vendredi 30 mai 2014

Lanterna magica



L’Auster souffle sur la mer et jusqu’au pied de l’Acropole, s’agissant bien entendu du vent. Les élections une fois de plus... accomplies, le gouvernement sera bientôt remanié pour les apparences, et alors déjà, toutes les conclusions ont été tirées... (et) par les cheveux. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. La Grèce... respire.

Au café. Athènes, le 29 mai

Les grandes chaînes de télévision grecques... nous assurent quant à elles, que le score du Front national en France (25 % des voix) est “incontestablement une grande victoire”, tandis que celui du parti de la Gauche radicale chez nous (26 % des voix) “s'avère être en réalité une cuisante défaite”. Du côté de la Gauche radicale on ne se laisse pas impressionner, l’optimisme est certes de mise, comme j’ai pu le constater cette semaine, cependant, le décompte final de toutes les voix de préférence quant aux candidats “définitivement” élus conseillers généraux tardera encore de quelques jours.

C’est ainsi (et pour donc répondre à la question évidente que certains lecteurs de ce blog ont posé), qu’à l’heure actuelle, Catherina Thanopoulou, cadre SYRIZA et candidate aux élections régionales sur la liste de Rena Dourou, (et) dont l’interview a été présentée ici - attend donc... comme tout le monde, “ses” résultats.

Entre-temps, la vie reprend à Athènes son rythme trop coutumier. Dans les quartiers du centre, les habitués des cafés ont parfois le... petit geste assez fort commentant l’actualité politique, seulement, c’est toujours bien avant le réveil des touristes... et forcement celui des Grecs dans un sens. Car au pays de l’interprétation criarde, notre glissement serait alors allé jusqu’au bout. La demi-défaite consentante l’a visiblement emporté sur tout le reste en 2014.

Allégories à l’heure du réveil. Athènes, le 29 mai

Athènes, alors drôle d’atmosphère. Catherina Thanopoulou, invitée au soir du jeudi 29 mai, et pour sa première fois sur le plateau du journal télévisé d’une chaîne locale afin et interrogée sur les enjeux liés au récent scrutin régional, a accepté l’invitation non sans une certaine stupéfaction.

De mon côté... arrivé un peu à l’improviste au studio de la radio 105,5 (SYRIZA) pour saluer l’ami Costas Arvanitis, j’ai dû aussi accepter son invitation, et ainsi participer brièvement à son émission de la zone matinale (29 mai). Costas, déjà satisfait des résultats des scrutins en Grèce, l’est autant, depuis la publication de la toute dernière Médiamétrie. On y apprend que l’audience de “sa” radio (dont il est également le directeur) s’améliore, à presque 5%. Les médias observent décidément leurs rites infaillibles.

Costas Arvanitis au studio de la radio 105,5. Athènes, le 29 mai

Presse gouvernementale. “Fiançailles entre Tsipras et les industriels”. Athènes, le 29 mai

Il a été certes question des gros titres en Une de la presse gouvernementale, dont ceux sur les prétendues (?) “fiançailles entre Tsipras et les industriels”. Le chef de SYRIZA, ayant été récemment l’invité des industriels du pays dans le cadre de leur réunion annuelle, il les a sollicité (publiquement), “à ne pas consentir à la libéralisation de licenciements, ni à la baisse encore plus marquée du salaire minimum, s’agissant formellement des engagements liés au mémorandum et entérinés par le gouvernement de Samaras. La croissance sera anthropocentrique ou elle ne sera pas. Nous vous demandons d’assumer votre responsabilité nationale et ainsi de répondre à notre appel, afin de mettre en place un nouveau Pacte social. Pour la reconstruction, le développement et enfin, le contrat social renouvelé de la nouvelle Grèce”, (quotidien “Avgi” du 29 mai).

La “croissance anthropocentrique” est au mieux un oxymore, l'oxymoron vise un effet de non-sens, et SYRIZA incarne à lui seul la gauche grecque, si l'on tient compte de l’isolationnisme, voire... de la réluctance magnétique, du KKE, le PC grec.

Récupérateur... professionnel. Athènes, le 29 mai

Suite aux... grands moments politiques de ce mai 2014, notre quotidien ainsi “récupéré” un instant ne changerait guère, et la Grèce, pays-territoire désormais inscrit dans la longue durée méta-démocratique suivrait l’obsession d’un monde à la merci du marché des valeurs et des “nos” autres... virtualités. Une idée aussi folle que tout autre fondamentalisme.

Épuisé de tout cela, de son chômage... retrouvé et surtout de sa bataille, en définitive devant les tribunaux pour ne récupérer que la moitié ses salaires impayés sur sept mois, mon ami T. se retire durant l’été chez un parent, vivant dans les quartiers sud et du front de mer. “J'y passerai l'été, la plage est à cinq minutes à pied. Puis, l'automne viendra... comme il viendra. Si je ne retrouve pas un travail, je réalise qu'au bout du compte, ce même compte si bien calculé par les maîtres ‘mondialisateurs’, c'est ma mort physique... au-delà de ma mort sociale qui est donc programmée”.

Affiche d’un spectacle et boutique en faillite. Athènes, mai 2014

Fruit d’un certain hasard enfin bien calculé, lors d’une émission philosophique sur la radio (espérons) publique du Troisième Programme (enfin retrouvé car revenu, suite aux nombreuses pressions des auditeurs désespérés), il était alors question du philosophe allemand Oswald Spengler (1880-1936), de son œuvre majeure “Le Déclin de l'Occident”, ainsi que de sa “Révolution conservatrice” car comme on sait, Spengler en son temps s'opposa farouchement à la République de Weimar.

Le poète et essayiste Yorgos Koropoulis a ainsi rappelé dans son quart d’heure philosophique habituel, intitulé “Éléments pour l'achat du cuivre” (en dernière partie de l’émission “Lanterna Magica”), “combien et comment notre monde d’après, c'est-à-dire présent, prépare l'esclavage, voire l'élimination physique des classes dites subalternes, et cela à terme, y compris à travers les pays occidentaux. Un changement de perceptive où hélas (et) entre autres, le modèle... de survie des nettoyeurs de pare-brises dans les pays désignés comme relevant du Tiers Monde, mais que nous connaissons autant à Athènes, a été érigé récemment... en archétype entrepreneurial par un quotidien bavarois”, (cité de mémoire, Troisième Programme, émission du 29 mai).

Femmes de ménage manifestant devant le ministère des Finances. Athènes, le 29 mai

Les lanternes magiques du temps présent, projettent en somme nos propres images... plus amphotères que jamais sur les plaques de verres du virtuel permanant. Le public fasciné par ces images “magiques”, agit ainsi à la fois comme un acide et comme une base... de sa propre décrépitude.

Et dans la journée du 29 mai, seules les femmes de ménage, licenciées du ministère des Finances et dont le licenciement a été jugé illégal par le Tribunal d’Athènes... décision pourtant inexécutable, avaient une fois de plus encerclé leur ancien lieu de travail place de la Constitution. Une poignée de femmes au beau milieu de l’archipel de l’indifférence et des cafés remplis de touristes... et d’amphotères autochtones.

Devant le ministère des Finances. Athènes, le 29 mai

Les cafés. Place de la Constitution. Athènes, le 29 mai

C’est manifestement une nouvelle ère, toutefois imprédictible, qui s’ouvre ou plutôt, qui se confirme en ce moment en Grèce. Le temps de l’anti-mémorandum est révolu, d’abord parce que le mémorandum a imposé sa nouvelle réalité sociale, institutionnelle et symbolique et ensuite, parce que ce “nouvel ordre” n’est plus contesté (en tout cas pas de manière radicale) par les Grecs dans leur majorité.

C’est une situation que tout le monde croit détester... sans agir. Les historiens du futur diront peut-être que la grande occasion manquée fut celle des années 2011-2012, telle est en tout cas mon analyse et vraisemblablement celle qui prévaut au sein de SYRIZA.

L’Auster et l’austérité soufflent depuis la mer et jusqu’au pied de l’Acropole. Seul l’imperturbable Joachim, devine à peine l’existence ce monde affairé et nos touristes trop rêveurs.

Joachim de Greek Crisis, mai 2014




* Photo de couverture: Manifestation, femmes de ménage licenciées. Ministère des Finances. Athènes, le 29 mai

4 commentaires

Grenelle a dit…

Cher Panagiotis,

En vous lisant, au fil des billets, je sens de plus en plus de tristesse et de fatigue transparaître derrière l'anthropologue, et j'en suis triste pour vous.

Votre constat de l'apathie générale de vos comtemporains rejoint le billet posté aujourd'hui par André Vltchek sur Counterpunch : "How Should We Write and Fight?" (Comment devrions-nous écrire et combattre ?)

Il y explique que tous les faits de l'oppression des peuples par le Système sont là, bien en évidence, irréfutables, décrits, filmés, commentés par des écrivains, des intellectuels, des journalistes d'investigation, des économistes, citant notamment le bestseller de John Perkins "Confession of an Economic Hit Man", vendu à des millions d'exemplaires dans le monde, et que pourtant personne ne bouge.

Il termine en demandant à ses lecteurs, à nous, comment faire pour que les peuples sortent en masse pour renverser ce système.

Je n'ai pas plus la réponse, que lui, que vous. Mais il ne faut pas céder. Continuez, vous êtes lu. Je vois aussi que vos ressources par don s'amenuisent. Je vais de ce pas contibuer et invite les autres lecteurs à ne pas vous oublier, même si la Grèce est passée au second plan des préoccupations des résistants au système derrière la malheureuse Ukraine.

Portez-vous bien.

François

Le billet d'Andre Vltchek
>> http://www.counterpunch.org/2014/05/30/how-should-we-write-and-fight/

Corinne a dit…

c'est peu de choses, mais le 25 mai en France, j'ai voté pour un homme politique grec, par conviction, en rêvant que les gauches européennes s'unissent contre les politiques anti-démocratiques ; sous couvert de crise démographique, l'Europe s'est fracassée contre et avec l'idéologie nazie, la vague démographique est revenue et cette fois-ci soutenue par des démocraties vacillantes, les étrangers immigrés ne sont que les boucs émissaires d'une idéologie contre les peuples. Enfin, je n'ai pas les mots ni l'instruction politique pour bien écrire ce que je ressens.

ROLAND WOERNER a dit…

Bonjour Panagiotis, bonjour à tous

... J'attendrai donc encore un peu pour savoir si Catherine est élue...

La Grèce est donc sauvée!
Nous avions donc tort de penser mal du gang bruxellois! (et de mal voter)!
Mendès France s'était donc, en définitive, lourdement trompé quand il disait il y a 57 ans: "le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté ou, tout au moins, tel qu’on nous le laisse connaître, est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes... L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale." (extrait de son discours le 18 janvier 1957 à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la ratification du traité de Rome créant le marché commun - à lire http://mobile.agoravox.fr/actualites/europe/article/discours-de-pierre-mendes-france-145788)

Toutatis a dit…

Au plus fort de l'invasion allemande qui menaçait d'emporter tout, Staline a été obligé de faire appel, dans un discours célèbre (qui marquait une rupture fondamentale avec la ligne idéologique précédente) au patriotisme russe, en allant même chercher des popes à la rescousse. Et ça a marché. Il a probablement dû surmonter sa répugnance mais il n'avait plus le choix.
N'est-ce pas quelque chose d'analogue qui a manqué à Tsipras pour mobiliser le peuple grec ?


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