et en même temps, le patrimoine national de la Grèce.

Les doxographes des prochains siècles se pencheront sans doute tant sur les écrits de Jean Quatremer, permettant ainsi d'établir l'histoire si possible exacte des guerres et des propagandes de notre court XXIe siècle. Si nécessaire.

En attendant, et depuis Athènes, nous admirerons toujours et malgré tout,& la vie, ainsi que celle des animaux adespotes (non desposés, sans maître) de la toute nouvelle génération.

Adespote nouveau. Athènes, septembre 2014




* Photo de couverture: Athènes, août 2014

1 commentaire

Un partageux a dit…

Bonjour Panagiótis,

J'ai écouté le début de l'émission. Mécontent a priori du choix de M. Quatremer dont je ne vois vraiment pas en quoi il a la plus petite compétence sur la Grèce. Et puis j'ai réalisé très rapidement que cet incompétent aurait tout de même l'essentiel du temps de parole.

Après que vous ayez décrit la situation du système de santé et narré la fin de votre cousin, ce triste sire a utilisé le mot "misérabilisme". Ce qui m'a beaucoup énervé et j'ai éteint la radio dans les minutes qui ont suivi. En me disant que, s'il était dommage de ne pas vous entendre, je continuerai à vous lire. Sans devoir subir les leçons fouet en main de cet incompétent amoral.

Mon commentaire est offensif mais j'espère que vous le publiera quand même. ;o) Bonne journée.

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