mercredi 5 mars 2014

Carnaval



Notre ère s’achève sur une mascarade. Elle laisserait plutôt place à “l'apolithique”, institué de la sorte après tant de siècles de vaines pensées philosophiques et d’apories supposées fabuleuses. Le carnaval “d'en bas” étant déjà “conclu” à Athènes dimanche 2 mars, deux jours après, et toujours sous la pluie, un court séminaire intitulé justement: “La crise comme régime” s'est déroulé au Centre culturel de la mairie. Mascarades donc ; en effet, le grand commun des spectateurs ne peut plus ignorer qu'il est le témoin de ce qui lui a sauté d’abord aux yeux et ensuite... à la figure.

Soirée de carnaval. Athènes, le 2 mars

Je remarque qu’enfin et alors au bout de trois ans, certains collègues (éloignés) des “Humanités” comme on disait parfois du temps des études, ont réalisé combien la menace accomplie des tyrannies marchandes sur les “Humanités” et sur les humains, a ainsi engendré “notre” nouveau régime politique. Telle est d’ailleurs une des... tristes thèses essentielles de ce blog depuis sa création en 2011.

Sous l’Acropole les esplanades de la ville ont été bien fréquentées, surtout samedi, jour d’entracte entre la pluie de la météo et les averses du temps. En plus, c’était jour de bazar. Les flâneurs s’attardèrent un moment devant le grand vrac gisant des objets et ustensiles ainsi dévoilés (et parfois volés) par les marchands occasionnels. Il y avait du neuf pour un euro... le robinet ou la clé anglaise, et de l’ancien disons récupéré pour les besoins d’un marché... en plein essor.

Un marché... en plein essor. Athènes, le 2 mars

Brochette de carnaval. Athènes, le 2 mars

Parallèlement, un autre type d’activité bien poussée par la crise, c’est cette restauration (presque) rapide à la grecque, proposant essentiellement les fameuses brochettes de viande, autrement-dit toute la... conjoncture d’un repas à moins de 5 euros bière comprise, ce que de nombreux jeunes apprécient évidement. Et pour bien faire dans les circonstances, les jeunes clients d’un établissement de ce genre avaient aussi apprécié la tenue bien carnavalesque d’une danseuse engagée disons, rien que pour son exotisme. Imagerie furtive.

Et au fur et à mesure que notre mascarade de régime politique prend racine dans le corps et même l’âme de tout un chacun, je remarque alors combien les festivités et les dits spectacles de rue débordent de tristesse, celle des “artistes” et d’emblée, celle des badauds. Nos temps sont bien tristes.

Ce même samedi j’ai retrouvé ce vieux monsieur, Yannis et sa guitare, inlassablement au même endroit sous l’Acropole, jouer admirablement et interpréter fort justement ses morceaux qu’il puise des chansons et des airs depuis le répertoire grec des années 1930-1960.

Monsieur Yannis et sa guitare. Athènes, le 2 mars

Ébriété et chant Rebetiko. Athènes, le 5 mars

Non loin du pré carré de la précarité de monsieur Yannis, et dans un bistrot, deux interprètes semi-amateurs du chant Rebetiko en état d’ébriété échangèrent les vœux du jour avec les clients de l’établissement: “Joyeux carême... sous la Troïka, il durera plus de cinquante ans”. Sur une façade proche, on y découvrait pour finir, ce slogan aussi bien d’époque et de carême austéritaire, écourtant à sa manière les représentations les mieux partagées... de notre ère chez les Grecs: “Politiciens, Traîtres, Indics de Merkel”, signé un certain Nikos.

Sur une façade, “Politiciens, Traîtres, Indics de Merkel”. Athènes, le 2 mars

Au carnaval de Naxos, “Les Allemands sont de retour - 4ème Reich”, le 2 mars

Dans le même état d’esprit, au carnaval de Naxos comme à travers de nombreux autres défilés carnavalesques en Grèce, on redécouvre une fois de plus... ces “Allemands qui sont de retour... à la manière du 4ème Reich”. Stéréotypes banalisés et pour certains fort banals paraît-il.

En tout cas, mercredi 5 mars, Joachim Gauck, président de la République fédérale d'Allemagne et Pasteur luthérien entame une visite officielle en Grèce. Dès le matin tôt place de la Constitution, devant les drapeaux grec et allemand jumelés pour l’occasion, quelques courageux manifestants et gardiens scolaires licenciés ont voulu ainsi signifier... l’indéniable fin du carnaval, le leur en tout cas. Joachim Gauck ne les verra certainement pas. D’autant plus que pour jeudi 6 mars, les rassemblements et les manifestations populaires sont interdits, le centre-ville sera même partiellement interdit à la circulation sur ordre de la police.

C’est bien connu, à chaque fois qu’un dignitaire... nous rend ainsi visite depuis la nouvelle métropole impériale, la prescription c’est d'observer le silence. Heureusement que Manolis Glezos, de la Résistance d’antan (1940) et de la Gauche radicale (?) d’aujourd’hui, a encore rappelé publiquement la question non réglée des réparations de guerre, l’Allemagne officielle fait évidemment semblant de ne pas entendre.

Manifestants gardiens scolaires. Athènes, le 5 mars

La Grèce hurle sa douleur par... petits bouts. Notre carnaval “d'en bas” avant de conclure, a autant fait son tour des rares certitudes actuelles devant la grande incertitude nommée “avenir”. À Patras, une charrette incarnait la réalité dite des “Banquiers salopards”, tandis qu’à Naxos, un autre char symbolisait le “Nouveau carburant”, à savoir... le foin pour bêtes. Alors transitions ?

Patras, le 2 mars, “Banquiers salopards”

Carnaval à Naxos, “Nouveau carburant”

Le transitoire bien installé des Grecs (des Portugais, des Espagnols, des Chypriotes, voire, des Italiens), ne relève pourtant pas de l’anachronisme, seulement, il participe essentiellement aux marmonnements géopolitiques du... nouvel Occident fanatique et financiocrate (et du reste du monde financiarisé). Et au même titre que les autres “crises”, en Ukraine, en Méditerranée ou ailleurs.

Depuis sa lune... monomaniaque du pouvoir (même) d’opérette, Evangelos Venizélos (aux dites “Affaires Étrangères” de notre pays), a déclaré lors de sa récente visite en Ukraine que “comme la Grèce s'y connait en gestion de la crise, elle pourrait alors fournir de l'assistance technique à Kiev” (site tvxs.gr au 4 mars), propos qui ont fait rire enfin toute la Grèce... décidément, le meilleur moment du carnaval cette année.

Presse grecque en kiosque. Athènes, le 5 mars

Boulangerie en protestation. Athènes, le 5 mars

Et bien sur... terre, dès mercredi matin (5 mars), les boulangeries de quartier ont affiché bien en évidence, un texte de protestation qui dénonce “ce gouvernement qui veut éliminer la branche” en “libéralisant” la vente du... pain “azyme” des congélateurs et des enseignes “omnipraticiennes”.

Nous pénétrerions dans l’ère de la “Modernité tardive”, en mirage ainsi... “hâté” de l’époque de Palladas d’Alexandrie (4ème siècle) et de ses 150 épigrammes exhumés de l’Anthologie grecque, témoignant entre autres de sa violence à l'égard de la décadence d'Alexandrie sous toutes ses formes comme sous celle du fanatisme. Fatalités et fatalismes de fin d’époque, de jadis et de toujours, et de ce qui en restait de la Phronesis (“prudence”, “sagacité”). “L'homme pauvre ne vit ni ne meurt; l'infortuné paraissait vivre, mais il était comme mort. Ceux-là seuls qui ont en partage les trésors et la fortune peuvent considérer la mort comme une calamité”, (Livre cinquième).

Au sud d'Athènes, mars 2014

Nos réalités avancent quelquefois masquées. On ne sait plus parfois en les observant, si par exemple nos vieilles retraitées (?) sortent leurs poubelles ou alors sinon, si elles n’exhument pas plutôt, des restes depuis les bennes à ordures. Dans le doute... on préférera ne plus trop les regarder. Non sans un certain parallèle, notre système politique en pleine déliquescence, exhibe ses (dernières)... “restes”, tel le nouveau parti politique nommé “La Rivière”, et alors initié par le journaliste médiatiquement systémique Stavros Theodorakis, “européen dans l'âme et voleur d'idées, tant à droite, qu'à gauche”.

Plus de neuf chaînes de télévision ont couvert “l'événement politique de la semaine”, nécessairement monté de toute pièce, virtuel triomphant bouclé et montré en boucle par ses promoteurs. Fort-heureusement, tout le monde en rigole. Le carnaval a donc pris fin, cependant, le carême durera encore longtemps.

Athènes Sud, mars 2014

Un jour j’espère, nous finirons par trier tout cet emballage du virtuel ainsi que son imagerie.

En attendant, d’autres flâneurs, nombreux car au chômage, découvrent en ce moment l’imposante silhouette du porte-avion à propulsion nucléaire “USS George H W Bush” qui mouille cette semaine dans la baie d’Athènes... laissant toutefois nos animaux adespotes fort indifférents.

Animaux adespotes et le “USS George HW Bush”. Baie d’Athènes, le 4 mars




* Photo de couverture: Carnaval. Athènes, le 2 mars

6 commentaires

Anonyme a dit…

Bonsoir ,
Je vois que l'"allemand" devient la "bête noire" universelle du peuple grec : représenté "carnavalement" comme un nazi . Vous conviendrez que le peuple allemand d'aujourd'hui serait , probablement, un des moins porté, en UE, à élire des dirigeants néo-nazis .
Votre peuple (qui est aussi le mien en humanité) deviendrait-il oublieux de tout ce qui fait sa grandeur ?
Dernièrement , un ami , voyageur (pas touriste) m'informait de son passage (pédestre comme à son habitude) au nord de la Grèce . Je lui demandais si il allait descendre jusqu'à votre beau sud . "Insupportable" me dit-il "Je me sauve demain" .
Ne maîtrisant pas votre langue il utilise son anglais improbable et obtient systématiquement un regard haineux et la même question " are you german?" , ses dénégations ne changent rien : la suspicion est là et aucun rapport humain n'est possible ...... L'achat d'un pain passe par des regards hautains et des tensions , les seules personnes avec qui il a pu parler étaient des afghans .........
Cette personne a déjà traversé des zones de guerre et de révolutions et ne s'emballe pas pour rien : "Je suis à 300km de la frontière et j'ai hâte d'y être".

Il serait intéressant qu'à la manière de Günter Wallraff (dont vous partagez la coiffure) que vous vous grimiez (carnavalement) et n'utilisiez que l'anglais dans les rues helléniques . Votre "étude" serait incontestablement passionnante et votre analyse sociologique novatrice (à moins que mon ami soit devenu parano et que votre temps en soit perdu).
Si je n'étais pas si loin je le ferais moi-même car j'avoue que le récit de mon ami m'a profondément troublé car votre blog (mon seul lien avec la Grèce) me parle de solidarité et de dérives mais pas de haine aveugle .

Bien cordialement.


Corruptio3 a dit…

Pardonnez-moi d'enfoncer des portes ouvertes, mais...

Il me semble que cette "haine aveugle" est une conséquence directe et tristement naturelle/logique des conditions socio-économiques.

Elle atteint toujours une frange (variable) de la population, même en des circonstances moins grave qu'en Grèce... En cherchant, on trouve toujours des raisons de haïr son voisin. Et pendant ce temps-là, on ne fait pas de politique... ou plus exactement, on entre dans le domaine voulu par les profiteurs politiques.

En ce sens, la haine est compréhensible, même si, par sa nature simpliste, caricaturale, elle retombe souvent sur des gens qui n'y sont pour rien...

L'entretien de cette haine est un instrument politique employé par certains partis politiques et autres agitateurs professionnels. La haine permet un discours simple et émotionnel, à la portée du premier manipulateur/manipulé venu ("tous les ______ sont des salopards!"), et facile à faire passer chez des gens sous-éduqués ou à l'éducation mal faite.

Quand on prend conscience de la manière dont les rapports de force agissent dans nos sociétés, je ne nie pas que l'on puisse ressentir quelque colère - sinon de la haine - pour nombre de marionnettes et de leurs tireurs de ficelles.
En particulier les donneurs de leçons "économiques" qui n'ont jamais à subir ce qu'ils plaident pour les autres... Mais ceux-là sont protégés par la force "publique" et les "lois," désormais sur mesure.

Les dizaines (centaines...) de milliers de milliards des paradis fiscaux, et ceux qui circulent librement dans la finance hors sol ne sont pas pour les peuples. Ils sont là pour enrichir ceux qui le sont déjà trop, mais qui sont à l'abri de la haine. Trop lointains. Trop abstraits, apparemment. Du moins pour l'instant.
La corruption est globale. Elle n'a ni religion, ni pays, ni parti politique. Elle est l'appât du gain. La maladie du fric pour le fric. Il n'y en a jamais assez.

Un Chomsky, très bon, mais en anglais: http://www.youtube.com/watch?v=6mhj-j0z-fk

Anonyme a dit…

Bonjour Corruptio3 ,
Merci de votre réponse : certes , ceci explique cela , mon analyse va aussi dans ce sens .
Mais le sujet de mon commentaire n'était pas l'origine de cette dérive , qui a été à maintes reprises expliquée dans ce blog , mais plutôt de sa généralisation à l'ensemble de la population .
Les infos dont je dispose sont , indubitablement , parcellaires et subjectives et mon commentaire sollicitait l'avis de Mr Grigoriou sur cette pandémie xénophobe que l'on m'a décrit .

Corruptio3 a dit…

Cette généralisation tient me semble-t-il dans le fait que tout ceci DURE.
Rien ne vient, à part du pire, et les esprits s'échauffent...

JFA a dit…

Autre vision des choses que je vous propose: Les Grecs dépriment, globalement, profondément, ce qui est normal dans la situation insoluble qu'ils subissent depuis des années.
Le propre de la déprime, c'est de retourner contre soi la violence que l'on subit : on se déprécie, on se juge incapable, faible, indigne du regard de l'autre. C'est d'autant plus dur que les auteurs de la violence subie (banquiers, troïkans, armateurs véreux, etc.) sont loin, inaccessibles, cachés derrière les lois du marché, les paradis fiscaux, l'armure des MAT.
Faute d'issue ou de coupable à qui rendre cette violence, beaucoup trouvent instinctivement, sans conscience réelle, la parade classique de la paranoïa. L'autre, n'importe quel autre, peut endosser la faute. L'émigré, l'Allemand, le débrouillard, le riche feront l'affaire.
La paranoïa soigne parfaitement la dépression par le déplacement de la souffrance qu'elle opère du sujet vers l'autre. Demandez à n'importe quel psychiatre, il vous le confirmera.
Acceptons donc la paranoïa de certains Grecs, qu'elle s'exprime au travers de l'Aube Dorée ou de la xénophobie ordinaire, c'est mieux que de se suicider pour dépression (du moins tant que l'impérialisme du Nord sévira!....). Qu'en penses-tu, Panagiotis? JFA.

Corruptio3 a dit…

Direct sur RFI, ce dimanche soir:
http://www.rfi.fr/emission/20140309-1-grece-athenes-embellie-tourisme/
http://www.rfi.fr/emission/20140309-2-grece-une-petite-lumiere-bout-tunnel/

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